‹ Le mouvement théologique du XIIe siècleChapitre 102 sur 228 · Voir le chap. iv, i, p. 25i · texte numérisé non relu

Voir le chap. iv, i, p. 25i

LES « SENTEiNTIAE » DE PIERRE LOMRARD. 175

APPENDICE E

Réminiscences de la dialectique de Victorinus dans les conflits théologiques du XI*^ et du XII^^ siècle.

Les attaques dialectiques contre les croyances chrétiennes*, dans le genre de celles qui se rencontrent chez Marins Victorinus avant sa conversion 2, ont eu la sing-ulière fortune de beaucoup préoccuper les esprits des théologiens au xi^ et au xii® siècle. Cet écho tardif, mais prolongé, s'explique, croyons-nous, par les livres scolaires dont s'alimentait à ce moment l'enseignement de la rhétorique et de la dialectique.

Un des livres qui contribuent à répandre en ces siècles de renouveau littéraire et philosophique les objections dialectiques, est le commentaire de Marins Victorinus sur le De Inventione de Gicéron. C'est là que nous trouvons les attaques syllogistiques contre la naissance virginale du Sauveur et sa résurrection, auxquelles font allusion les auteurs ecclésiastiques du temps et dont l'influence délétère, au réveil des études dialectiques, se lit à merveille dans les aveux de mélancolie sceptique et de pessimisme du moine Othlon de Saint-Emmeran.

Il serait téméraire assurément de restreindre aux seuls livres de Victorinus la provenance et la diffusion de ces objections. Le De Inventione àe Cicéron^ avait déjà l'exemple classique de Vargumentatio necessaria : « Si peperit, cum viro concubuit. » Mais le succès de l'ouvrage de Victorinus nous force cependant à lui attribuer ici une part notable.

Il se présentait, du reste, sous un patronage des plus recommandables au moyen âge, celui de Cassiodore, qui en possédait un exemplaire dans sa bibliothèque^. Isidore et Bède font usage du même livre, et Loup de Ferrières, l'humaniste doublé d'un bibliophile, en demande une copie à Eginhard^. Alcuin cite les œuvres de Victorinus parmi les richesses de la Bibliothèque d'York.; au ix® siècle on trouve ses livres à Saint-Riquier, et sa rhétorique à Saint-Gall; au x« siècle, ce dernier ouvrage se ren-

1. Voir, entre autres, J. Endres, Die Dialektiker und ihre Gegner imll Jahrhundert. dans \e Philosophisches Jahrbuch, t. XIX, 1906, p. 20-33.

2. Monceaux, Histoire littéraire de VAfrique chrétienne, Paris, 1906, t. III, p. 38G.

3. De Inventione, lib. II, chap. xxix, § 44 {Opéra Rhetorica, édit. Friedrich, t. I, p. 145, Leipzig-, 1893).

4. De Rhetorica, 10 {Rhctores tatini minores, édit. Halm, Leipzig, i863, p. 498)-

5. Manitius, Geschichte der laieinischen Literatur des Mittelalters, Munich, igii, t. I, p. 63, 74 et 487.

contre à Bobbio et dans les mains de Gerbert; un peu plus tard, il figure à Tegernsee et à Toul ; le xii^ siècle en connaît des exemplaires dans les catalogues de Gorbie, en France, de Saint- Michel (Bamberg), en Allemagne, et de Durham, en Angleterre^; à Saint-Gall, Notkerle Lippu et son école le mentionnent à diverses reprises 2; en Italie, Anselme de Besate en fait autant ^, et dès le xi^ siècle on en trouve un exemplaire à Notre-Dame de Paris'^. Les plus anciens manuscrits aujourd'hui connus sont du Yii« siècle (Gologne, 166, autrefois Darmstadt), du x* (Munich, lat. 6400, jadis Freising) et du xi^ (Bamberg M. IV. L.)^ : tout cela donne une idée avantageuse de la diffusion de cette œuvre, qui devait contribuer à répandre les attaques contre la naissance virginale et la résurrection du Christ.

Voici ce qui y est dit : « Argumentorum porro gênera duo, probabile et necessarium... necessarium porro est taie argumentum, si ea proferas quorum talis sit natura, ut sic fieri necesse sit; si dicas: Si natus est, morietur; si peperit, cum viro concubuit... » Puis, un peu plus loin : « Alioqui secundum christianorum opinionem non est necessarium argumentum : Si peperit cum viro concubuit; neque hoc rursus : Si natus est morietur. Nam apud eos manifestum esse sine viro natum et non mortuum^. »

Des allusions à ces objections dialectiques se rencontrent pendant tout le xi« et le xii^ siècle, à un moment où le culte donné à cette branche du trivium, lui ouvre même une place dans le domaine des sciences sacrées. G'est surtout chez ceux qui s'opposent à l'introduction de la dialectique dans la théologie que nous rencontrons des vestiges de ces attaques.

Le premier nom qui se présente ici est celui d'Ekkehart IV de

Saint-Gall, vers le milieu du xi« siècle, qui réfute en vers la

rhétorique et la]dialectique « in facie ecclesiae et sanctorum », et il

termine l'exemple classique de la parthénogenèse par ce vers :

Sic robur loyca perdit pariente Maria"^.

1. Becker, Catalogi Bibliothecarum antiqui, Bonn, i885, xi, 179, p. 27; XV, 334, p, 35; XXXII, 388, p. 69; xxxv, i3, p. 79; lvii, 9, p. 142; lxviii, 246,p. i53; Lxxix, 3o8,p. 191; lxxx, 73, p. i92;cxvii, 177 et 178, p. 241.

2. NoTKER, Die Schriften Notkers und seiner Schule, édit. Piper, Fribourg et Tubingue, 1882, t. I, p. lvi, lxxii, lxxxviii.

Page 1