Voir le § m de ce chapitre, p. 2i
cela n'empêche pas que de temps à autre chacun apporte quelque nouvelle autorité au dossier patristique des questions débattues. Il serait même difficile, pensons-nous, quelle que soit la solution que l'on donne au problème chronologique, d'exclure pour l'une et l'autre œuvre, l'utilisation directe de quelque compilation patristique ou canonique. A comparer certains endroits parallèles, il serait bien étonnant que Gandulphe n'eût pas puisé directement dans la Glossa de Walafrid Strabon, tout comme Pierre Lombard ; c'est Strabus qu'ils le nomment. Gratien est introduit par son nom — chose assez peu fréquente quand il s'agit de citer des contemporains — dans le dernier chapitre de Gandulphe sur les empêchements du mariage (fol. 97^^). La question de la reviviscence des péchés, dont nous avons parlé ailleurs^, témoigne clairement d'une utilisation directe du Décret; les textes qu'y emploie Gandulphe (fol. 81^') manquent en grande partie chez le Lombard et ne se rencontrent pas ailleurs.
Nous n'avons pas parlé de la similitude ni de quelques divergences de doctrine : ceci nous offrirait bien des points de comparaison intéressants, mais allongerait trop ces pages. L'exposé qui précède a montré, pensons-nous, l'étroite relation qui unit les deux œuvres. Ce sont, comme on l'a dit des œuvres de Gratien et de Pierre Lombard, « deux œufs du même nid^ ». Cette ressemblance, dûment constatée, nous place devant une question du genre de celle que se posait Jean Eck, il y a quatre siècles, à l'abbaye de Molk sur le Danube. Tandis que sa suite s'attardait dans les cours d'entrée, le polémiste voyageur, doublé d'un bibliophile, s'était précipité à la bibliothèque; c'est là que
I. Voir Tarticle paru dans la Noiwelle Reloue théologique, t. XLI, 1909, p. 400.
3. Sarti-Fattorini, De claris archigymnasii Bononiensis Professonhus^ t. I, 1888-96, p. 623.
la découverte des Sententiae de Bandinus*, reconnues dans la suite pour n'être qu'un résumé du Lombard, mit en cause la propriété littéraire du Magister Sententiajum. Eck se demandait anxieux à qui appartenait la priorité et sur qui devait retomber l'accusation de plagiat : « Quisex eis cuculus fuerit? » Après quelques hésitations, la postérité a jugé avec certitude en faveur du maître de Paris-.
Aujourd'hui une question similaire est ouverte entre Gandulphe et Pierre Lombard. Leurs œuvres sont incontestablement dans une relation de dépendance : reste à savoir à laquelle appartient l'antériorité. Mais, en tout état de cause, les divergences qui les séparent, même du point de vue doctrinal par endroits, assurent à l'une et à l'autre compilation un intérêt réel et font vivement désirer que l'édition entreprise par M. le Professeur P. von Walter, de Breslau, permette bientôt une étude comparative plus aisée.
2. — Les (( Sententiae » de Gandulphe ne sont-elles qu'un résumé de celles de Pierre Lombard?
La thèse de l'antériorité de Gandulphe a rencontré de nos jours quelques sympathies^; certains auteurs l'ont niée ou contestée^ ; au xiii° et au xiv^ siècle, elle a été fréquemment
1. PL. CXCII, 965-11 1-2 ; voir à la p. 970 le récit de J. Eck,
2. Voir, entre autres, dans les Mémoires pour l'Histoire des Sciences et des Beaux -Arts (Mémoires de Trévoux), 1766, avril, p. 880, ou dans Sarti-Fattorini, op. cit., p. 621, quelques échos de ces hésitations. Une page intéressante à ce sujet est à lire dans la Dissertatio philosopliica de plagio litterario de J. M. Reinel (thèse de la faculté de Leipzig, 1673, Weissenfels, 1679, F- 217-219, n. 493). Une comparaison entre les deux oeuvres a été faite en détail par Rettberg, Comparât io inter M. Bandini libellum et Petii Lnmbardi Librosi Sententiarum^ GÔttingen,
3. Citons Deniple, Abàlards Sentenzen und die Bearbeitungen seiner Théologie, dans VArchivfut Literatur - und Kirchengeschichte des Mittelalters, t. I, i885, p. 621-624 ; O. Baltzer, Die Sentenzen des Petrus Lombardus, dans les Studien zur Gesckichte der Théologie und der Kirchc. \III, III, p. 9, 10, etc., Leipzig, 1902. La nouvelle édition de la Dogmengeschichte de M. Harnack (t.lll, p. 374, n. 2, Tubingue, 1910) fait de Gandulphe un des intermédiaires qui fournit à Pierre Lombard les textes de la Glossa de Strabon.