‹ Le mouvementChapitre 58 sur 184 · PERCEPTION ET LA PRODUCTION · texte numérisé non relu

PERCEPTION ET LA PRODUCTION

L'exactitude de la perception est la partie de la psychologie que les expérimentateurs ont le plus cultivée. Notre aperçu sur la littérature de la perception du mouvement nous a montré surtout des études sur l'exactitude avec laquelle les mouvements peuvent être perçus et avec laquelle ils peuvent être reproduits par d'autres mouvements. Maintenant nous voudrions tirer quelques conclusions de nos précédentes séries de faits.

Dans la pratique, l'étude de l'exactitude se réduit à l'étude des erreurs commises, c'est-à-dire à l'étude de l'inexactitude. Nous arrivons plus facilement à débrouiller les nombreux matériaux que nous possédons, si nous commençons par une considération sur les causes de l'inexactitude.

Prenons d'abord un cas concret, et examinons l'inexactitude qui apparaît lorsque quelqu'un tire à la cible. Les balles ne frappent probablement pas toutes au centre, pas plus que sur un autre point donné ; elles sont distribuées sur la cible, mais on en trouve davantage d'un côté de la cible que de l'autre; et il

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y a un point autour duquel on les trouve plus resserrées — tandis qu'on en voit de moins en moins sur les autres parties de la cible — et ce point, nous pouvons l'appeler le centre de distribution des coups. Parfois le centre de distribution est le centre même de la cible, mais le plus souvent il se trouve ailleurs. Le tireur a ordinairement l'habitude de viser un peu trop haut ou un peu trop bas, ou un peu trop de côté.

Dans cette action de tirer à la cible, nous remarquons deux sources d'inexactitude : la déviation habituelle du coup dans une direction, et l'éparpillement des coups, qui représente l'irrégularité de la visée. On peut mesurer séparément chaque sorte d'inexactitude. Si nous déterminons la distance et la direction du centre de distribution par rapport au centre de la cible, nous obtenons la mesure de la déviation habituelle de la visée ; si nous déterminons la distance de chacun des coups au centre de distribution, et que nous prenions la moyenne de toutes ces distances, nous avons la mesure de l'irrégularité de la visée. Ces deux mesures, prises ensemble, donnent la somme complète des erreurs commises. La déviation habituelle est appelée erreur constante, et l'irrégularité moyenne, l'erreur variable.

Ce simple schéma peut être soumis à des complications, les coups pouvant s'éparpiller davantage dans la direction verticale que dans l'horizontale. Dans ce cas, il serait plus exact de parler de deux erreurs variables, celle de la visée verticale ou d'élévation, et celle de la visée horizontale. Cette double erreur résulte de la nature double de l'acte de viser ;

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il n'en est pas moins vrai cependant que l'on peut décrire l'inexactitude de chaque acte, comme composée d'une erreur constante et d'une erreur variable.

Ce principe général est le même dans toutes les sortes de mouvements exacts, ainsi que dans la perception du mouvement, car, dans toutes sortes de perceptions, on rencontre des erreurs constantes et des erreurs variables. L'erreur constante est ellemême soumise à des fluctuations, comme nous le verrons en comparant plusieurs enregistrements des coups tirés à la cible par la même personne, à difierentes époques. Mais, à une même époque, il y a une déviation déterminée de la visée ou de la perception. Dans la perception, les uns tendent à sur-apprécier, les autres à sous-apprécier l'amplitude perçue.

Si l'on connaît l'erreur constante, on peut en tenir compte et la corriger. Une erreur variable ne peut être corrigée de cette façon directe, intellectuelle ; on peut la surmonter par une pratique continuelle, mais jamais la déraciner complètement, car elle est plus profondément ancrée dans le système nerveux que l'erreur constante.

Nous n'avons pas encore répondu à la question de savoir quelles sont les causes de l'inexactitude ; la non-correspondance exacte entre la perception et la stimulation perçue est un fait étrange et mystérieux. Si la stimulation est la cause, et la perception l'efiet, pourquoi les deux ne correspondent-elles pas parfaitement ? La seule réponse est que la condition des organes récepteurs est une cause contributoire de la perception. Le manque de correspondance résulte de l'action des

organes périphériques et des organes centraux : c'est là qu'il faut chercher les causes des erreurs constantes et variables.

Les erreurs constantes résultent de particularités déterminées des organes. Aucune cause générale ne les explique toutes, mais chacune doit être considérée à part, et c'est ce que nous allons faire dans le chapitre suivant.

L'erreur variable a, au contraire, toujours la même source. Pourquoi varie la perception, ou pourquoi varie, le mouvement? Parce que les conditions, des organes affectés par la perception ou par le mouvement varient elles-mêmes. Et pourquoi la condition d'un organe varie-t-elle ? Parce que Torgane est sujette à de nombreuses influences variables. Sa nutrition varie avec la quantité et la composition du sang qui y circule. Sa provision d'oxygène et de matières oxydables varie, et par conséquent l'énergie de son action varie aussi. Son irritabilité varie avec sa nutrition et sa température, conformément aux exercices ou au repos antérieurs, et suivant que des influences nerveuses stimulantes ou dépressives l'ont atteint.

Nous ferons donc remonter Terreur variable de la perception à la condition variable des organes percepteurs, et celle-ci aux influences variables qui affectent ces organes. Si nous essayons de faire remonter la cause encore plus haut, nous trouverons encore et plus de variation. Cette variation des phénomènes naturels — fait universel tant dans la matière vivante que dans l'inerte — est due apparemïnent au jeu combiné de nombreuses forces, dont chacune, à son tour, est variable. Comment cette variabilité com-

mença-t-elle, ce serait difficile à dire ; tout est qu'elle s'est sans cesse reproduite. Il n'y a pas deux processus physiques ou chfmiques qui soient absolument identiques l'un à l'autre, ^^plus que deux spécimens quelconques d'une même plante ou deux réactions chez le même animal. L'uniformité est un idéal qui n'est jamais réalisé dans la nature. Sous les mêmes conditions, les processus de la nature sont identiques, mais on ne rencontre j^tmais les mêmes conditions. Celte vérité se fait sentir au moment dans lequel un physicien ou un chimiste essaie d'avoir des mesures exactes d'une substance ou d'un processus. Quant au biologiste, il trouve la variabilité partout à la surface. La composition chimique instable de la matière vivante la rend particulièrement sensible aux conditions variables qui Tentourent. Et l'extrême complexité de la structure des animaux supérieurs, et particulièrement de leurs systèmes nerveux, est très favorable à la variabilité. La réaction d'un stimulant varie avec la condition de chaque unité nerveuse, qui transmet l'impulsion. La condition de chaque unité nerveuse varie avec les influences qu'elle subit des différentes parties du système nerveux. La réaction totale est donc la résultante du jeu combiné des stimulants externes et internes, qui affectent le système à ce moment-là. Il n'est donc pas surprenant qu'une stimulation externe quelconque fasse naître * tantôt une réponse, tantôt une autre, ou que de légers changements dans la stimulation donne parfois lieu à des réactions tout opposées. C'est cette variabilité de la réaction qui rend difficile toute prédiction relative à la conduite humaine. Et la même varia-

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bilité donne Keu à des mouvements et des perceptions inexacts.

Ainsi, quoique nous soyons incapable de suivre complètement la trace de la cause de l'erreur variable, dans chaque catégorie de perception, et quoique la source dernière de la variabilité soit hors de notre portée, nous pouvons quand même ranger la variabilité de la perception et celle du mouvement sur la même ligne qu'une série universelle de faits. Tout ce qui précède semble assez évident, et indigne peut-être d'un long exposé ; l'excuse réside en ce fait que beaucoup de psychologues, tout en admettant la vérité de ces considérations, n'en adoptent pas moins des vues toutes contraires sur l'erreur de la perception.

Historiquement, l'étude de l'inexactitude de la perception a été dominée par une idée qui difiêre beaucoup de la variabilité. L'idée dominante a été le seuil ainsi nommé, la Schwelle des auteurs allemands. Les premières études, comme celles de Weber, s'appuient sur ce fait que des stimulations très faibles, ou des difiTérences très petites entre les stimulations, n'arrivent pas à être reconnues. Quoique le manque surprenant de correspondance entre les stimulations et les sensations qu'elles produisent ne soit pas la manifestation fondamentale de l'inexactitude, il attire cependant l'attention tellement jqu'il a servi de base à toute l'étude. L'essai de systématiser cette idée du seuil, et de grouper autour tous les faits de l'inexactitude de la perception, a conduit à beaucoup de notions fausses auxquelles nous venons à peine . d'échapper.

En précisant cette idée du seuil, elle prend la

forme suivante : si une stimulation, agissant sur un organe sensoriel quelconque, a moins de force qu'une certaine force définitive, elle ne produit aucun effet : une force inférieure à celle-ci est comme si elle n'existait pas; cette force-là seule est capable de produire une sensation. Il se peut que l'organe périphérique reçoive une stimulation plus faible, et que les nerfs sensoriels en transmettent l'effet au cerveau, mais il n'en résulte nulle conscience, nulle perception. C'est la doctrine des a sensations minimales » ou la doctrine du seuil le plus faible de la sensation. Si la stimulation continue à augmenter au-delà de la force qui donne naissance à la sensation minimale, la sensation n'augmente pas pendant un certain temps; mais lorsque l'augmentation atteint un point déterminé, — vite 1 une sensation nouvelle et plus forte fait son apparition. Une stimulation qui diffère d'une autre par moins qu'une quantité donnée, produit la même sensation; mais si elle diffère par cette quantité, ou par une quantité plus élevée, elle produit une sensation de force différente. Cette quantité est « la moindre différence perceptible » ou le seudl de la différence.

Il est vrai que beaucoup qui parlent du « seuil » n'y attachent pas une définition aussi précise; mais c'est là la définition vraie, et qui a été employée par les auteurs les plus consciencieux. Fechner alla même plus loin et déclara que toutes les différences minimales, dans une espèce quelconque de sensations, étaient des quantités égales, des unités de sensation, et c'est là -dessus qu'il a basé son système artificiel.

La non-existence du seuil, du moins du seuil de la différence, a été prouvée par l'expérience. La preuve en est contenue dans les faits suivants :

Des différences plus petites qu'on ne peuj clairement percevoir c'est-à-dire des différences plus petites que le seuil, peuvent néanmoins influencer la perception. Si deux stimulations, qui diflerent si peu que le sujet les croit égales, lui sont présentées successivement, et qu'on lui demande au moins de deviner laquelle des deux est la plus grande, il devine juste dans plus de la moitié des cas \ Si les deux stimulations avaient des effets de perception absolument identiques, les réponses seraient faites tout à fait au hasard, et à la longue, on arriverait à en donner de bonnes, une fois sur deux; du moment qu'on en donne plus que cette proportion, il est prouvé que la perception est guidée par la différence des stimulations. Nulle différence des stimulations n'est peut-être aussi faible, pour ne pas produire la moindre différence dans la conscience. Plus la différence entre les stimulations est grande, plus grande est la différence des sensations, ainsi qu'il ressort de la plus grande proportion de jugements justes. Lorsque la différence augmente beaucoup, le jugement devient toujours exact, en pratique ; et cependant il n'y a pas de point déterminé où l'exactitude complète soit atteinte. Le changement de la perception, tout comme celui de la stimulation, est continu.

Ces faits ont été démontrés, et l'importance en a

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