I.SO DES GÉNÉRATIONS DITES SPONTANÉES
Je prends pour guide ces belles paroles de Uuiïuu, si vrai et si bien inspiré celte fois : « J'avoue, dit Bufl'on, que rien ne serait si beau que d établir d’abord un seul principe pour ensuite expliquer l’univers ; et je conviens que si l’on était assez heureux pour deviner, toute la peine que l’on se donne à faire des expériences serait bien inutile. Mois les gens sensés voient assez combien celle idée est vaine et chimérique. C’est par des expériences fines, raisonnées et suivies, que l'on force la nature à découvrir sou secret. Toutes les autres méthodes n’ont jamais réussi... Il ne s'agit pas de savoir ce qui arriverait daus telle ou telle hypothèse... Il s'agit de bien savoir ce qui arrive et de bien connaître ce qui se présente à nos
yeux. »
Est-ce donc à dire que dans ce débat relatif aux générations spontanées, partisans et adversaires n’expérimentent pas à l’envi? Est-ce que d’un côté il n’y a que des poètes, des romanciers, des savants à système, et de l'autre des hommes prudents qui ne veulent croire qu’aux résultats de l'expérience ? Non, non, Dieu merci, nous sommes plus avancés que cela. La philosophie des sciences expérimentales est plus que cela dans nos mœurs, daus nos habitudes de penser. Des deux côtés dans ce débat, on ne veut croire qu’à l’expérience.
Dès lors la question peut se poser eu ces termes: Qui est-ce qui se trompe ? Qui est-ce qui expérimente à la Van Helmont? Qui est-ce qui laisse rentrer les souris dans le pot au linge sale, à son insu, et qui les proclame ensuite des générations spontanées? Est-ce vous, partisan de la doctrine? Est-ce moi, son adversaire ? C’est ce qu’il s’agit de déterminer avec précision.
Vous n’attendez pas que je rapporte ici toutes les expé-
DES GÉNÉRATIONS DITES SPONTANÉES. 181 riences en litige, ce serait inutilement fatiguer votre attention. Je choisirai parmi les plus importantes.
Assurément, s’il est des faits que les partisans de la doctrine des générations spontanées doivent tenir pour vrais, ce sont ceux-là même qui les ont autorisés à relever le drapeau de leur doctrine un peu oubliée et vaincue depuis la fin du dernier siècle.
Le célèbre membre de l’Institut rappelle alors ici le; expériences qui, à la fin de l’année 1858. ont remis en question la théorie qu’il combat.
Je ne laisserais aucune prise à la critique, avait dit M. Pouchet, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, membre correspondant de l’Académie, le plus décidé partisan de la théorie de la génération spontanée, si je parvenais à déterminer l’évolution de quelque être organisé en substituant de l’air artificiel à l'air de l’atmosphère.
M. Pasteur rapporte l’expérience qu’il fit alors pour réaliser celle exception ; il accepte pour irréprochable celte expérience, mais sur tous les points seulement, ajoute-t-il, qui ont attiré l’attention de son adversaire. Il y a, dit-il, une cause d’erreur dont celui-ci ne s’est pas douté, dont personne ne s’était douté avant lui, qui rend son expérience illusoire, aussi mauvaise que l'expérience du pot de linge sale de Van Helmont. Je vais vous montrer, a-t-il dit, par où les souris sont entrées. Je vais établir que dans toute expérience du genre de celle qui nous occupe, il faut proscrire absolument l’emploi de la cuve à mercure. Je vais démontrer que c’est le mercure qui apporte avec lui les poussières, et par suite les germes qui sont en suspension dans l’air de l’atmosphère.
Afin de rendre visible à distance l’épreuve à laquelle il allait soumettre le mercure de la cuve placée sous les
DES GÉNÉRATIONS DITES SPONTANÉES, yeux de l'auditoire, M. Pasteur saupoudre de la poussière sur ce mercure. Plongeant alors un bâton de verre dans la cuve, il montre à tous les yeux que les poussières cheminent sur la cuve et se dirigent du côté du point où il enfonce le bâton de verre, où elles s’engagent alors dans la gaine entre le bâton et le mercure parce que le mercure ne mouille pas le verre.
M. Pasteur reproduit d’une manière plus saisissante encore cette expérience à l’aide d’une petite cuve à mercure eu verre très-profonde.
Toutes les poussières qui recouvrent la surlace du métal et qui rendaient cette surface mate se rendent dans la gaine dont je viens de parler au moment où l’on enfonce le bâton de verre, de sorte que la surface du métal se découvre entièrement et reprend tout son éclat métallique.
M. Pasteur insiste alors sur la conséquence de ce fait si simple, mais si grave pour le point en litige, et il n'a pas de peine à montrer que telle a été la cause d’erreur qui a échappé au savant naturaliste de Kouen.
M. Pasteur étudie la composition des poussières qui sont en supension dans l’atmosphère. 11 apprend à les recueillir et à les examiner au microscope, et ensuite il projette, à la grande admiration du public, l’image de ces poussières sur le tableau et montre qu’elles sont toujours associées à des corpuscules organisés qui, par leur forme, leurs dimensions et tous leurs caractères, ne peuvent être distingués des germes aujourd’hui connus des organismes microscopiques.
11 indique rapidement le moyen de semer les poussières de l’air dans des vases convenablement disposés où elles amènent le développement des organismes qui naîtraient dans les infusions de ces vases si celles-ci étaient librement exposées au contact de l’air.
l e savant physiologiste passe ensuite <t des expériences d’une démonstration aussi simple que saisissante. Il prouve que si l’on fait bouillir une infusion de matière organique dans un vase à col préalablement recourbé, puis laissant refroidir, le liquide de l’infusion ne s’altère plus. Il montre des vases ainsi préparés, qui ont plusieurs années de date, et dont les liquides sont limpides comme de. l’eau distillée. C’est que, grûce aux courbures du col, les poussières de l’air ne peuvent pénétrer dans le vase et arriver jusqu’à l’infusion.
Et moi aussi, par conséquent (ajoute-t-il), moi aussi, pourrais-je dire, j’ai pris ma goutte d’eau dans l’immensité de la création, toute pleine de la gelée féconde, c’està-dire, pour parler le langage de la science, toute pleine des aliments appropriés à la nutrition des êtres microscopiques, j’attends et j’observe. Et je l’interroge et je lui demande de vouloir bien recommencer pour moi la primitive création. — Ce serait un si beau spectacle! — Et je lui demande de vouloir bien, par des transformations successives, me raconter l’univers. Et elle est muette! elle est muette depuis plusieurs années que ces expériences sont commencées. Pourquoi? C’est que j’ai éloigné d’elle et que j’éloigne encore en ce moment ce qu’il n’est pas donné à la puissance de l’homme de faire, j’ai éloigné d’elle les germes qui sont en suspension dans l’air, j’ai éloigné d’elle la vie, car la vie c’est le germe, et inversement le germe c’est la vie.
Jamais, non, jamais la doctrine des générations spontanées ne se relèvera du coup mortel que cette expérience lui porte.
On peut cependant, dit M. Pasteur, aller encore plus loin. Il expose alors que l’une des objections les plus sé-» rieuses que les partisans de la génération spontanée pou-
181 DES GÉNÉRATIONS DITES SPONTANÉES, vaient adresser à la doctrine adverse reposait sur un fait généralement admis, et qui consiste en ce que la plus petite quantité d’air mise en présence d’une infusion provoque toujours l’altération de cette infusion. M. Pasteur démontre que cette assertion est absolument fausse.
11 rappelle alors les expériences sur l’air de localités diverses et il établit que l’on peut toujours prélever en un milieu quelconque un volume notable mais limité d’air ordinaire, n’ayant subi aucune altération chimique, et néanmoins tout à fait impropre à provoquer une altération, quoique dans une matière éminemment putrescible.
11 présente des ballons qui ont été ouverts sur la mer de glace, sur le Jura, au pied et au sommet du Panthéon... et dont les liqueurs sont encore aussi limpides que le premier jour.
Plus on se rapproche des lieux habités, plus l’air est agité à petite distance du sol, plus il y a de chances pour y rencontrer des germes d’organismes microscopiques.
Je n’irai pas plus loin, dît en terminant M. Pasteur, je sens que ma cause est gagnée. Non, Messieurs, non, il n’y a pas une seule circonstance aujourd'hui connue où l’on ait vu des êtres venir au monde sans parents. Ceux qui l’aftirment ont été le jouet d’illusions ou de causes d’erreurs qu’ils n’ont pas su apercevoir ou qu'ils n’ont pas su éviter.
Il y aurait maintenant un bien beau sujet à traiter, c'est celui du rôle dans l'économie générale de l’univers de quelques-uns de ces petits Cires, agents nécessaires do toutes les fermentations proprement dites, quelquefois des maladies les plus redoutables. Ce rôle est immense, merveilleux, vraiment émouvant. M. Pasteur termine ainsi :
« Un jour peut-être me sera-t-il donné d’exposer ici quelques-uns de ces résultats. Dieu veuille que ce soit encore en présence d’une aussi brillante assemblée ! »
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Nous n’avons ici qu’il rendre compte de la leçon du professeur, de l’impression qu’elle a produite. En bien! elle a été excellente; on a applaudi tour à tour, dans M. Pasteur, l’orateur éloquent, le savant philosophe, l'expérimentateur habile et l’homme convaincu.
A la suite de notre compte rendu sur la leçon de M. Pasteur, M. Pouchet nous a adressé la lettre suivante que nous nous faisons un devoir de reproduire dans l’intérêt même de la science, nous réservant d’y répondre dans notre volume du second semestre.
« Monsieur,
« Vos articles de critique scientifique révèlent autant de savoir que de conviction. Mais comme, avant tout, un homme de votre valeur sait être impartial, j’espère que vous accueillerez bienveillamment les observations que j’ai l’honneur de vous adresser relativement à la conférence de M. Pasteur.
« En supposant que ce chimiste avait charge d’âmes, vous êtes réellement bien pardonnable, monsieur, car l’habile orateur l’avait insinué à tout son auditoire. Lui ne le croyait peut-être pas; mais en se présentant comme un nouvel apôtre se dévouant pour la fo‘, c’était se rendre intéressant.
« Jusque-là, il n’y a rien que d’innocent ; mais revêtir
le masque de la religion pour triompher de ses adversaires était un fait inouï dans la chaire scientifique; et leur prêter des opinions qu’on sait qu’ils n’ont pas, était indigne.
« La presse n’a eu qu’une voix pour condamner un tel acte.
« Si l’on veut jouir de la liberté de penser, disait Frédéric de Prusse, il ne faut pas insulter les croyances établies. Mais pour maintenir l’équilibre, il ne faut pas non plus que la religion opprime la science et la philosophie !
a Les plus religieux, monsieur, ne sont pas les hétérogénistes.
« Lorsque notre planète embrasée et flamboyante apparut au milieu de l’univers sidéral, aucun être vivant n’existait à sa surface; et quand après son refroidissement, ceux-ci y pullulèrent, il fallut bien qu’ils s’y formassent sans germes préexistants. Les assises du globe, ces véritables feuillets de la création, attestent que celle-ci a été lentement successive. La main de Dieu a cent fois remanié son œuvre, tirant tour à tour du néant de nouvelles existences et replongeant les anciennes dans l’abime. Le plus mécréant de nous deux, pourrais-je dire à M. Pasteur, n’est pas celui qui s’incline devant la toute-puissance du créateur, mais bien celui qui, dans son orgueil, prétend la limiter.
« Qu’y a-t-il donc de si étrange que la suprême force qui s’est tant et tant de fois manifestée*, continue encore ses éternelles évolutions? Il a bien fallu qu’à des époques éloignées la première coquille, le premier insecte, le premier reptile sortissent spontanément des éléments du globe! Pourquoi donc quelques infimes infusoires ne pourraient-ils plus en naître aujourd’hui? La spontéparité d’un infusoire, au milieu du limon d’un ma-
récage, n’est pas un phénomène plus extraordinaire que l’évolution d’un éléphant se produisant dans un œuf de la grosseur d’une tète d’épingle.
« Mais abordons le fond de la conférence.
« Lorsque M. Pasteur nous rappelle complaisamment que Van Helmont s’était imaginé que les souris naissaient spontanément du linge sale, je pourrais lui répondre par cet adage : « Il faut laver celui-ci en famille. » Si le célèbre alchimiste a cru que telle était l’origine de ces infimes rongeurs, que le savant de Paris s’arrange avec lui ; c’est un homme de sa profession, cela ne nous regarde pas.
« Mais ‘je n’aurais pas cru que, dans cette sérieuse et antique Sorbonne, on en vînt il évoquer de telles trivialités. Ont-elles pu tomber du haut de la chaire illustrée par les de Blainville et les Geoffroy Saint-Hilaire?
a Permettez-moi aussi, monsieur, d’adresser un reproche personnel à M. Pasteur, c’est son insensibilité à l’égard de ses adversaires; il les fait périr h petit feu. À l’Académie, il annonçait naguère qu’il allait abattre toutes les têtes de l’hydre ; c’est ainsi que sa mansuétude désigne l’hétérogénie. A la Sorbonne, le fougueux professeur jurait que cette doctrine ne se relèverait jamais des coups mortels qu’il allait lui porter. Le savant chimiste nous tue régulièrement ainsi tous les six mois. Nous sommes, il est vrai, habitués à ce genre de mort, mais vous avouerez qu’un tel procédé est fort cruel. Nous pourrions, vous le voyez, lui répondre par le vers si connu du Menteur :
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
« Cependant malgré les foudres de la Sorbonne, les hétérogénistes n’en vont pas plus mal, et semblent, ainsi que
le Phénix de Pline, renaître de leurs cendres. Comme Dorante, ils connaissent une poudre
Qui rappelle si lût des portes du trépas
Qu'en moins d’un tourne-main on ne s'en souvient pas.
« Louis XIV, royalement orgueilleux, pensait coercer la France dans son individualité; M. Pasteur en fait autant de l'ensemble des connaissances humaines, et dit, sans hésitation : la science c’est moi.
« Celte exorbitante prétention lui a déjà été reprochée par la critique. En le voyant fouler magistralement aux pieds des opinions qui furent celles d’Aristote, de Bufion et de de Humboldt, on répète avec un savant éminent, M. L. Figuier, qu’il est vraiment étrange de voir un simple chimiste traiter publiquement avec un tel sans-façon les plus beaux génies de l'humanité.
« Condamner les hommes est plus facile que do scruter leurs œuvres; et, d’ailleurs, à quoi bon si l’on résume en soi le tabernacle de la science. Paracelse se bornait à prétendre qu’Aristote et Gallien n’avaient pas plus d’intelligence que son haut-de-chausses et faisait brûler leurs œuvres à la porte de son école. Du train que va M. Pasteur, ne semble-t-il pas qu’il réclamera bientôt l’auto-da-fé de nos bibliothèques.
« Je n’exagère pas et je vais Je prouver. 11 n’y a qu’un moyen de sortir de l’impasse dans laquelle les panspermisles se sont égarés, c’est de montrer dans l’air tous ces œufs, toutes ces spores dont ils le surchargent si fâcheusement : l’Europe savante le leur crie, d’un bout â l’autre. Lorsque, dans le sein de la commission de l’Institut, les hétérogénistes sommaient M. Pasteur de le faire, celui-ci leur répondit, avec un admirable aplomb, qu’il les avait fait voir à tout Paris. C’est possible, répondit l’un d’eux,
mais ce que je puis vous assurer, c’est que toute l’Allemagne n’a jamais pu jouir de cet admirable spectacle. Toujours il s’est dérobé aux yeux de ses plus illustres observateurs, les Ehrenberg, les Burdach, les R. Wagner, les de Baer, les R. Leuckart... A ce moment l’habile chimiste, de scs deux doigts, se boucha les oreilles. De ce dédain pour l’autorité à réduire en cendre l’oeuvre de nos plus vénérés auteurs, vous avouerez, monsieur, qu’il n’v a qu’un pas !
« Que signifie aussi cette exhibition populaire que l’on refuse obstinément aux hommes spéciaux! Mais absolument rien.
« Un apothicaire, qui portait un nom tout à fait symbolique à ce sujet, M. Galès, montrait aussi à tout Paris l'insecte célèbre qui engendre la gale. L’animal redouté s’agitait sous les yeux d’une procession de curieux. On le dessinait; on le représentait dans les ouvrages scientifiques les plus sérieux ; des figures en étaient reproduites dans les dictionnaires des sciences médicales et d’histoire naturelle; c’était un fait certain, avéré; tout le monde l’avait
vérifié, et la vérité était que
le pharmacien de l'hôpital Saint-Louis avait joué la Faculté et le Jardin des plantes, en montrant le ciron du fromage pour l’acarus de la gale. Je sais bien que le savant chimiste n’emploie pas de tels subterfuges, mais cela démontre seulement que là le témoignage de tout Paris ne signifie pas la moindre chose.
« Oubliant cent expériences éparpillées dans nos œuvres, dans sa conférence, M. Pasteur n’en choisit qu’une, et c’est la plus ancienne; elle date de quatre ans.
« Dans celle-éi le savant chimiste prétend que c’est le mercure que nous employons qui recèle ses invisibles germes et féconde nos ballons; c’est ce qu’il appelle in-