Sententiae, \, 14 (PL. CCXI
3. Par exemple, chez Roland Bandinelli, qui renvoie à ses Senten-
310 LE MOUVEMENT UlÉOLOGIQUE DU Xll« SIECLE.
tout théologien qu'il est, laisse à l'examen théologique tout un groupe de questions relatives à l'eucharistie^.
Une autre circonstance qui influe à cette époque sur la communauté des matières dans ces deux enseignements, tient à la personne même des maîtres; il n'est pas rare que le théologien se double officiellement d'un canoniste : tel, Roland Bandinelli, le futur Alexandre III; tel, semble-t-il, Omnebene ; tel certainement, Gandulphe de Bologne, qui a des opinions si tranchées en droit canon que la génération qui suit est remplie du bruit de son nom, tandis qu'en théologie il se met à l'école de Pierre Lombard, dont il résume ou remanie les S eiite/ices-. Tel, ce mystérieux Sicard de Crémone, dédoublement du chroniqueur de la croisade, qui ajoute h son Mitrale, classique parmi les productions liturgiques, une Summa de droit canon et des dissertations théologiques •^. Tel enfin, pour clore la liste sur un nom illustre, le pape Innocent III, l'élève d'Huguccio, à Bologne, et de Pierre de Corbeil, à Paris, qui se distingue en théologie comme en droit canon, sur le terrain pratique comme sur celui de la spéculation^.
tiae [Die Summa Ma gistri /?o/«/if/i, édit. F. Thaner, Innspruck, 1874, p. 193); chez Simon de Bisiniano fins, de Bamberg, D. II, 20; vox ScHuiTE, Zur Geschichtc cler Literatur iihcr dos Dc/cret Grallans, dans les Sitzungsberic/ite de Vienne, t. LXIII, 1870, p. 336); chez Sicard de Crémone (ras. de Bamberg, D. II, 20; Ibid., p. 352), etc. D'autres traitent celte matière en quelques lignes, tels Paucapalea (e'dit. von ScHULTE, Giessen, 1890, p. iSa), la Summa Parisicnsis (ms. de Bamberg, P. II, 26; VON ScHULTE, op . cit.^ II; ibid.^ t. LXIV, 1870, p. 119) etc. Par contre, Huguccio lui consacre de longs développements (ms. de Bamberg, P. II, 28, fol. 895-4 18).
1. Ms. de Bamberg, D. II, 20, De consccr., Dist. II; von Schulte. op. cit.^ t. II, p. 35 1.
2. Sur Boland, Omnebene, Gandulphe, voir TëtiKle re've'iatrice de Denifle, fréquemment cite'e, dans \ Arcliiv f. Lit. Gcsch..^ p. 434, 461, 621, etc.. et l'édition de Roland par Gietl (voir plus haut).
3. Voir son propre aveu dans son Mitrale, ITI, 6 (PL. CCX, 117); Holder-Egger, qui nie l'identité du chroniqueur et du lilurgiste (MGH. SS. t. XXXI, p. 23-24), est mort sans avoir fourni les preuves promises. La lecture de divers passages du Milralc permet de leur appliquer ce que dit le savant éditeur des Monumenta au sujet de hi manière dont Sicard, l'historien, agit avec ses sources [Einiges zur Queilcrtkritik der CItronik Sicards, dans le Ncues Aichiv^ t. XXVI, 1901, p. 473)-
4. Voir, comme source contemporaine, les Gcsia Innoccntii lll^ n. i
Rien d'étonnant donc si, dans la seconde moitié du XII® siècle, la communauté des matières s'affirme plus que jamais entre les deux sciences. Elle se manifeste souvent dans le cours d'une seule et même œuvre, qui juxtapose des matières canoniques et théologiques : une des principales à citer ici est un livre de Sentences qui a appartenu à l'église de Sidon^. Des dix- huit parties qui le composent, cinq sont consacrées à des sujets juridiques. Sans parler d'autres recueils inédits, citons encore Giraud le Cambrien, dont la carrière aventureuse ne s'oppose pas à la composition de longs ouvrages, comme la Gemma ecclesiasdca (vers 1197), où la théologie et le droit canon ont une part considérable-. Mais pour ne pas trop nous écarter de l'ordre chronologique, nous renvoyons à la fin de ce chapitre l'exposé de cette période, où le grand rôle est joué par les commentateurs de Gratien ; revenons un moment sur nos pas et signalons au lecteur un autre genre de rapports entre les deux disciplines.
2. — Le dossier patristique des théologiens et les recueils canoniques.
La communauté des matières qui se fait remarquer dans beaucoup de chapitres des collections canoniques et des recueils de théologie, amenait nécessairement une nouvelle espèce de rapports, où bien souvent le droit canon devenait le créancier de la théologie. Nous voulons parler des textes de l'Ecriture et surtout des Pères, que les théologiens puisaient à pleines mains dans les travaux des canonistes. L'on peut dire sans exagération que les collections canoniques
et 1 (edit. Bai.uze, revue, dans PL. CCXIV, p. xvii-xmii; Sarti-Fat- TORiNi, op. cit., p. 387-388 et 370-371 et 374); voir plus loin l'appendice E, I.
1. Ms. du Vatican, lat. i345. Une analyse en a été donnée par Fournie», article cité de la Biblioflicqiie de f École des Chartes, t. LVIII, 1897, p. 664 et suiv.
2. Gemma eccLesiastica, I, i et suiv., dans les Rer. Bnt. Script., t. XXI, IV, p. 12 et suiv.; voir par exemple le chap. yih, p. 32.
ont servi pendant longtemps de dossier patrisliquc aux œuvres de systématisation théologique. Elles ont, par suite, leur place marquée dans toute histoire de la théologie positive. Non que ce rôle des recueils canoniques ait été exclusif : le Sic et non d'Abélard, qui, lui-même, n'est pas indépendant, semble-t-il, des canonistes, présentait bon nombre de textes sur beaucoup de sujets dogmatiques, comme on peut le voir par l'usage qu'en font Pierre Lombard et d'autres. La Glossa de Walafrid Strabon, complétée plus tard par les Collectanea du Lombard sur saint Paul et les Psaumes ^, ne manquait pas non plus de fournir son apport. On le peut constater, entre autres, dans le début de Gandulphe de Bologne sur les sacrements : l'on serait tenté d'y voir le fruit d'une lecture personnelle de saint Augustin, alors que le développement est, en réalité, copié dans la glose du Lombard^. D'autre part si les compilations de droit canon ont souvent tenu lieu d'arsenal à matériaux patristiques, il serait injuste d'oublier que, pour quelques points, comme l'eucharistie par exemple, c'est chez les théologiens, polémistes antibérengariens, voire même chez ceux du ix^ siècle, comme Paschase Radbert, que se sont alimentés les premiers recueils canoniques dont les colonnes se sont ouvertes à la controverse bérengarienne. Il y aurait ici une étude instructive à faire, aussi bien sur les textes des Pères que sur la terminologie des inscriptiones qui les introduisent. L'on y aurait la mesure du rôle de Lanfranc, de Guitmond et d'Alger de Liège, dans l'élaboration de ces principaux chapitres des compilations canoniques.
Ces restrictions faites, il n'en est pas moins vrai que les essais de systématisation théologique que nous présente le xii^ siècle, sont allés prendre les auctoritates qu'ils utilisent, dans l'arsenal offert par les collections canoniques. Les ressources de documentation présentées par ces recueils
1. PL. CXCIetCXCII, 9-519; voir ce qui a éle dit p. i3o, i5o, etc.
2. Ms. de Heiligeukreuz, 24*2, fol. 44 5 ou de Turin, A. 67, fol. 64^. Le texte glosé du psaume clvi se trouve dans la compilation de Pierre Lombard sur les psaumes (PL. CXCl, 1274 CD), comme on Ta vu dans le chapitre in, appendice A, p. 24 2-^44-
étaient beaucoup trop abondantes pour ne pas exercer une réelle fascination sur les théoloo^iens ^. A défaut d'autre preuve, nous aurions l'aveu explicite de quelques-uns de ceux-ci durant la première moitié de ce siècle. Les Sentcatiae divinitatis nous disent franchement, à propos d'un texte de saint Jérôme sur le baptême, que c'est dans une collection de canons qu'elles vont le prendre : dicitur enim in canoiiibus'^ \ et Hugues de Saint- Victor dit à peu près la même chose : sicut sacri canones definiant'^. Une dizaine d'années plus tard, Gilbert de la Porrée, lui-même, un des maîtres pourtant les plus versés en théologie positive — c'est Philippe de Earvongt qui nous le dit à propos d'un intéressant conflit d'exégèse palristique '^ — recourait, lui aussi, à une collection de canons pour la défense de ses idées au concile de Reims, en 1 148. Le fait nous est attesté par GeoiTroi de Clairvaux, qui le raconte au cardinal d'Albano ^ : l'évêque de Poitiers puisait, dans les écrits de saint Hilaire et dans un recueil de canons où se trouvaient quelques lettres des Grecs, des formules et des expressions qui manquaient de clarté.
L'examen détaillé des textes des théologiens a conduit, du reste, aux mêmes résultats. Qu'il nous suffise de rappeler ici les travaux de HiiOPer sur les Sententiae attribuées à Alger de Liège ^'. L'œuvre théologique encore inédite est grandement dépendante des textes canoniques d'Yves de Chartres. Les recherches de Paul Fournier ont établi la même chose pour les rapports entre la Summa sententia^ rum, le Sic et non d'Abélard, la collection de Sidon d'une part, et les collections chartraines, surtout la Panormia et le Décret^ d'autre part^. Geyer est arrivé au même résultat