L’HOMME ET SA DESTINÉE
vu la destination du genre humain dans le point d’où il est parti, au lieu de le placer dans un développement graduel, et il a cru que l’état sauvage était l’état primitif le plus parfait. C’était s’arrêter au gland et croire que le gland n’était pas fait pour devenir un chêne immense.
Àncillon avait raison. Né pour la civilisation, l’homme est et devail être doué d’un instinct social plus développé que chez aucun des animaux qui ne peuvent guère atteindre qu’à la domesticité. C’est là. en effet, un des plus beaux apanages donné aux hommes que de pouvoir vivre avec leurs semblables par l’échange des idées, puis de se les transmettre d’âge en âge et de tendre de plus en plus vers l’idéal de perfection et de bonheur. Se pourrait-il, en effet, que l’homme fût soumis à un arrêt de développement quand tout se transforme et progresse autour de lui? quand sans cesse pour lui la nature se renouvelle et s’embellit? Non, non, jamais Rousseau n’a pu croire sérieusement que l’homme soit né pour l’état sauvage, il a voulu dire qu’un peuple corrompu qui méprise son développement moral et intellectuel, qui abuse de ses forces est moins heureux que le peuple primitif qui ignore les raffinements, les excès de la civilisation. Mais parce que des hommes sans sagesse ne savent pas se servir des moyens acquis pour se rendre heureux, parce qu’ils les tournent contre eux-mêmes, est-ce à dire que la civilisation soit mauvaise? Si l’élat sauvage est la condition humaine la meilleure, pourquoi l’homme dans tous les temps et chez tous les peuples a-t-il cherché à sortir de cet état? C’est parce qu'il y a en nous une activité qui nous pousse incessamment à nous metlre en rapport avec la nature entière, pour nous en approprier tout ce qui est nécessaire au complet développement de notre être. Cette recherche des lois naturelles appropriées à notre développement,
L’HOMME ET SA DESTINÉE. la
c’est noire loi de perfection et aussi celle de l’universelle harmonie. El comme rien de ce qui doit conduire l’homme à sa destination ne lui manque, et qn’aussi tout ce qu’il a reçu lui est nécessaire, les sociétés dès leur origine ont pu se développer par leur seule force instinctive ; mais l’instinct ne se rattache guère chez les peuples comme chez l’homme qu’à l’animalité, au besoin de conservation personnelle, à l'égoïsme. C’est une force brutale qui se dirige d’autant mieux que les sociétés deviennent plus instruites, que les sentiments de solidarité se manifestent davantage. Un des signes frappants de la civilisation, est la transformation de l’instinct en force intelligente et raisonnée. Sans ce progrès opéré par la science, où en serionsnous? Encore à ces siècles d’ignorance, c’efjt-à-dire de barbarie, de superstition et de misère où le faible était à la merci du fort, où il n’y avait ni devoir, ni raison, ni justice sur la terre. La science, en élargissant l’intelligence, a fait croître les sentiments affectifs, et les peuples les plus instruits sont devenus les plus généreux. Ils ont augmenté leur existence d’un besoin moral qui n’a plus de borne, au lieu de limiter leur bonheur à des satisfactions purement individuelles et végétatives, ils l’étendent à l’humanité. Condorcet, dans son admirable esquisse du progrès de l’esprit humain, avait prévu xes heureux résultats des sciences, lorsqu’il disait qu’il n’en est aucune qui ne. puisse être embrassée dans ses principes, dans ses détails, sans être obligée d’emprunter le secours des autres.
En effet, quel aboutissant pourrait avoir la science, si aucune liaison n’existait entre les diverses branches de nos connaissances? si l’on faisait seulement de la science pour la science, dans un cercle étroit d’égoïsme, sans avoir pour but le bonheur de l’espèce humaine?
Dans son ouvrage intitulé : l'Homme et sa destinée,