DU PRINCIPE VITAL ET DE L’AME PENSANTE
du principe vital, à quel moment, chez l’embryon, l’âme pensante vient-elle retrouver le principe vital? Est-ce au momeut de la conception ou au moment de la naissance?
Donc, si, dans l’organisme, on ne peut faire la part de ce qui appartient à l’âme ou au principe vital, c’est qu’il y a véritablement unité, unité dans l’organisme, unité dans l’étre humain. Nous ne pouvons plus aujourd’hui tomber dans cette erreur que la diversité des effets suppose la diversité des causes. On sait que, sur une plaque d’argent, la lumière produit un effet chimique; sur la rétine, une sensation lumineuse. L’électricité donne aussi lieu à des effets qui ne sont pas moins différents : elle décompose l’eau, elle produit la lumière, elle transmet un mouvement. De ce qu’il y a dans l’homme des mouvements inconscients, des pensées; des sentiments, est-ce à dire pour cela qu’il n’v ait pas une seule âme? L’âme est une, seulement elle a des manifestations différentes, et, quoiqu’il y ait dans l’âme certains phénomènes inconscients, on n’en peut conclure que la vie soit en dehors de la conscience. La conscience, il est vrai, suppose l’âme, mais l’âme ne suppose pas nécessairement la conscience. Pour qu’il y ait conscience, il faut d’abord qu’il y ait une âme, et, par conséquent, l’âme peut exister sans la conscience. Mais M. Bouillier ne s'en tient pas là. Il croit que l’âme a conscience de la vie et même de l’énergie vitale. Ce qu’il trouve d’essentiel dans l’âme, c’est son effort permanent, sa tension contre les organes. Aussi, à la suite d’une paralysie ou même d’un simple engourdissement, lorsqu’un membre est tout à coup soustrait à l’action de l’effort vital, il se fait, selon lui, une sorte de vide au sein de cette énergie vitale que l’âme exerce sur toutes les parties de l’organisme.
[/ouvrage de M. Bouillier est non-seulement une thèse intéressante en faveur de l’animisme, c’est de plus une
DU PRINCIPE VITAL ET DE L’AME PENSANTE. 4R savante critique du vitalisme. Cependant des objections sérieuses lui ont été faites et par des hommes plus autorisés que nous. M. Paul Janet, qui vient d’ouvrir si brillamment le cours de philosophie dont il est chargé à la Sorbonne, tout en reconnaissant à l’œuvre de son honorable collègue un grand mérite, attaque les prémisses de son raisonnement. M. Janet admet bien qu’étant une fois accordé que la vie est un principe distinct des organes, il est beaucoup plus simple d’en faire une fonction de l’âme que d’en faire une âme distincte. Mais il observe avec juste raison que toute la force de l'argumentation de M. Bouillier repose sur une hypothèse, la distinction de la vie et des organes. C’est ce qui est en question; ce qu’il faut démontrer; c’est là qu’il faut porter toutes les lumières de la science, soit de la philosophie, soit de la médecine, et de l’une et de l’autre à la fois. Quant à ce qui constitue le point original de l’ouvrage de M. Bouillier, la conscience de la vie, on regrette de voir un dialecticien aussi habile tomber dans une contradiction semblable à celle-ci : l’âme, en tant que douée du principe de la vie, n’a pas conscience d’elle-même ; l’âme a conscience de la vie. M. Tissot a parfaitement démontré que l’âme n’est pas capable de vouloir et de savoir tous les actes qu’elle accomplit, de les exécuter tous avec une intelligence raisonnée dont elle a conscience. Reste donc à accorder à l’âme la conscience de la vie. Mais que de phénomènes de la vie échappent à la conscience! Avons-nous conscience de la nutrition, de l’hématose, de la sécrétion? Accepterons nous, comme le fait M. Bouillier, les découvertes intérieuresdes somnambules et des magnétisés pour prouver la conscience de la vie? De telles autorités ne peuvent couvaincre des gens sérieux. Ainsi, en résumé l’animisme, pour fusionner le principe vital et l'âme pensante, est nécessairement obligé de séparer le
44 DU PRINCIPE VITAL ET DE L'AME PENSANTE, principe vital d’avec les organes. Non-seulement M. Bouillier n’a pas tenté cette solution, mais M. Boucliut, qui a essayé de résoudre ce problème, s’est aussi appuyé sur une hypothèse en supposant une force dont il ne connaît pas la nature, sorte d’intermédiaire entre l’Ame et les organes, et par laquelle l’âme agit sur le corps. Oui acceptera une force, sans substance? Ce n’est ni l’école de Paris, ni les positivistes, ni les Allemands, surtout Moleschott, Boisreymond, Burmister. Enfin, comme le disait M. Adolphe Garnier dans son rapport à l’Académie des sciences morales et politiques, « les vitalistes, pour prouver le principe vital» se fondent sur cette raison que ce qui n'est pas dans les composants ne peut se trouver dans les composés sans y venir d’ailleurs. Cependant, sans sortir du monde inorganique, on voit souvent les composés offrir des qualités bien différentes de celles des composants. L’azote est sans couleur, comme l’oxygène ; si vous combinez l’un et l’autre, vous formez un composé d’une couleur rouge très-éclatante. Quelques substances qui, séparées, sont innocentes, deviennent, si ou les combine, de terribles poisons. Supposera-t-on qu’un principe nouveau, venu d’ailleurs, s’ajoute ici aux anciens, et qu’il y ait comme une sorte de principe vital ou d’âme des minéraux?
Quoi qu’il en soit de ces critiques, nous recommandons à ceux qui pensent et qui cherchent, les ouvrages de MM. Bouillier et Bouchut. On y trouve du talent, de l'érudition, et plus d’un aperçu intéressant.
Ontologie naturelle
ou
Étude philosophique des êtres
Notre siècle peut, à bon droit, s’enorgueillir de ses découvertes scientifiques; mais son plus beau titre en face de l’humanité est sans contredit la vulgarisation, la pénétration dans l’esprit des masses des notions acquises. Ils se sont faits hommes de synthèse, de méthode, d’enseignement, ils ont revêtu la forme littéraire, ces bénédictins de la science, ces patients investigateurs qui ont recherché jusqu’au fond des entrailles de la terre, jusqu’au plus haut des cieux le lien qui rattache l’homme à toutes les existences environnantes. Grèce à eux, la société tirée des Ijgpbes de l’ignorance est sortie des ténèbres de la magie, de l’astrologie et de l’alchimie; elle a brisé ses chaînes de superstition, elle a ouvertement déclaré la guerre à l’empirisme, et, guidée par le flambeau scientifique, elle a pu, montant les degrés successifs de son développement, besoins, sens moral, sens du beau, arriver à l’affermissement de ses croyances par un positivisme éclairé, par des conceptions réelles. Honneur aux philosophes, aux naturalistes qui s’en tiennent à l’observation, approfondissent mieux les faits, etne se laissent pas entraîner en devainesspéculations! Auguste Comte et Littré, son élève en sociologie, et avant eux Buffon, Cuvier, dans l’étude des sciences naturelles, ont
ONTOLOGIE NATURELLE
, cherché dans le passé les racines du présent et de l’avenir.
C’est par l’étude des sociétés et des êtres qui ne sont plus qu’il leur a été perinis.de mieux apprécier ce qui est, de mieux suivre toutes les phases de développement de la terre, des végétaux, des animaux et des hommes. 11 appartenait à l’un de nos plus grands physiologistes, comme aussi à l’un de nos meilleurs écrivains, M. Flourens, de reprendre, au point de vue positif, l’étude de l’ontologie ou des êtres naturels, c’est-à-dire de tout corps qui a une constitution, des qualités, des lois propres, soit minéral, animal, plante. Prise à ce point de vue, l’ontologie diffère essentiellement de l’ontologie de la scolastique, qui était la recherche de l’être en soi, de l’être des êtres, recherche inaccessible à l’esprit humain.
L’ontologie, comme la comprend M. Flourens 1 , se divise en uéontologie ou étude des êtres actuels, et en paléontologie ou étude des êtres anciens, des êtres perdus, des êtres fossiles. Savoir comment les êtres se spécifient, comment ils se forment, comment iis sont distribués dans l’espace, comment ils se sont succédé dans le temps, telles sont les quatre grandes questions que le savant secrétaire de l’Académie des sciences a su soulever, rapprocher et unir ensemble par un lien philosophique qui conduit plus sût%ment à la physiologie et à la zoologie.
Si l’on songe un seul instant à toutes les espèces perdues, à tous ces éléphants, ces hippopotames, ces quarante espèces de pachydermes dont il ne reste que quelques rares exemples, tandis que la terre, ce grand livre du passé, comme un alphabet de la nature, en a conservé tous les débris, n’est-il pas intéressant d’assembler ces
I . Ontologie naturelle ou Étude, philosophique des êtres, par M. P. Flourens, membre de l'Institut. 2 vol., chez Garnier, rue des Saints-Pères.
ONTOLOGIE NATURELLE
lettres de l’enfance du monde, de recomposer ces pages, d’y lire ces éternelles lois de composition et de décomposition ou encore de compensation et d'harmonie, qui foni, comme le dit M. Flourens, que si certaines espèces disparaissent, le nombre des individus augmente dans d’autres espèces, et qu’ainsi la quantité de vie sur le globe se maintient toujours la même. Mais il s’agit de bien s’entendre sur la valeur du mot espèce. L’espèce ici est prise dans le sens de famille, parce que tous les individus, toutes les races d’une espèce donnée viennent du même sang. Cette définition est confirmée par la nouvelle loi de fécondité découverte par M. Flourens. La fécondité continue, dit-il, est le caractère fondamental de l’espèce, et la fécondité bornée, celle du genre.
Ainsi, l'âne et le cheval, le chien et le loup peuvent produire ensemble, mais avec une fécondité bornée ; ce sont donc des animaux de même genre, mais d’espèce différente. Le croisement des espèces n’a jamais donné nais- ^ sance à des espèces intermédiaires. Cependant, daus chaque espèce, aucun individu ne ressemble parfaitement à un autre, chacun a son caractère propre, et ce caractère peiÿ, se transmettre de génération en génération, devenu héréditaire ; alors il constitue la race. La race varie à l’infini en accroissement, en réduction; elle varie suivant le climat, la température, la domesticité, la nourriture; mais ces variations ne sont que superficielles, elles n’affectent en rien l’organisation profonde. Les races, comme l’a dit Buffon, ne sont que des touches accessoires. Cela est sevrai que, rendu à sa liberté, l’animal domestique laisse les caractères de race pour reprendre ceux de l’espèce. Le cochon redevient sanglier, le mouton redevient mouflon. La domesticité, source de variations dans l’espèce, trouve elle-même sa cause primitive dans la socia-
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ONTOLOfilK NATURELLE.
bilité. M. Flourens démontre que tous les animaux qui vivent en troupe peuvent être rendus domestiques.
I.a domesticité pour les animaux, la civilisation pour l’homme sont les sources de la fécondité, qui elle-même est en raison inverse de la grandeur de l’animal, c’est-àdire que plus un animal est petit, plus il est fécond, et moins est longue sa gestation. En présence de ces lois qui se lient, s’enchaînent, se déduisent si merveilleusement les unes des autres, l’esprit humain prend courage. Il voit que tout se simplifie à mesure que tout s'éclaire ; il est attiré à ces ouvertures de lumière creusées par la science, et là son bonheur s’agrandit des vérités qu’il découvre; il se sent supérieur à tous les êtres, cette supériorité lui est démontrée par la spécification de son espèce , car l’espèce humaine est une ; elle n’a pas d’espèce consanguine ; elle ne peut s’allier qu’à elle-même, et on rougirait, dit M. Flourens, d’avoir le moindre doute à cet égard. Cette loi intlexible de l’immutabilité des espèces, l’un des plus beaux titres de gloire du savant académicien, renverse une foule d’idées fausses. Croira-t-on encore aux générations spontanées, aux vers qui naissent des fromages ou des feuilles de chou ? Épicuriens, reconnaîtrez-vous à l’éftergie de la terre la puissance d’avojr produit tous les animaux, même l’homme? Disciples de Plutarque, admettrez-vous que celle mère commune, devenue vieille, ne pouvait plus enfanter que des rats? Philosophes, adopterez-vous encore le système de Leibnitz, d’après lequel les êtres ne se formaient pas, mais étaient formés tous et tout d’une pièce depuis le commencement des choses? Vous en tiendrez-vous toujours aux germes préexistants ou aux germes emboîtés ? Placerez-vous ce germe dans le mâle ou dans la femelle? Philosophes, il vous faut renoncer à toutes ces théories ; elles ne peuvent résister à cette expé-
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rience de M. Flourens : Unissez un chacal à une chienne, et vous qui croyez aux germes emboîtés dans tel ou tel , sexe, dites au physiologiste pourquoi tous ces germes no sont pas uniquement chien ou chacal, pourquoi le produit obtenu immédiatement est moitié l’un et moitié l’autre ?
Après tant de systèmes, parlerons-nous encore de celui de Buflon, qui fait consister cette vie première et commune en une infinité de germes, de particules, de molécules organiques, qui, par leur agrégation, forment les individus? Mais comment ces molécules éparses, répandues partout, arriveront-elles à former un individu total ? Est-ce à l’aide des moules intérieurs que le grand naturaliste avait inventés? Mais les molécules qui n’auront pas servi à la nutrition, à l’accroissement, à la reproduction de l’être, les molécules libres, celles qui n’auront pas trouvé leur moule, comme disait spirituellement Voltaire, qu’en ferez-vous ? Buflon n’en était pas embarrassé. Il s’en servait à créer les vers intestinaux, les champignons, les anguilles de la farine, les anguilles du vinaigre. Assez, assez d’hypothèses. Hâtons-nous de conclure avec M. Flourens qug nous ne saurons jamais comment s’est formée la vie. Laissons-le s’exprimer complètement à ce sujet :
% La vie ne commence pas à chaque nouvel individu, elle se continue; elle n’a commencé qu’une fois pour chaque espèce. Déposée par l’ouvrier suprême dans le premier couple de chaque espèce, la vie se continue depuis dans tous les individus de cette espèce : c’est une chaîne dont tous les anneaux se tiennent.
' Si ,un anneau vient à manquer, l’espèce est perdue ; elle ne renaît plus. Nous trouvons dans la terre des débris des mastodontes, des paléothériums , espèces dont un cataclysme a rompu la chaîne : cette chaîne
ONTOLOGIK NATURELLE.
ne se reformera pas, ces espèces sont à jamais détruites. » Si la vie se continue ainsi par chaînons successifs, c’est donc qu’il existe dans l’économie animale une force de reproduction 1 Ici M. Flourens en appelle encore aux faits, à ses magnifiques expériences sur la formation des os. Le rôle du périoste, enveloppe externe des os qui sécrète la matière osseuse, celui du périoste interne qui la résorbe, cette succession d’os continuellement résorbés et reformés démontre la force incessante de reproduction de l'économie ; ils enseignent aussi aux chirurgiens à ne plus amputer, à ne plus détruire, mais à se faire les aides intelligents d’une nature qui tend toujours à conserver, à reproduire. Que n’ai-je l’espace pour donner une réduction du magnifique tableau de M. Flourens sur la formation des êtres, pour montrer que tout ce qui vit, homme, ruminant, rongeur, reptile, poisson, tout vient d’un œuf! Ilarvey l’a dit le premier, omne vivum ex ovo. Notre savant physiologiste ajoute : Tout œuf est composé de môme ; toute fécondation se fait sur l’œuf. Mais suivons les analogies. Dans les végétaux, l’œuf est représenté par la graine, et, par une admirable loi de transition de la nature, nous voyons le polype, ôtre intermédiaire aux animaux et aux végétaux, pousser des bourgeons pendant l’été et donfler des œufs pendant l’automne. Après avoir étudié la spécification et la formation des êtres, M. Flourens examine leur répartition sur le globe et leur succession dans les différents Ages. Déjà BulTon avait posé cette loi : Aucun animal du midi de l’un des deux continents ne se trouve dans le midi de l’autre. Sans doute, avant la conquête, aucune des espèces de l’ancien continent n’existait dans l’Amérique ; mais si les espèces de ces deux mondes ne sont pas les mêmes, M. Flourens démontre qu’elles sont parallèles; le type est le même, et cette même loi de pa- ,
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rallélisme entre les espèces vivantes, il la retrouve entre elles et les espèces fossiles. Espèces vivantes, espèces mortes, dit-il, espèces d’un continent ou espèces de l’autre, c’est toujours un même retour, un même fonds de type et un même cadre : le règne animal est un.
» Mais puisque nous savons que les espèces différentes se trouvent dans des climats différents, nous pouvons en déduire la loi d’acclimatation. Les seules espèces dont on puisse entreprendre l’acclimatation avec espoir de succès sont celles de pays à température à peu près égale à celle des pays où l’on veut les importer. La loi d'acclimatation est celle des températures assorties. A cette loi d’acclimatation se rattache celle des migrations; toutes deux tiennent à celle de la distribution des êtres sur le globe.
La loi des migrations, c’est-à-dire des espaces à parcourir, n’est pas moins fixe que celle des espaces à habiter. Chaque année, nous voyons, à de légères variations près, provoquées par les variations mêmes de température, nous arriver ou nous quitter, les diverses espèces d'oiseaux voyageurs qui abordent nos climats : les fauvettes, les hirondelles, les cailles, les cigognes, les grues, etc. Tous les ans, des légions de harengs, de sardines, de maquereaux, de thons, de squales,, quittent les mers les plus éloignées pour venir se répandre ou s’établir momentanément sur nos côtes. Un instinct admirable, dit M. Flourens, détermine ces animaux, les guide, leur marque la route à travers les flots et les vents. Ces routes mobiles, ajoute-t-il, sont les climats prolongés des espèces qui les parcourent. Mais les climats n’ont pas toujours été les mêmes : primitivement, notre globe était incandescent. Descartes l’a dit, notre terre est un soleil encroûté, et ce n’est que depuis que le globe s’est attiédi que sa partie ex-
ONTOLOGIE NATURELLE
lérieure s’est stratitiée, que la vapeur d’eau s’est condensée, précipitée, que les mers se sont formées; que la nature, sortant de son existence brute, est devenue sensible, vivante. Pendant cette période d’ehfantement, que de douleurs ! que de fois sa frôle enveloppe a été brisée ! que de fois les mers ont voulu reprendre leur empire ! que d’ôtres vivants ont été engloutis, submergés ! Mais cependant combien est admirable le génie de l’homme ! Cuvier découvre la loi des corrélations organiques, et à l’aide de la forme des dents, il décrit tous les pachydermes dont les ossements remplissaient les carrières de Montmartre.
Ce jour, la science fit une résurrection qui révéla les lois immuables prescrites aux êtres vivants, comme à ceux qui ont vécu : variété des espèces, spécificité des êtres, mais uniformité des types. M Flourens en conclut que le règne animal est un. Celte unité du règne animal le conduit à se demander s’il y a eu unité de création ou créations multiples et successives. Cuvier admettait cette dernière opinion : « Ce qui est certain, dit-il dans son Discours sur les révolutions de la surlace du globe , c’est que nous sommes maintenant au moins au milieu d’une quatrième succession d’animaux terrestres, et qu’après l’âge des reptiles, après celui des paléolhériums, après celui des mammouths, des mastodontes et des mëgathériums, est venu l’âge où l’espèce humaine, aidée de quelques animaux domestiques, domine et féconde paisiblement la terre. »
Telle n’est pas, cependant, l’opinion de M. de Blainville, qui, se basant sur l’unité du règne animal, conclut à l’unité de la création. Il n’y a pas, pour ce grand naturaliste, un double règne animal : un règne fossile et un règne vivant. Chacun d’eux pris isolément n’est qu’une partie de l’autre, exactement comme les parties arrachées d’un
ONTOLOGIE NATURELLE
bas-relief retrouvent leur place dans une restauration du bas-relief entier.
La théorie des créations successives ne repose que sur des faits incomplets. Cuvier lui-même en a douté en plusieurs endroits de ses œuvres, et, en résumé, il a surtout remarqué qu’il y avait eu des échanges. M. Flourens termine son ouvrage en se posant encore cette question : Y a-t-il eu des créations successives? Entraîné par les charmes d’un style tour à tour simple, élevé, fin, délicat et toujours admirablement clair, nous avons vu avec bonheur ces immenses horizons de la science. Nous nous sommes longtemps arrêté admirant ces sublimes lois, ces merveilleuses harmonies de la nature; il faut, pour les comprendre et bien les exposer, unir le savoir au talent ; mais si petite est la surface de notre science que, de tout ce faisceau de brillante lumière contenue dans l’ontologie, nous n’avons pu, à notre grand regret, en réfléchir que de pâles rayons.
Origine des Espèces
La question de l’origine des espèces animales ne date pas d’aujourd’hui; elle a déjà été l’objet d’hypothèses nombreuses. Benoît de Maillet, Laruark, Geoffroy Saint- Hilaire, et beaucoup d’autres savants après eux, ont pensé que les espèces animales actuellement existantes ne sont que les espèces primitives transformées par le temps, le changement de climat et d’alimentation. Pour ces naturalistes, et M. Darwin est du nombre, l’homme ne serait qu’une espèce de singe transformé. Notre planète, par les modifications successives de son état physique et chimique, aurait amené des conditions d’existence différentes, lesquelles, réagissant sur les êtres, leur auraient fait subir des transformations. Cuvier, de Blainville, et, de nos jours, MM. Flourens et Gratiolet. nient ces transformations et affirment l’unité de l’espèce. Examinons donc les arguments de ces deux écoles , et opposons M. Flourens à M. Darwin >.
M. Floureus attaque M. Darwin dans ses prémisses, et lui reproche de ne pas définir l’espèce, et il lui cite ses propres paroles : «Je ne puis discuter ici les diverses définitions qu’on a données du terme d’espèce. Aucune de
1 . Examen du livre de M. Darwin sur l'origine des espèces, par M. Flourens, un volume, chez Garnier, rue des Saints-Pères.
ORIGINE DES ESPÈCES. oü
ces définitions n’a encore satisfait pleinement tous les naturalistes, et cependant chaque naturaliste sait, au moins vaguement, ce qu’il entend quand il parle d’une espèce. » Quant au terme variété, il le trouve presque également difficile à définir, mais l’idée d’une descendance commune est presque généralement impliquée, quoiqu’elle puisse bien rarement se prouver. Du reste, pour M. Darwin, la variété se fait espèce, l’espèce se fait type de genre, le genre passe à l’ordre, l’ordre passe à la classe. Tout le règne animal est descendu de quatre ou cinq types primitifs tout au plus. L’analogie le conduirait môme la croyance que tous les animaux descendent d'un prototype. Ainsi, dans ce système, les espèces varient. Elles sont, de plus, les unes utiles aux vues de l'homme et les autres contraires.
L’homme a le pouvoir de choisir les variations utiles et d’écarter les variations contraires. Il unit certaines variations, il les accumule, il les accroît, il les fixe, et ainsi il se fait des races; ce pouvoir d’élire, il le reconnaît à la nature, c'est l’élection naturelle. Avec une différence cependant, l’homme ne choisit qu’en vue de son propre avantage, et la nature seulement en vue du bien de l’ôtre dont elle prend soin. L’élection naturelle scrute journellement, à toute heure, et à travers le monde entier, chaque variation, môme la plus imperceptible, pour rejeter ce qui est mauvais, conserver et ajouter ce qui est bon. Elle travaille ainsi insensiblement et en silence, partout et toujours, dès que l’opportunité s’en présente, au perfectionnement de chaque être organisé; tel est le résultat des recherches de M. Darwin. Tel est son système, si vous voulez môme, sa philosophie dont les principes sont contenus dans le fameux Telliamed (anagramme du nom de de Maillet), ou Entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire frau-
iiti
ORIGINE DES ESPECES
çais : ouvrage dans lequel l'auteur explique la formation des continents par la retraite des eaux de la mer, et fait sortir tous les animaux, même l’homme, du sein des eaux, expliquant leur état actuel par des transformations successives. Robinet, et même le respectable de Lamarck, malgré son génie, ont été jusqu’à prétendre que l’homme vient du polype ou de la monade.
M. Darwin invoque l’autorité de Buffon en ce qui concerne la mutabilité des espèces; seulement ce que M. Darwin appelle perfectionnement, Buffon l’appelle dégénérescence. Pour ce grand naturaliste, les variétés, chez les animaux domestiques, sont autant d’altérations particulières de chaque espèce. « Comme l’homme, dit-il, a créé tout ce qui dépend de lui, on ne peut douter qu’il ne soit l’auteur de toutes ces races esclaves, d’antant plus perfectionnées pour nous, qu’elles sont plus dégénérées, plus viciées par la nature. »
Le savant secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, après avoir, avec le talent et l’esprit qu’on lui connaît, rétabli la généalogie des idées de M. Darwin, lui oppose le bon sens du grand Cuvier, qui s’est livré à de sérieuses recherches sur la mutabilité des espèces. Après avoir comparé des crânes de renards du Nord et de renards d’Égypte avec ceux des renards de France, Cuvier déclare n’v avoir trouvé que des différences individuelles. « Une crinière plus fournie, dit-il encore, fait la seule différence entre l’hyène de Corse et celle du Maroc. Le squelette d’un chat d’Angora ne diffère en rien de constant de celui d’un chat sauvage. Le maximum de variation connu jusqu’à ce jour, ajoute-t-il, existe dans certaines races de chiens qui ont un doigt de plus aux pieds de derrière, avec les os du tarse correspondants, comme il y a dans l’espèce humaine quelques familles sexdigitaires. »
ORIGINE DES ESPÈCES. H7
Le système de M. Darwin ne s'arrête pas à l’élection naturelle, il se complète par la concurrence vitale. L’auteur appelle ainsi la guerre perpétuelle que tous les êtres vivants se livrent entre eux pour leurs moyens d’existence. Grèce à ce combat perpétuel, toute variation, si légère qu’elle soit et de quelque cause qu’elle procède, pourvu qu’elle soit, à quelque degré, avantageuse à l’individu dans lequel elle se produit, tend à la conservation de cet individu. A mesure que l’élection naturelle profite de tout pour améliorer certains individus, la concurrence vitale détruit le plus d’individus qu’elle peut, afin que l’élection naturelle ait plus debiatériaux disponibles pour son œuvre de perfectionnement. Il y aurait donc, comme le fait remarquer M. Flourens, deux classes d’étres : les êtres élus, que l’élection naturelle améliore sans cesse, et les êtres délaissés, que la concurrence vitale est toujours prête à exterminer. C’est, de l’aveu même de M. Darwin, une généralisation de la loi de Malthus appliquée au règne organique; c’est, si vous voulez encore, le mouvement de décomposition opposé à celui de composition qui régit le monde.
Dans le système de M. Flourens, au contraire, l’espèce se caractérise par la fécondité continue, le genre par la fécondité bornée; l’ordre et la classe, n’ayant plus entre eux de fécondité, n’ont plus entre eux de rapports de consanguinité ou de parenté.
A tous les arguments qu’il a donnés dans son Ontologie naturelle pour soutenir celte thèse, l’illustre académicien ajoute qu’on a rapporté d’Égypte des momies d’hommes, d’animaux, de chiens, de bœufs, de crocodiles, d’ibis, etc.; les hommes et les animaux d’aujourd’hui sont comme étaient ceux d’alors. Les troismilleans écoulés depuis qu’ils vivaient n’ont rien-changé; si toutes les espèces descendent
ORIGINE DES ESPÈCES
d'autres espaces antérieures par des transitions graduelles presque insensibles, comment se fait-il que nous ne trouvions’ pas partout d’innombrables formes transitoires? « Pourquoi, disait Cuvier, la terre ne nous en a-t-elle pas conservé des traces? Pourquoi ne découvre-t-on pas, entre le paléothérium, le mégalonyx et le mastodonte, etc., et les espèces d’aujourd’hui quelques formes intermédiaires?
« Comment' se fait-il encore, dans le système des gradations insensibles, que les espèces soient si bien définies et que tout ne soit pas en çonfusion dans la nature? Cornaient aussi, par exemple, un animal carnivore terrestre 4 peut-il avoir été transformé en animal aquatique? comment aurait-il pu vivre pendant son état transitoire! Et a-t-on jamais vu un animal domestique se transformer en un autre; un cheval en bœuf, une brebis en chèvre, etc.- »
M. Flourens cite, à l’appui de son système, l’autorité de ces paroles de Bu (Ton : « Lorsque, après tant de siècles écoulés, des continents traversés et des générations déjà dégénérées par l’iniluence des différentes terres, l’homme a voulu s’habituer dans des climats extrêmes, et peupler les sables du Midi et les glaces du Nord, les changements sont devenus si grands et si sensibles qu’il y aurait lieu de croire que le nègre, le Lapon et le blanc forment des espèces diflérentes, si l’on n’était assuré que ce Lapon, ce nègre , si dissemblables entre eux , peuvent cependant s’unir ensemble et propager en commun la grande et unique famille du genre humain. Ainsi leurs taches ne sont pas originelles; leurs dissemblances n’étant qu’extérieures, ces altérations de nature ne sont que superficielles, et il est certain que tous ne font qu'un seul homme. r> A l’opinion de Buffon M. Flourens ajoute celle de
ORIGINE DES ESPÈCES
M. Roulin sur les animaux transportés de l’ancien continent dans le nouveau, lors de la conquête de l’Amérique: le porc, le cheval, l’âne, la brebis, la chèvre, la vache, le chien et le chat, tous ces animaux ont plus ou moins quitté leur livrée de servage et repris leurs premiers vêtements de nature et de liberté. « Qu’est-ce donc, se demande le savant ontologiste, que cet invincible penchant des espèces à remonter toujours vers leurs souches? Qu’est-ce que cette reversion toujours imminente, sinon le dernier et définitif indice de leur fixité? Évidemment, dit-il, elles tendent plutôt à se recommencer elles-mêmes qu’à passer à d’autres.»
Enfin M. Flourens reproche au livre de l’origine des espèces de ne rien dire de la question d’origine, de ne parler que de leur transformation et d’imaginer pour cette transformation une élection naturelle inconsciente. Sans s’apercevoir qu’il y a un contre-sens littéral, « élection inconsciente, » M. Flourens pose ensuite ce dilemme : ou l’élection naturelle n’est rien, ou c’est la nature : mais la nature douée d’élection, mais la nature personnifiée; c’est une erreur du siècle dernier, le dix-neuvième ne fait plus de personnification. Ou il n’v a point de génération spontanée, ou il doit y avoir des animaux générés, des animaux produits partout où se trouvent à la fois de l’air et des liqueurs putrescibles. La génération spontanée, dit-il, n’existe pas, M. Pasteur l’a démontré*. « Il ne reste donc plus que la main de Dieu. Alors tout change : ce n’est plus une vaine nature, une nature personnifiée et que chacun personnifie comme il lui plaît, que l’on a en face de soi, mais un art et un grand art. On passe des systèmes puérils des hommes à la réalité des choses. » Telles sont les ob-