I. Denifle la place par erreur au fol. loG
Il était connu à Quétif et Echard, qui n'en font pas assez ressortir le mérite critique ; sans oser le certifier, ils l'attribuent à un certain Rigaud, Rigaldus^ sur la foi d'un titre écrit d'une autre main que le texte ^.
C'est le codex de Troyes, 1206 2, venu de la bibliothèque de Clairvaux, où il ne figurait cependant pas encore en 1475^. L'ouvrage est anonyme et présente une espèce de commentaire perpétuel du Liber Sententiarmn, L'auteur y suit le texte pas à pas : à côté de chaque alinéa, disons même à côté de chaque membre de phrase qu'il transcrit ou abrège, en le soulignant, se trouve, juxtaposée, une glose plus ou moins longue, une rectification, une remarque de critique textuelle, une indication de la source consultée, etc. Sans entrer dans le détail de l'œuvre, conientons-nous de faire remarquer ici la vaste érudition et les aptitudes critiques de son auteur, étonnantes à cette époque : il a luimême vérifié les sources et collationné les citations sur les originaux. Les résultats de ses recherches, ou parfois leur insuccès, sont indiqués avec soin. C'est dire toutes les ressources que peut tirer de ces pages l'histoire littéraire de cette période : avec le manuscrit d'Erfurt, elles ouvrent des échappées de vue inattendues sur les usages de l'enseignement scolaire et le contenu des bibliothèques théologiques. Postérieur à la collection des Décrétales, puisqu'il cite plusieurs livres du recueil de Raymond de Pennafort, le commentaire ne dit rien ou presque rien du rejet de certaines propositions lombardiennes : or, c'est vers le milieu du XIII® siècle que celles-ci ont été généralement délaissées. Il ne s'y rencontre pas de mention non plus des grandes œuvres théologiques de ce siècle. Tout cela assignerait à la
1. Scriplores ordinlf Praedicatorum^ Paris, 17 19, t. I, p. zî75.
2. Catalogue gênerai des manuscrits des départements^ t. II, Paris, i855, p. 498.
3. Au moins, ne se trouve-t-il pas mentionné dans l'inventaire de cette année conservé dans le manuscrit de Troves, 52i.
composition de l'œuvre la date approximative de laSo. Denifle datait l'ouvrage de la première moitié du xiii*^ siècle , mais sans donner de motifs à l'appui, et attribuait au milieu du même siècle la copie que nous avons ici et que le catalogue de Troyes place au xiv^ siècle*.
La connaissance que l'auteur du commentaire avait des Sententiae de Gandulphe se manifeste déjà au P"" livre; mais c'est dans le IV" livre surtout qu'elle s'accuse fréquemment; le IIP livre est moins riche. Un premier objet qui sollicite ici notre curiosité est la question des rapports avec le manuscrit de Ratinck. Il n'est pas douteux, croyons-nous, que l'annotateur d'Erfurt ne doit rien au commentaire de Troyes, nous voulons dire à l'œuvre originale, dont le manuscrit de Troyes, postérieur à celui d'Erfurt, n'est qu'une copie, comme nous le verrons ailleurs; d'autre part le commentateur de Troyes est également indépendant de l'annotateur d'Erfurt.
A qui veut s'en convaincre, il sufEra de jeter les yeux sur quelques passages qui se rencontrent exclusivement chez l'un des deux écrivains : le manuscrit d'Erfurt n'a aucune citation de Gandulphe dans le P' livre ; celui de Troyes en a une au fol. 58^' : hanc auctoritatem suh hoc titulo ponunt Hugo lib. IV , Cap. 46 et GuandolphuSy lib. 1 Sententiariun uhi de hac materia agit et inde forte sumpsit eam Magister. Le IIP livre présente, dans le codex de Troyes, diverses citations sur les vertus et les dons du Saint Esprit, que ne connaît pas l'annotateur d'Erfurt, par exemple, au fol. i35^" (III, Dist. xxiv) : et est iterum istud capitulum lib. III Seii' tentiarum Guandolphi, cap. III de donis usqiie ibi : ille quidem sefvulis.
Au début du IV*' livre, une note fournie par le commentaire de Troyes (fol. i45'^) manque dans le manuscrit d'Erfurt : De sacramentis in générée tractant Hugo lib. IV Sent, in principio^ lib. I de Sacramentis IX per totum^ lib. III Sent.
I. Ce manuscrit a aussi été indiqué par Denifle. clans l'article cité, p. 628, n. 4- Nous comptons en donner ailleurs une description plus développée, ainsi que de celui d'Erfurt et d'un autre de Liège, fort riche aussi en noies marginales.
inprincipiOj Guandolfus lih. IV Sent, in principioy Magister hic in principio huius quarti, qui omnes in sententiis fere per totum omnia concordant et in verbis ut plurimum.
Par contre l'annotateur d'Erfurt présente plusieurs passages, dans le IP livre, qui manquent chez le commentateur de Troyes; ceux que citent les éditeurs de Quaracchi^, n'ont pas leur correspondant dans le manuscrit de Troyes. Il en va de même pour plusieurs notes du IV® livre, comme celle sur le Sacramentum et J'es dans la pénitence, qui manque dans le manuscrit de Troyes (fol. lyS""), mais se trouve dans celui d'Erfurt (fol. 2 54').
Ces exemples suffisent pour établir l'indépendance des deux écrivains; ils n'ont pu s'aider des travaux l'un de Tautre. Le recours à une source commune doit être également écarté, au moins dans les remarques sur Gandulphe, car d'autres notes, comme sur la division des vertus (Erfurt fol. 2o4, Troyes fol. 134*^), les explications étymologiques tirées de Papias, etc., accusent une certaine filiation 2. Pour ce qui concerne Gandulphe, le fait seul d'une numérotation différente des chapitres cités indique assez que chaque auteur s'appuyait sur un manuscrit différent. La même constatation se dégage des citations tirées de Jean Damascène, sur lesquelles nous revenons plus loin^.
Au IIP livre (Dist. xxii, i), une note du manuscrit de Troyes nous dit : eiusdem sententiae fuit Guandolphus ut patet in III lih. Sententiarum suaruni versus finem tractatus de incarnatione Verhi(ïo\. 124"); le manuscrit d'Erfurt dit : Guandolphus Cap. Centum 8 (fol. 191^^').
Même constatation au IV® livre : la première note sur Gandulphe que présente le codex d'Erfurt (Dist. 11, i), porte : illud Gandolphi Sent. lib. IF y C. 17 (fol. 216^'). Chez le commentateur de Troyes, l'on trouve : hoc capitulum est Guandolphi lib. IF Sent. C . XVII et est primum
1. Op. cit.^ t. ÏII, p. 209, n. 3; 235, n. 3; 275, n. 6; agi, n. 4; 3o8, n. i- 5i3, n. 9; 5 14, n. i, etc.
2. Pour tout ceci, voir notre étude sur les notes marginales de Pierre Lombard, souvent dëjà citée, p. yiS et suiv.