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CHAPITRE V

Lorsque Roger Bacon, dans une de ces saillies dont il était coutumier, se refusait à voir autre chose à la base du droit canon qu'une série de textes de l'Ecriture et des Pères', il ne savait pas, sans doute, le point exact où sa boutade rejoignait par hasard la vérité. Sa pensée ne se reportait vraisemblablertient plus à la période d'élaboration des compilations canoniques, qui accusent à ce moment des traits de famille si frappants avec les premiers essais de la systématisation théologique. L'oubli où était déjà tombé ce stade de formation, ne permettait même plus à Tillustre franciscain anglais de soupçonner combien les recueils antérieurs, ceux des Iles Britanniques surtout, comme la collection Hibernensis ou le Liber ex lege Moysi'^, avaient contribué à augmenter, ou même à inaugurer, l'apport des textes bibliques ou patristiques dans les collections canoniques du haut moyen âge.

Nous voudrions décrire ici les liens divers qui, à la fin de la période d'élaboration, unissent ces deux rameaux des sciences sacrées : droit canon et théologie. L'emploi des textes de la Bible et des Pères, qui résumait aux yeux de

1. Opus maius , parssecunda. édit. Bridges, t. III, Londres, 1900, p. 38. Nous renvoyons le lecteur au volume III de cette édition, qui corrige un certain nombre des fautes des volumes précédents.

2. Voir P, FouRN'iER, De l'influence de la collection canonique irlandaise sur la formation des collections canoniques , dans la Nouvelle revue historique de droitfrancais et étranger^ t. XIII, 1899, p. 27 et suiv., et Le Liber ex lege Moysi et les tendances bibliques du droit canonique irlandais, dans la Revue Celtique, t. XXX, 1909, n. 3, 14 pp. (extrait).

Bacon tout le droit canonique, se trouvera ainsi réduit à sa mesure exacte. L'usage des Pères surtout imposa aux deux sciences, principalement au xi® et au xii® siècle, beaucoup de traits communs et établit entre elles des rapports durables, dont quelques-uns ont laissé des vestiges jusque dans l'enseignement actuel de la théologie ou du droit canon, et dans la nature de leurs procédés scientifiques. Ce champ d'étude présente, croyons-nous, quelques aperçus intéressants et suggestifs : l'histoire des origines d'une science, ici autant qu'ailleurs, réserve des surprises qui récompensent les recherches. En outre, il s'en dégage, si nous ne nous abusons, quelques conclusions utiles : les unes porteront à ne pas négliger ce vaste domaine d'information dans l'élaboration des chapitres historiques de la théologie ; les autres auront jusque dans l'histoire de nos dogmes un écho souvent insoupçonné.

Un premier point de vue duquel on peut envisager les rapports entre la théologie et les recueils canoniques, est celui de la communauté des matières : des chapitres entiers se rencontrent, étudiés sous le même angle, chez les canonistes et chez les théologiens; d'autres fois, certains traités de notre dogmatique actuelle trouvent place uniquement dans les recueils canoniques, avant d'entrer dans la synthèse théologique.

L'idée de la codification, qui s'affirme d'abord en droit canon, n'est pas sans influence sur les recueils théologiques et bientôt de multiples essais de systématisation suivent une marche parallèle en théologie, surtout au xii® siècle.

Le dossier patristique de ces compilations théologiques est grandement alimenté, dans les matières communes, par les collections canoniques; il n'est même pas rare que cellesci constituent la source exclusive de celles-là. Ce n'est pas tout; l'harmonisation de ces textes patristiques a son histoire : les rapports entre les deux sciences s'y traduisent par des emprunts mutuels et suivent une marche progressive, où

chaque science a sa part de mérites et de faiblesses.

Avec Gratien et Pierre Lombard, cette histoire n'arrive pas encore à son terme : elle atteint son apogée. Dans la génération qui les suit, le droit canon, jusque-là créancier surtout de la théologie, emprunte davantage à son ancienne débitrice. Au rebours, pendant le bas moyen âge, le rapport s'établira fréquemment en sens inverse, du moins sur le terrain de la documentation patristique.

Ce court résumé dit assez que l'on considère avant tout ici les vicissitudes que traversent les deux disciplines dans leur élaboration. S'il fallait exposer toutes les ressources d'information que les sciences théologiques peuvent trouver dans les recueils canoniques, principalement du point de vue historique, ces pages s'allongeraient hors de toute mesure. L'histoire de la théologie positive et l'histoire du dogme feraient assurément dans ces recueils une moisson abondante : l'état des croyances, des institutions disciplinaires, sacramentelles et cultuelles, la situation morale, les coutumes religieuses s'y reflètent avec une richesse de documentation qui sollicite la recherche et provoque la mise en œuvre de si précieux matériaux. Peut-être y reviendra-t-on plus tard. Ce qui fait l'objet de ce chapitre se restreint au point de vue formel. Cela n'empêchera pas de saisir, ici ou là, l'occasion d'ouvrir un coin d'horizon plus étendu.

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