‹ Le mouvement théologique du XIIe siècleChapitre 193 sur 228 · I. Op. cit.^ p. ugo, n · texte numérisé non relu

I. Op. cit.^ p. ugo, n

1. Et non « suratnié », comme le montre, à la suite du passage cité ici, le mot usitatiis.

3. Le grand ouvrage d'Anselme de Laon, Sentenliae^ encore inédit (ms. de la Bibliothèque Nationale, lat. 16528, fol. 1-253), contient un seul chapitre sur l'hannonisation des textes, qui se contente de la citation bien connue d'Augustin. Il ne peut donc prétendre à figurer avec honneur dans la liste des essais de conciliation. Nous en parlons dans une étude sur ces Sentences, parue dans The Irisk iVicological Quarteiiy^ t. Vi, 191 1, p. 427-411.

revus et modifiés après coup par les Pères dans leurs retractationes^ ou qui relatent les opinions d'autrui plutôt que les leurs — tels les cas de Jérôme, d'Hilaire, etc., à propos des erreurs d'Origène — ou qui s'accommodent aux idées vulgaires : ita opinionem et morcm vulgi ( 1 343 B) ; nous en avons des exemples dans la Bible, dans les ouvrages philosophiques, ou dans notre conversation quotidienne, laquelle forme ses mots d'après le moule des apparences (i344 ^C et i345 C). Rien d'étonnant si pareil usage se rencontre chez les Pères.

Une autre considération, en cas de divergence, exige qu'on examine avec soin ce qui est dit en droit strict, par manière de dispense, ou sous forme de conseil (quid adpraecepti coarctationeiriy quid ad itidulgentiae j^emissionem ^ quid ad perfectionis exhortationem intendatur) \ le précepte est-il général ou particulier? quelles sont les occasions et les causes de la dispense (i344 Q^ examen qui a son importance spéciale quand il s'agit des canons ecclésiastiques. On sent ici l'influence des idées d'Yves, qui avaient déjà trouvé écho chez Alger de Liège.

La règle qui suit, fort brève, n'est que le corollaire des réflexions précédentes sur les significations diverses du même mot chez les mêmes auteurs ou chez des auteurs différents. C'est ce que la sémantique moderne désigne sous le nom de phénomènes de polysémie. Citons textuellement les trois lignes d'Abélard, dont l'idée sera d'une fécondité inouïe dans l'histoire du droit canon et de la théologie : facilis autem plerumque controversiarum solutio reperietur, si eadem çerba in dlçersis significationihus a diçersis auctoribus posita defendere poterimus (i344 D)-

C'est la première fois, croyons-nous, que le principe, déjà occasionnellement appliqué auparavant, est systématiquement énoncé et clairement défendu par les considérations de grammaire, de rhétorique, de pédagogie et de psychologie, qui remplissent les deux premières colonnes à peu près du Sic et Non. L'on peut y voir un premier prélude à la science de la philosophie du langage, qui fait honneur au maître du Pallet,

La règle suivante répète le principe de Deusdedit, d'Alcuin, de la collection Hibernensis, etc., qui, en cas de divergence irréductible, s'en tient au canon le plus accrédité, comme Isidore de Séville l'avait dit cinq siècles plus tôt : quae [auctoritas) potioris est testimonii et maioris confirmationis, potissimum retinenda[\'i^^ A). C'est sur ce principe, confirmé par la citation d'Isidore, que l'auteur du Sic et ISon greffe toute une dissertation (i345-i349 A) sur la possibilité de l'erreur, non du mensonge, chez les écrivains ecclésiastiques, et s'autorise des aveux de saint Augustin, de saint Jérôme et d'autres, pour établir une certaine gradation dans la valeur de leurs idées. La Bible seule est exclue de celte règle, qui permet de graduer les appréciations. La fin de la préface (i 349 ABC) indique le but pédagogique de la collection de textes qu'elle introduit : amener les élèves, par l'exposé des contradictions apparentes qu'il faut résoudre, à réfléchir, à chercher et à comprendre. Les détails de ce Prologus, la place qu'il occupe dans l'histoire de l'harmonisation des textes, et l'application des principes y contenus par Abélard lui-même dans le reste de son œuvre, disent assez, croyons-nous, la vraie pensée de son auteur et font justice de l'accusation de scepticisme ou de rationalisme que le Sic et Non lui a attirée jadis. Abélard du reste, comme le dit sagement le P. Portalié, resta toujours, en dépit de ses erreurs, attaché à la vraie foi ^ ; l'on a pu voir, plus haut, ce qu'il faut penser de son orthodoxie.

De tous les principes systématiquement exposés par le Magister Petrus, comme on l'appela longtemps, il en est un surtout qui doit retenir notre attention. Tous, sans doute, ont été appliqués par les théologiens et les canonistes ; pour peu qu'on feuillette les pages des Sententiae et des Summae, aux endroits où s'accumulent les textes patristiques et où le compilateur, théologien ou canoniste, doit donner une deter^ minatio, la fréquence dans l'emploi de ces règles se manifeste sans tarder. Il serait fastidieux d'en citer ici des exem-

I. Dictionnaire de Théologie catholique, article Abélard, l^ p. 35.

pies : les Sentences de Pierre Lombard en fournissent à pleines mains ^. Mais la règle des eadem i^erba in diversis significationibus eut tout de suite tant de succès et s'appuyait sur une psychologie si juste du langage, que l'on ne peut se dispenser de le faire remarquer ici. Tout sans doute n'était pas neuf dans ce principe qu'on avait déjà partiellement appliqué ; il n'était d'ailleurs que le produit de la réflexion aidée par le bon sens; mais jusque-là, on ne le trouve pas, à notre connaissance, systématiquement proposé et didactiquement développé. Yves, Bernold et Hincmar ne l'avaient point formulé, encore qu'ils l'eussent peut-être occasionnellement employé 2. Aussi bien, est-ce l'apport que la théologie fournit, cette fois, au Corpus des règles déjà élaborées par le droit canon : Gratien ne tardera pas à utiliser ce nouveau principe de solution, qui donnera à sa Concordia une physionomie à part.

Cette influence des idées d'Abélard sur le Decretum ou la Concordia de Gratien avait déjà été constatée par Denifle^; mais ici, comme souvent ailleurs, il a laissé à d'autres le soin de vérifier la justesse de ses intuitions ou d'en tirer parti. C'est le savant canonisle autrichien, Fr. Thaner, qui s'est chargé de montrer dans le détail les points de contact entre la première partie du Corpus luris et la préface du Sic etNon'^. Non pas, croyons-nous, qu'il ait établi le fait d'un emprunt direct; c'est là une question qu'il serait trop long d'examiner ici. Ce que Thaner a établi sans conteste, et ce qui nous suffit dans l'exposé présent, c'est l'utilisation du procédé nouveau introduit par Abélard. Gratien, qui vise à concilier les autorités discordantes, recourt fréquem-

I. Denifle-Chatelain, Chartularium Univcrsitatis Parisiensis, Paris, 1889, t. I, p. XVI et XXVII.

•2. Voir Thaner, Jbàlard und das canonische Recht... Zwei Festreden^ Gralz, 1900, p. 23.

3. Article cite' deV Archw fur Literatur- undKirchengeschichte des Mittelalters, t. I, i885, p. 620; Denifle-Chatelatn, op. cit., p. xxvii.

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