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libérales aussi bien que des professions ouvrières, à se placer sous le régime de cette loi.
» Mais en voulant l'appliquer aux instituteurs publics, on commet une confusion grave : une fonction publique n’est pas une profession, de même qu'un traitement n’est pas un salaire. Le salaire de l'ouvrier est débattu de gré à gré entre l’ouvrier et le patron; c’est une lutte d'intérêts que régit la loi de l’offre et de la demande. L'un et l’autre ne demandent qu’une chose à l'Etat, c’est la liberté de la lutte et de la concurrence, le droit pour chacun de se concerter avec ceux qui ont les mêmes intérêts que lui, pour obtenir de ceux qui ont des intérêts contraires les conditions les plus avantageuses. C’est de ce débat, légitime tant qu'il n'emploie que des moyens positifs et légaux, que résulte finalement l'équilibre des salaires. Les traitements, au contraire, sont fixés par la loi et ne peuvent être modifiés que par elle. À supposer qu'ils paraissent trop bas, se trouverait-il quelqu'un pour prétendre que les fonctionnaires ont le droit de se coaliser et au besoin de se mettre en grève pour imposer à l'Etat un relèvement de l'échelle 2... La loi qui organise les syndicats professionnels leur reconnaît des attributions manifestement incompatibles avec l'idée même d’une fonction publique. Un syndicat professionnel a, de par la loi, la personnalité civile. Conçoit-on une chambre de fonctionnaires revêtue de la personnalité civile en dehors et à l'encontre de l'Etat? Si l’instituteur publie exerçait encore, comme autrefois, en vertu d’un contrat de gré à gré passé avec les communes, il prétendrait légitimement au
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droit de défendre ses intérêts dans les conditions faites à tous par les syndicats professionnels. C’est ce qui explique, par exemple, l'existence de sociétés ou de fédérations d’instituteurs plus ou moins analogues à des syndicats dans les pays où l'instituteur n’a pas encore acquis le caractère de fonctionnaire public.
» N’est-il pas évident que, devenu membre d’une administration nationale, l’instituteur publie ne peut pas tour à tour se présenter comme fonctionnaire et en cette qualité recevoir un traitement fixe, réclamer des garanties de stabilité, ou pour mieux dire d’inamovibilité, sauf le cas de peine disciplinaire, avoir droit à une pension de retraite, et puis tout à coup, changeant de rôle et de caractère, se présenter comme travailleur libre et demander au droit d'association le moyen de défendre ses intérêts contre l'Etat, comme un ouvrier défend les siens, à ses risques et périls, contre ceux du patron ? »
La circulaire contenait, dès celte époque, tous les arguments, devenus depuis classiques, contre le syndicalisme des fonctionnaires : l’idée du lien spécial existant entre le fonctionnaire et l'Etat, lien qui n’a rien de contractuel et qui lui interdit de se croire dans la même situation que le travailleur de l’industrie privée, l’idée aussi des avantages que comporte la situation de fonctionnaire qui doivent lui interdire d’en réclamer d’autres.
Elle arrêta net le mouvement des instituteurs, qui parut mort, ou tout au moins endormi, sous sa forme syndicaliste, jusqu'au début du vingtième siècle.
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Cependant, autour de lui, le mouvement corporatif des agents de l'Etat prenait peu à peu une extension considérable. En 1890, on vit se créer, à la suite d’une grève des ateliers de l'Ouest, le Syndicat national des chemins de fer qui, dans les années suivantes, tient des congrès et des meetings, organise des grèves, prend en somme l'attitude d'un groupement de combat.
En 1891, ce furent les agents des postes qui voulurent se réclamer de la loi de 1884. Le débat fut porté à la Chambre. Le Ministre du commerce, interpellé, répondit en reprenant les arguments de la circulaire Spüller, et le mouvement syndical fut arrêté chez les postiers comme il l'avait été chez les instituteurs (1).
En 1893, un groupe parlementaire se constitua à la Chambre pour la défense des intérêts des agents des chemins de fer. Ce fut de lui que vint, en mai, l'interpellation qui amena la chute du ministère Casimir-Périer : M. Jonnart, Ministre des travaux publics, avait refusé à des agents des chemins de fer de l'Etat un congé demandé pour assister à un congrès syndical, en alléguant qu'ils n'avaient pas le droit de se syndiquer. La Chambre ne fut pas de cet avis et mit le ministère en minorité. L
De cette séance et de l’ordre du jour ainsi conçu sur lequel elle s’acheva : « La Chambre, considérant que la loi de 1884 s'applique aux ouvriers et employés des exploitations de l'Etat aussi bien qu’à ceux des industries privées, invite le gouvernement
(1) Rapport Jeanneney sur les associations de fonctionnaires, Chambre des députés, session de-1907, Journal officiel, annexe n° 1213.
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à la respecter et à en assurer l’exéculion », date la distinction entre ceux des agents de l'Etat qui peuvent être assimilés aux travailleurs de l’industrie privée, et invoquer ainsi la loi de 1884, et ceux pour lesquels cette assimilation est impossible. Nous verrons par la suite à travers quelles difficultés on essaya de faire jouer pratiquement cette distinction, qui permit en tout cas très vile à des agents de l'Etat tels que les allumettiers, les ouvriers des manufactures d'armes, les ouvriers des poudres, des tabacs, etc., de se syndiquer sans être inquiétés par les pouvoirs publics. Pendant toute cette période, le nombre des groupements professionnels d’instituteurs, Amicales départementales, Unions pédagogiques, Associations de secours mutuels, ne cessa d'augmenter. Souvent ils se heurtèrent à l'hostilité de l'Administration, qui gardait à leur encontre l'attitude du ministre Spüller. De même que la circulaire avait empêché toute réalisation des vœux du congrès de 1887 sur l’organisation des instituteurs en Union générale, l’'Administration s’efforça par la suite d’obvier à toute initiative en ce sens (1).
Ainsi, à un congrès qui se tint en 1889, M. Fallières, alors Ministre de l'instruction publique, rappela, dans le discours de clôture, la tradition gouvernementale, hostile en principe aux associations professionnelles de fonctionnaires.
Il compléta ce discours par une circulaire aux préfets, en date du 20 août 1889 (2). Elle conseillait
(1) Information ouvrière et sociale, 8 août 1918. Article de M. Glay. (2) Bulletin du ministère de l'instruction publique, 1889, 2, 295.
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assez nettement aux instituteurs de se mêler de politique : « Notre législation assure à l’instituteur le degré d'indépendance qui lui est nécessaire pour remplir avec fruit et dignité la mission qui lui est confiée, mais elle ne le met pas, sous prétexte de neutralité, en dehors du pays et de ses institutions. Elle ne devait pas faire, elle n’a pas fait de lui un agent politique ; mais elle ne lui commande pas une affectation d’indifférence systématique... »
Cet appel déplut aux instituteurs, qui en conçurent le désir plus grand encore de se grouper en associations de défense professionnelle.
En 1892, les instituteurs du département de Vaucluse tentèrent d'organiser un congrès régional, dans le but de provoquer une augmentation des traitements. Le préfet demanda des instructions au ministre, M. Léon Bourgeois, qui interdit le congrès. Il trouvait exagérées les prétentions des instituteurs en ce qui concerne leurs traitements, et surtout invoquait les principes en ces termes : « Il est déraisonnable d’assimiler leurs traitements fixés par la loi à des salaires librement débatlius, d'autoriser en conséquence les fonctionnaires de l'Etat à se liguer pour peser sur l'Etat, c’est-à-dire à user de la parcelle de l'autorité publique dont ils sont dépositaires pour servir leurs intérêts particuliers. »
Jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, quelques décisions administratives cherchèrent encore à arrêter les mouvements corporatifs naissants. Par exemple, en décembre 1895, une lettre de M. Combes au vicerecteur de l’Académie de Paris, refusant d'autoriser une association amicale à tendance corporative ;
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en juillet 1896, un avis demandé par le ministre à la section permanente du Conseil supérieur de l’instruction publique sur la constitution de « l’Association amicale des professeurs de l’enseignement public en France » et suivi d’une réponse nettement défavorable ; en janvier 1897, une lettre de M. Rambaud aux recteurs qui, se prononçant dans le même sens, accepte le principe des congrès, à la condition qu'ils ne s’immiscent ni dans les actes de l’administration, ni dans la politique, car «on ne voit pas quel objet précis pourrait se proposer une telle association, si ce n’est précisément une pression à exercer, avec la force que donne une grande collectivité fédérée ou coalisée, soit sur l’administration, soit sur les pouvoirs publics ».
$ 3. — L'essor du mouvement corporatif. — La Fédé-
ration des Amicales. — Les premiers syndicats d’instituteurs. — Attitude du gouvernement et du Parlement. — La Fédération des syndicats. —
L'entrée des instituteurs dans les Bourses du travail.
En 1899, le mouvement corporatif des instituteurs reçut un nouvel essor du fait de la constitution de la Fédération des Amicales. En août, à Laon, le principe en fut posé dans une réunion des associations d’instituteurs, tenue à l’occasion de l'inauguration d'un monument aux instituteurs de l'Aisne fusillés en 1870.
M. Leygues, Ministre de l'instruction publique, avait autorisé la réunion. Cent vingt délégués, repré-
sentant cinquante-deux groupements, y prirent part et décidèrent l’organisation d’un congrès national à Paris en 1900. Celui-ci se tint, en effet, les 6, 7 et 8 août 1900, et quatre cents délégués, envoyés par quatre-vingts associations, y prirent part. Au nombre des questions à l’ordre du jour se trouvait naturellement l’organisation corporalive. Le rapport de M. Gouffé définissait l'Amicale : « L’Amicale est une société de perfectionnement pédagogique et de défense des intérêts professionnels et matériels de ses membres. Elle est aussi un groupe de résistance et de combat constitué pour la défense de l’école laïque. Elle accordera son appui à tous les sociétaires, dont elle prendra hardiment la défense dans le cas d'attaques imméritées visant particulièrement le fonctionnaire » (1).
Le Ministre de l'instruction publique, M. Leygues, dans le discours de clôture du congrès, prit une attitude qui paraît un peu surprenante, étant données les déclarations très catégoriques de ses prédécesseurs, depuis Spüller. Il se déclare « partisan de l'association sous toutes ses formes » et ajoute : « Ce qui est bon pour une catégorie de citoyens est bon: pour toutes les autres, et vous ne perdez pas cette qualité en entrant dans l’enseignement » (2).
Paroles imprudentes, s’il en fut, et fâcheux axiome |
L'année 1900 fut particulièrement féconde en manifestations du mouvement corporatif des fonc-
(1) Information ouvrière et sociale, n° 45, 8 août 1918, article de M. Glay.
(2) Bulletin des Amicales d'instiluteurs, mn 1.
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tionnaires (1). Depuis plusieurs années, les agents des postes s’agitaient, organisaient des grèves et, par leur mouvement, faisaient aboutir, en 1900, la constitution de plusieurs associations : l'Association générale des agents, l'Association générale des sousagents qui fut autorisée par arrêté ministériel, le Syndicat national des ouvriers des P. T. T. Les. postiers étaient encouragés à s’unir par leur propre ministre, M. Millerand. C’est même à cette époque qu’on vit le gouvernement se montrer le plus tolérant, sinon pour les syndicats proprement dits, du moins pour les groupements professionnels en général.
Du reste, la loi de 1901 n’allait pas tarder à intervenir et à favoriser le mouvement plus qu'aucune complaisance ministérielle n'aurait pu le faire.
Dès avant le vote de la loi, un congrès des Amicales d’instiluteurs se tint à Bordeaux, et un projet d'organisation fédérale y fut adopté. L'esprit du congrès parut causer au gouvernement une certaine inquiétude, aussi le ministère refusa-t-il aux Amicales l'autorisation de tenir un congrès en 1902.
En 1903, un autre congrès, dûment autorisé, se tint à Marseille. M. Combes, président du Conseil, y assista. Dans le discours de clôture, il reconnut officiellement, au nom du gouvernement, les Amicales et leur Union générale. La loi de 1901 sur les associations ayant été votée entre temps, les Amicales se trouvaient, sous sa protection, parfaitement légales. Le gouvernement n’avait qu’à s’incliner.
(1) Rapports et documents du Musée social sur le droit d'association des fonctionnaires, 1912, éd. Rousseau.
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Dans la réalité des choses, la loi de 1901 profita à tous les groupements de fonctionnaires qui voulurent se constituer sous sa protection, et le Conseil d'Etat lui-même, quelques années après, dans un arrêt rendu le 11 décembre 1908 (1), devait leur reconnaître formellement ce droit, comme l'avait fait, en 1903, le Tribunal civil de la Seine, à propos du Syndicat des égoutiers de la ville de Paris.
À partir de la loi de 1901, on eût même pu concevoir que le mouvement syndicaliste des fonctionnaires serait enrayé, puisque la loi permettait aux agents de l'Etat de-s’unir sans se syndiquer. La Fédération des Amicales, en particulier, protégée par la loi de 1901, parut, pendant quelques années, amplement suffire aux besoins et aux revendications de ses membres, et la nécessité de l'association syndicale ne sembla pas se faire sentir dans l’enseignement primaire.
La Fédération s'employa tout d’abord à améliorer la situation de ses adhérents, obtint pour eux des avantages au point de vue du traitement et de l'avancement. Elle fit campagne contre l'arbitraire. Mais peu à peu, malgré son activité et sa bonne volonté, un certain mécontentement apparut parmi ses adhérents. Beaucoup la trouvaient trop modérée, et, tout naturellement, l’idée syndicaliste reparut. Un courant de sympathie naquit, très vif, entre les instituteurs les plus avancés et les Bourses du travail, et, en 1903, les premiers syndicats d’instituteurs
(1) Association professionnelle des employés civils de l’'Administration centrale du Ministère des colonies contre Depasse, Bulletin de l'office du travail, mars 1909, p. 294-300.
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furent constitués. Le mouvement prit naissance dans le département du Var, en décembre 1903 (1). Un cercle d’instituteurs se transforma «en syndicat. La transformation fut définitive en juin 1904 : le nouveau syndicat prit son siège à la Bourse du travail de Toulon. En mars 1904, le Syndicat des instituteurs des Pyrénées-Orientales entra à la Bourse du travail de Perpignan. L'exemple fut suivi en 1905 à Lorient et dans les Bouches-du-Rhône.
À la même époque, le mouvement syndicaliste avait pris, chez les postiers, plus d’essor ; les agents et sous-agents affirmaient dans leurs congrès la nécessité de transformer leur Association générale en syndicat. Et le nombre des associations de fonctionnaires de toute espèce ne cessait de croître : en 1901, on en comptait huit déclarées, et quatrevingt-dix en 1907. |
Les instituteurs étaient emportés dans un courant général, irrésistible.
Le gouvernement, par une inertie qui ne peut s'expliquer, sinon par l'attitude pacifique des premiers syndicats d’instituteurs, les toléra. Il fit mieux, dans certains départements : le 20 février 1905, le préfet du Var et l’Inspecteur d’Académie assistèrent au banquet du Syndicat et semblèrent ainsi lui donner une consécration officielle.
À vrai dire, en mai, le ministre du commerce, dans une lettre au président du Syndicat, déniait formellement la légalité du Syndicat, en l'invitant à
(1) Documents du Musée social. — Article de M. Glay dans l’Information ouvrière et sociale du 8 août 1918.
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se placer sous le couvert de la loi de 1901, mais celui-ci ne cessait pas pour autant d’exister et d’agir.
La guerre éclata entre les syndicats d’instituteurs etile gouvernement seulement au mois d'octobre. Une Amicale de la Seine s'étant transformée en syndicat — le gouvernement semble toujours plus ému quand un mouvement passe de la province à Paris — Je préfet de la Seine refusa de recevoir le dépôt des statuts syndicaux, et le parquet entama des poursuites.
La Chambre intervint en faveur des syndicats (1). Le 7 novembre, M. Lasies, interpellant sur lapplication aux fonctionnaires de la loi de 1884, à propos des instituteurs qui devaient passer devant le tribunal correctionnel quelques jours plus tard, demanda au gouvernement d’être net, d'indiquer d’une façon précise s’il voulait ou non permettre aux fonctionnaires de se constituer en syndicats, et finalement, il proposa la motion suivante, qui du reste ne tranche pas la question dans un sens favorable aux instituteurs : « La Chambre, considérant que la loi de 1884 s'applique aux ouvriers, employés des exploitations de l'Etat aussi bien qu’à ceux des industries privées, invite le gouvernement à la respecter et à en faciliter l'exécution. »
Le président du Conseil, Rouvier, objecta que c'était demander à la Chambre une besogne d'interprétation et d'application des lois, réservée au pouvoir judiciaire : @Il faut, disait-il, se conformer
(1) Journal officiel, Débats parlementaires 1905, session extraordinaire, p. 3078.
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à la jurisprudence, qui refuse le droit de se syndiquer aux agents de l'Etat, pris comme puissance publique », et, faisant allusion au rapport Barthou, récemment déposé, qui admettait le droit au syndicat pour tous les fonctionnaires ne détenant aucune portion de puissance publique, il déclarait opportun d'aller moins loin dans l'application de la loi de 1884, et intolérable le syndicat au profit de beaucoup d'agents qui ne sont à aucun titre fonctionnaires d'autorité.
Divers orateurs protestèrent contre cette manière de voir et demandèrent purement et simplement la suspension, jusqu'à nouvel ordre, des poursuites intentées contre les instituteurs. Le Syndicat de la Seine, disaient-ils, avait été de bonne foi, étant donné que d’autres syndicats s’étaient constitués au vu et au su de l'administration, sans encombre. Le ministre essaya de répondre qu'il n’y avait pas eu, dans le Var et dans les autres départements cités, de véritables constitutions de syndicats, mais seulement des projets, et que les instituteurs étaient très suffisamment avertis par diverses circulaires, entrè autres celle du ministère Combes, du 12 janvier 19083.
Ces explications ne suffirent pas à la Chambre qui persista à demander, étant bien entendu que les poursuites seraient au préalable ajournées, la modification de la loi de 1884 dans un sens utile aux fonctionnaires, car la jurisprudence ne pourrait qu'aggraver la difficulté par des divergences et des équivoques. Divers projets de résolution furent déposés en ce sens, en particulier un projet Jaurès ainsi conçu : « La Chambre invite le gouvernement
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à surseoir à toute mesure répressive et à toute poursuite relativement à l’usage fait, par des fonctionnaires et agents de l'Etat, de la loi de 1884, jusqu’à ce que la Chambre ait statué sur le rapport qui lui est soumis au nom de la Commission du travail »; et un projet Carnaud : « La Chambre invite le gouvernement à faire remettre les poursuites commencées contre les instituteurs en vertu d’une interprétation douteuse de la loi du 21 mars 1884. »
M. René Renoult fit observer, à l’appui de ces demandes, que les. instituteurs, d’après la jurisprudence même, ne sont pas des agents d’autorité, et déclara qu'il fallait attendre le vote sur les conclusions du projet Barthou et ne pas appliquer une loi en voie de transformation.
Finalement, la Chambre aboutit, à une grosse majorité, à un sursis aux poursuites. Il fut cependant interdit aux instituteurs de former de nouveaux syndicats.
Le gouvernement et le Parlement excusèrent cette cote mal taillée en parlant de la loi sur le statut des fonctionnaires qui ne pouvait manquer d’être votée rapidement. En fait, on attend encore cette loi, et cette reculade des pouvoirs publics fut un premier succès pour les syndicats d’instituteurs:
Malgré la défense édictée par la Chambre, de nouveaux syndicats se formèrent de tous côtés : en Maine-et-Loire, dans les Deux-Sèvres, la Loire-Inférieure, le Cher, le Nord, la Marne, le Rhône, dans l'Aube, en Vaucluse.
Dans beaucoup de départements, du reste, le syndicat existait en fait, mais sans aucun dépôt de sta-
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tuts. Dans d'autres, le syndicat se créait sous la forme de section détachée du Syndicat de la Seine, ce qui permettait également de ne pas déposer de statuts.
L'esprit des syndicats et des amicales, pendant cette période, devint de plus en plus hardi et batailleur.
Toutes leurs idées sont clairement exprimées dans un manifeste lancé en 1905 par les instituteurs syndicalistes (1). :
Ils y proclament en substance qu’ils ont besoin de toute leur indépendance : en vain-leur est-il opposé que les fonctionnaires ne peuvent se syndiquer parce qu'ils détiennent une partie de la puissance publique. Les instituteurs n'ont rien à voir avec la puissance publique, ils enseignent, non point au nom de l'Etat, mais « au nom de la vérité ». Or, pour avoir cette indépendance, indispensable au bon accomplissement de leur tâche, il leur faut le droit syndical. Moyennant quoi, à l’autorité administrative impuissante, ils substitueront une organisation syndicale qui travaillera à la transformation de l'Etat. Ce ne sont donc pas seulement des intérêts -privés qu'ils envisagent, mais l'intérêt de la société tout entière. C’est bien le syndicalisme fonctionnariste, en sa forme la plus avancée, et la plus intéressante aussi, de la décentralisation par services.
Ils protestent, au surplus, qu’ils ne désirent nullemént conquérir le droit de grève, mais seulement obtenir celui d'entrer dans les Bourses du travail et
(1) L'Humanité, 24 novembre 1905,
de faire partie de la Confédération générale du travail. Sortis du peuple, destinés par profession à faire l'éducation du peuple, ils veulent affirmer leur sympathie pour tout le mouvement corporatif ouvrier.
A cette époque, du reste, les syndicats d’instituteurs concevaient leur union avec le prolétariat ouvrier à un point de vue un peu pédagogique. Ils pensaient diriger le mouvement ouvrier, lui donner l'impulsion, en leur qualité d’intellectuels du parti. Mais, en quelques années, ils se sont aperçus que les syndicats ouvriers savaient se diriger seuls, et étaient beaucoup plus avancés qu’eux-mêmes dans la voie syndicaliste. Ils ont suivi le mouvement.
Pendant toute leur évolution d’ailleurs, les syndicats d’instituteurs ont été puissamment soutenus par les groupements ouvriers. Dès le début du mouvement, les Bourses du travail votèrent fréquemment à leur adresse des ordres du jour de solidarité (1). |
Les principes posés par le manifeste de novembre 1905 ont été depuis constamment mis en pratique par les groupements d’instituteurs. Ils furent approuvés par tous. Dans son numéro du 2 décembre 1905 (2), le Manuel général de l'instruction primaire, qui n’a
() Motion adoptée par la Conférence des Bourses du travail, Marseille, 1908. « La Conférence des Bourses où Unions, considérant l'utilité de lutter contre l’enseignement officiel, de plus en plus adapté aux besoins de la conservation capitaliste, encourage les groupements locaux ou régionaux à exercer leur initiative par le théâtre, les promenades, les achats de livres, les cours du soir, afin de réagir contre les méthodes de classe de l'enseignement bourgeois, »
(2) Page 98.
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jamais passé pour un organe aux opinions politiques très avancées, commentait ainsi le manifeste : « Nos instituteurs ont été sans cesse invités par les ministres eux-mêmes à se considérer comme les serviteurs du peuple, à ne jamais perdre contact avec l'ouvrier, le paysan, le travailleur dont les enfants leur sont confiés. De là à partager leurs soucis, leurs efforts d’émancipation, il n’y avait qu’un pas, il est vrai. Comme l'instituteur est appelé à enseigner que le salut des travailleurs est dans l’association sous toutes ses formes, n'est-il pas naturel que l'instituteur, étant peuple et voulant rester peuple, désire se placer lui-même sous ce régime? Pour engager les ouvriers à se syndiquer, que peuvent faire de mieux les instituteurs que de se ranger eux-mêmes à leurs côtés dans la grande famille des syndicats professionnels? » |
Le manifeste de 1905 fut donc suivi d’une agitation générale, entretenue sans relâche par des appels, des conférences, des congrès, des meetings.
Au début de 1906, la Fédération nationale des syndicats d’instituteurs fut créée. D’accord avec les associations de postiers, alors en pleine vigueur, elle provoqua la constitution d’un « Comité pour la défense du droit syndical des salariés de l'Etat, des : départements et des communes ». Le secrétaire général de la Fédération, l’instituteur Nègre, devint la cheville ouvrière de ce comité.
En 1906, de nouvelles formations de syndicats d'instituteurs, dans le Finistère et dans la. Somme, furent arrêtées par le gouvernement, qui menaça de poursuivre. Les instituteurs avaient beaucoup espéré
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de la venue au pouvoir de M. Briand ; ils furent déçus dans leurs espoirs. « L'arrivée de Briand, dit un article de M. Laurin (1), au ministère de l’instruction publique fut favorablement accueillie par les instituteurs « avancés ». Cette confiance en un ministre socialiste était naturelle chez des gens de bonnes intentions. Il apparaissait comme un socialiste « bon teint », cet apôtre de la grève générale, et non pas seulement comme un radical plus ou moins socialisant, comme autrefois Millerand. Il venait au bon moment...
» Mais ces bons instituteurs furent complètement déçus. Briand continua la tradition des grandsmaîtres de l’Université et montra, dans les rares actes de son ministère, qu'il entendait conserver à l'autorité et à la hiérarchie tout leur prestige. »
Les tentatives de constitution de syndicats cessèrent devant l'hostilité gouvernementale.
Mais la guerre ne s'arrêta pas du même coup entre le gouvernement et les syndicats d’instituteurs.
Au début de 1907, le Syndicat du Rhône entra à la Bourse du travail de Lyon. Le gouvernement tenta d'empêcher cette affiliation, discuta, donna des délais ; finalement, la victoire resta au syndicat, qui ‘ continua à siéger à la Bourse du travail.
La Fédération nationale des syndicats soutint naturellement avec énergie cette initiative et le secrétaire général, Nègre, fit à cette occasion, au Conseil confédéral, un discours significatif :
« Le secrétaire général fait ressortir toute l’impor-
(1) Mouvement socialiste, 1907, 1, p. 297.
tance de la question qui se trouve posée par le cas du Syndicat du Rhône. Il rappelle qu’au régime de tolérance, telle qu’elle a été pratiquée au lendemain des poursuites contre le Syndicat de la Seine, sous le ministère Rouvier, régime large et vraiment libéral, qui permettait aux syndicats d’instituteurs de se développer librement, d’adhérer aux Bourses du travail, a succédé, avec l’arrivée au pouvoir de M. Briand, une guerre sournoise contre les syndicats d’instituteurs. M. Briand ne tolérera pas, dit-il, la constitution de nouveaux syndicats ; il empêchera l'adhésion de ces syndicats aux Bourses du travail. Par ces mesures de réaction, M. Briand espère arriver à arrêter net notre développement et à entraver, en isolant nos syndicats des autres syndicats ouvriers, le mouvement qui porte les instituteurs à fraterniser avec les autres travailleurs organisés. C’est en somme la rupture du statu quo se traduisant par une restriction des droits qu'il consacre. C'est une régression, un pas en arrière dans la voie des libertés conquises.
» Déjà, à deux reprises, dans l'affaire du Syndicat de la Somme et dans celle du Syndicat du Finistère, le ministère Briand a, par la menace et l’intimidation, réussi à entraver notre marche. C’est une troisième tentative qui commence. Cette fois-ci, elle ne réussira pas. Nos camarades du Rhône ne capituleront pas, et, quant à nous, nous saurons les soutenir (1). »
@) Cité par M. Briand, Journal officiel, Documents parlementaires, 1907, 2, p. 9049.