Le Siècle de fer (X« siècle
La chute de la dynastie carolingienne, ou plutôt le démembrement de l'empire à la mort de Charles le Gros (888), qui rappelle au principal chroniqueur de cette époque, Réginon de Prûm, la dissolution de l'empire d'Alexandre^, marque les débuts d'une période de recul : dans une mesure que nous n'avons pas h examiner ici, l'œuvre de Charlemagne y succombe. C'est a le siècle des ténèbres, le siècle de feretde plomb », comme l'appelait Baronius^k la suite de Laurent Valla, et des contemporains eux-mêmes, comme Hucbald de Liège, ne peuvent s'empêcher de lui donner l'épithète de « pessimiun^ » : qualificatifs fort justes, au moins si l'on oppose à cette recrudescence de la barbarie les brillantes promesses de l'époque carolingienne. D'autre part, le tableau se colore par endroits de nuances moins sombres : la dynastie saxonne des Othon, cent ans tout au plus après la conquête delà Saxe par Charlemagne, assure à l'Allemagne un renouveau brillant, que Sigebert de Gembloux, le chroniqueur le plus cultivé de son temps, n'hésite pas à proclamer une ère heureuse^. Les écoles donnent naissance à quelques humanistes comme Rathier de Vérone et Hrosvith de Gandersheim et, sans aller jusqu'aux vues outréesde Leibnitz qui plaçait le x* siècle au-dessus du xiii', trop scolas-
1. Chronicon^ a. 888 (MGH. SS. t.I, p. SgS); son texte pre'sente ici de nombreuses réminiscences de l'historien Justin {Pompei Trogi Philipparuin Historiarum Epitoma^ lib. XIII, i, 1 1, i5 ; II, 3, etc. ; édit. Rue- BER, Leipzig, 1907, p. î02-io3^ et Chronicon^ loc. cit., p. 598, 1. 22,24, 37, etc.).
2. Annales ecclesiasdci^ a. 9oo(Lucques, 17447 t. XV, p. 5oo) : « Saeculum quod sui asperitate ac boni sterilitate ferreum, malique exundanlis deformitate plumbeura, atque inopia scriptorum appellari consuevit obscurum. »
3. Fita S. Hictrudi'}., épîire de'dicatrice à Etienne de Liège, en 907 {Acta Sanctorum, mai, t. III, p. 81 F).
4. Fita Deoderici Mettensis, cap. yh (^MGH. SS. t. IV, p. 467).
tique à ses yeux i, l'on peut trouver dans la période qui nous occupe plus d'un coin lumineux qui contraste avec les couleurs de l'ensemble. Malgré les incursions destructrices des Northmans, des Hongrois ou des Arabes, malgré les pillages des seigneurs et la barbarie des foules, les écoles parviennent à subsister ou à revivre un peu partout; peu à peu même, au cours du x*^ siècle, elles se développent, surtout en France et en Lotharingie. Car, en dépitdu renouveau passagerdû, après Alfred le Grand, aux efforts de Dunstan, le « Gerbertde son siècle », l'Angleterre ne prendra son essor qu'au lendemain de la conquêtenormande. Quant à l'Allemagne, la Franccet, à beaucoup d'égards, l'Italie la laissent bientôt en arrière; le renom qui s'était attaché jadis aux brillantes institutions de la Hesse et de la Souabe passe aux voisines de l'ouest pour se fixer surtoutdans les écoles cathédrales ~; à côté d'elles, quelques écoles monastiques se maintiennent à un rang honorable, même dans la culture classique et dialectique ^.
L'opposition à la lecture des auteurs païens qui se déclare dans divers centres, met nettement en relief le but religieux qui doit présider à ces études. Sans doute les chroniques et les recueils épistolairesde l'époque répètent, à propos de divers personnages ecclésiastiques^, le fameux épisode de la vie de saint Jérôme, qui s'était vu détourner par un songe de la lecture de Plante ou de Cicéron^; cette opposition n'allait toutefois pas jusqu'à dénier toute utilité, pour l'intelligence de la Bible, à l'étude des auteurs et de la grammaire. C'est ce que disait déjà à la fin de la période carolingienne, Er-
I . Introductio in collectionem scriptorum rerinn Bruns wicarum^ Lxiii; Opera^ Genève, 1768,1. IV, 11, p. 3si.
•1. Voir Hauck, op. cit., t. III, p. 275 et suiv. ; 34^ t^t suiv. ; 927 et suiv. • DuFouRCQ, op. cit., t. V, 3^ édit., p. 349 ^^ suiv. •, Lavisse, Histoire de France, t. II, i, p. 396 et suiv., et t. II, 11, p. 179 et suiv. ; Sackur, Die Cluniacenser.^ Halle, 1892, t. I, p. i-35.
3. Il y a lieu de ne pas accepter au pied de la lettre ce que dit Pfister {op. cit., p. 3 et 6, etc.); voir Sackur [op. cit., p. 33o, 352, 362, etc.). Citons ici les noms de Lobbes, Saint-Gall et un peu plus tard le Bec en Normandie, parmi les écoles abbatiales illustres.
4. Pour le détail de ces re'cits, voir Wattenbach, Deutschlands Geschiclits quelle n, Stuttgart et Berlin, 1904, t. ï, p. 869 et 36o.