I. Voir, plus haut, p. 807, n
•X. L'on trouvera quelques indicalions dans notre article déjà cité de la Revue cC Histoire ecclésiastique, t. X, 1909. et t. XI, 1910.
346 LE MOUVEMENT THÉOLOGTQUE DU XIF SIÈCLE.
peu s'en faut, dans les essais de systématisation, dossier patristique commun, identité des procédés dans la conciliation des textes, développement des mêmes matières, compléments réciproques dans les mêmes problèmes, c'est plus qu'il n'en faut, pensons-nous, pour montrer l'utilité des documents canoniques dans l'histoire des doctrines et de l'enseignement de la théologie.
APPENDICES
APPENDICE A
I. La « Glose » de Walafrid Strabon et 1' «t Auctoritas » chez Pierre Lombard.
La « Glose » de Walafrid Strabon (f 849) a été très souvent réimprimée, depuis l'édition de Rome de 1472 en grands in-folios, jusqu'à celle de Plantin (Anvers 1634). Sur la question d'authenticité et d'intégrité, qui demanderait une vaste étude, fort complexe, voir, outre les encyclopédies citées, Hauck, op. cit., p. 676- 677; S. 'Bev.ge^, Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge, Paris, 1893, p. 132-136. Maivitius, vu le but et l'objet de son ouvrage, se contente ici d'une mention [op. cit., p. 305, n. 1) ; Trithème (De Scriptoribus ecclesiasticis, n. 269; édit. Fabrigius, op. cit., p. 73), parle aussi des additions qui urent faites à l'œuvre primitive; ce que prouvent du reste des extraits pris à Rémi d'Auxerre ou à saint Bernard. Nous avons signalé plus haut l'introduction d'un texte de Jean de Damas, que faitdéjà remarquer une note marginale du ms. d'Erfurt vers le milieu du xiii« siècle (PL. GXGI, 1307 D — 1308 A ; voir plus haut, chap. IV, 3). Sur les interpolations qui viennent grossir la « Glossa ordinaria », l'on trouvera quelques renseignements dans Denifle, Ergdnzungsband I zu Deniflc's Luther und Luthertum Quellenbelege, Die abcndldndischen Schriftausleger bis Luther, Mayence, 1905, p. 16-17 et 357-358; Berger, op. cit.,i^. 132-136; et les Prolegomena de l'édition de Douai de 1617 (PL. GXIII, 17 D). Ces additions sont prises souvent à Pierre Lombard, quand il s'agit desépîtrespauliniennes (Denifle, op. cit et loc. cit.). Il faut remarquer du reste que le commentaire du M«^/5<er sur saint Paul
est beaucoup plus que celui de Walafrid, la Glossa par excellence, pour cette partie de la Bible ; nous en avons comme garants, entre autres, Pierre de Corbeil et diverses gloses sur le commentaire de Pierre Lombard (Di^nifle, op. cit., p. 57, 90 et 94-95). La chronique anonyme de Laon, citée plus haut, affirme aussi le succès de l'œuvre exégétique du Lombard et, au siècle suivant, Albéric des Trois-Fontaines (f 1252) atteste que dans les écoles cette glose porte le nom de « maior glossatura » ; voici ce qu'il dit : « tria fecit opuscula egregia, videlicet librum Sententiarum, quod est opus excellentissimum, glossaturam continuam super beati Pauli epistolas et opus satis grande super psalterium. Et hec est in scolis illa que dicitur maior glossatura » {Cronica Albrici monachi Trium Fontium, a. 1201; MGH. SS. t. XXIII, p. 879). Ce succès de l'œuvre lombardienne n'est pas du reste nuisible à celui de Walafrid; l'on peut voir par l'exemple de saint Bonaventure au xni® siècle (.S'. Bonaventurae opéra omnia, Quaracchi, 1902, Index locorum SS. Patrum, p. 272 et 273, trois colonnes et demie de citations), ou de Gratien au xii*^ (édit. Friedberg, Leipzig, 1879, t. I, p. xxxix, n. 65), quel succès s'attachait à l'œuvre compilatrice du moine de Reichenau.
Fidèle à l'usage courant, Pierre Lombard recourt fréquemment lui aussi à la Glossa ordinaria. C'est de là qu'il tire beaucoup de ses auctoritates .
Chez beaucoup d'auteurs du moyen âge, nous l'avons vu, le mot auctoritas en arrive à signifier, par une synecdoque d'un usage fréquent, non pas tant l'autorité qui s'attache à un texte, que le texte lui-même appelé à faire autorité. Mais l'on a dit souvent que Pierre Lombard cite la Glossa ordinaria de Walafrid Strabon (PL. CXIII, 67 et suiv. ; CXIV, 9-752), sous le titre à'auctoritas tout court, comme l'autorité par excellence. Le fait est-il bien exact? Nous n'oserions l'affirmer. Nous n'avons pu rencontrer d'exemples de l'emploi de ce sens, préconisé par Ed. Reuss [Realencyklopàdie, t. XX, p. 791), par Klostermann, quiciie par erreur VI, 4 au lieu de Lib. IV. Dist. iv {iùid., t. VI, p. 713), et par Vigouroux {Dictionnaire de la Bible, t. III, p. 257). Aucun d'eux ne cite de cas à l'appui de leur interprétation, pas plus que Baltzer dans la monographie fouillée qu'il a consacrée aux sources de Pierre Lombard {Die Sentenzen des Petrus Lombardus, dans les Studienz. Gesch. t. VIII, m, p. 5, Leipzig, 1902). Des textes, sans indication de leur source, sont introduits fréquemment par « auctoritas quae dicit », c'est-à-dire une autorité, un texte, et non l'autorité par excellence. L'exemple (Lib. IV, Dist. IV, 4), apporté par les éditeurs de Douai de 1617 (PL. CXIII, 17), n'a rien qui doive nous faire changer cette appréciation.
APPENDICE B
Le « De Paenitentia » de Gratien et rattribution de ce traité à, saint Ernest de Z^viefalten.
Gratien renvoie lui-même à ce traité De Paenitentia (Causa XI, Can. 24, qu. m) ; il l'a donc connu. Une note de Bochenthaler, que mecommunique obligeamment le P. Hocedez, S. J., attribue la paternité de ce traité à saint Ernest de Zwiefalten ; nous n'avons pu vérifier l'exactitude de cette affirmation, sur laquelle nous nous proposons de revenir ailleurs; mais nous croyons qu'il n'est pas sans intérêt de mettre sous les yeux du lecteur le texte de Bochenthaler, qui écrivait en 1660 et avait beaucoup étudié les antiquités de Zwiefalten (voir MGH. SS. t. X, p. 94). Avant lui, Georges Eiselin, qu'il cite, avait songé à éditer cette œuvre de saint Ernest; mais il y avait renoncé pour ne pas trop allonger son volume {Wunderschone Histori vom Leben, Lehre und Leiden S. Ernesten, Ingolstadt, 1594, p. 369) : « Sed et aliumfœtumS.Martyri Ferreolus (Eiselin) adscribit, nimirum tractatum de paenitentia incipientem : « Sunt qui dicuntquemlibet. .. », ex utroque testamento et SS. ecclesiae Patribus concinnatum, quem postea Gratianus, SS. Felicis et Naboris Bononiae monachus, contemporaneus eius, auctum decreto suo censuerit inserendum. Legitur ille XXXIII Causa, Qu. III : « An sola confessione cordis crimen deleri possit », continuata orationis série praeter morem Gratiani... veluti ex antiquioribus exemplaribus constare commentatores observarunt » (^S*. Emestus elucidatus, sive vita »S\ Ernesti, auctore anonynio eiussynclirono, quamnuncprimum... illustravit Stephanus Bochenthaler, 1660; ms. de la Bibliothèque Royale de Stuttgart, 471, n. 182). Sur saint Ernest, abbé de Zwiefalten en 1141-1146, voir les Annales Zwifaltenses, composées en 1162; Annales maiores, a. 1141, 1146 (MGH. SS. t. X,p. 55 et 56), et les Acta Sanctorum (t. III de novembre, p. 608- 617).
APPENDICE C
Les premières listes des Docteurs de l'Église en Occident.
Dans son ouvrage sur l'ancienne littérature chrétienne <, Bardenhewer mentionne, à la suite de G. Weymann*, les premiers exemples d'un groupement des anciens écrivains ecclésiastiques
1. Gesc/iichte der alichrislichcn Litcratur, Fribourg, I9i3, t. I, p. 47-4^-
2. Illstorischea Jahrbuch, t. XV, 1.895, p. 96 et suiv,, et Itei^ue d'Histoire et de Littérature religieuses, t. IIJ, 1898, p. 5G2 et 503.
THÉOLOGIE ET DROIT CANON AU XI« ET AU XIl« SIÈCLE. 349
sous la rubrique de Docteurs de l'Eglise. Cette liste peut s'allonger de quelques nouveaux noms :
C'est, d'abord, le concile de Valence de 855, provoqué par la controverse sur la prédestination, qui affirme la soumission à l'autorité de Cyprien, Hilaire, Ambroise et Augustin :
({ Indubitanter autemdoctoribuspieetrectetractantibusverbum veritatis ipsisque sacrae scripturae lucidissimis expositoribus, id est Cypriano, Hilario, Ambrosio, Hieronymo, Augustino, ceterisque in catholica pietate quiescentibus, reverenter auditum et obtemperanter intellectum submittimus, et pro viribus, quae ad nostram salutem conscripserunt, amplectimur^. »
Comme chacun peut le voir, la liste nest pas encore celle des quatre grands docteurs de l'Occident; Grégoire y fait défaut; par contre, l'on y trouve, en plus, Cyprien et le grand évêque des Gaules, Hilaire de Poitiers'-.
Le même texte se retrouve dans les actes du concile de Savonnières, près de Toul, en 859, qui répète les six canons de Valence et en ajoute d'autres d'ordre disciplinaire ^.
Au début du xii^ siècle, une lettre de la reine d'Angleterre, Mathilde (f 1118), femme d'Henri I Beauclerc, compare les écrits du grand archevêque Anselme de Cantorbéry, à ceux de Jérôme, d'Ambroise et d'Augustin :
« In his sane (scriptis), doctrina quidem redundat Pauli, diligentia Hieronymi, elucubratio Gregorii, explanatio Augustini, et quod hismaius est, hinc dulcor evangelii stillat eloquii*. » Plus haut, elle les avait comparés à ceux de Cicéron et de Quintilien.
Quelque temps auparavant, peu après 1074 ou 1075, comme le montre Sackur^, les quatre docteurs de l'Église latine se rencontrent groupés dans la célèbre lettre de Sigebert de Gembloux : Epistola cuiasdam adversus laicorum in presbyteros coniugatos contumeliam. Voici ce qu'il dit :
« Huic autem evangelicae atque apostolicae sententiae patres omnes consonant, quos in arce auctoritatis positos, vitae et doctrinae merito ecclesia reverenter suscipit. Primum quidem illi reverendi nominis, Gregorius, Ambrosius, leronimus et dominus Augustinus. Horum primus^... »
1. Nous renvoyons le lecteur au recueil bien connu de Denzingeh- BANNWA.RT, Enchiridion Symbolorum, n. 320 (ii« éd.,Fribourg, 191 1), p. 146, ou à Mansi, t. XV, p. 3.
2. Les noms de Cyprien et d'Hilaire se rencontrent aussi dans quelquesunes des listes citées par Weymann {Revue d'Histoire et de Littérature religieuses, t. III, 1898, p. 563).
3. Mansi, t. XV, p. 537 et suiv. ; voirHÉFELÉ-LECLERCQ, Histoire des Conciles, Paris, 191 1, t. IV, p. 217.
4. Voir dans la correspondance de saint Anselme, Epistola III, 119 (PL. CLIX, i56).
5. Dans les MGH. Libelli de lite imperalorum et pontificum, t. II, p. 437.
6. Op. cit., n. 6, p. 441 ; c'est par erreur, sans doute, que von DobschUtz
3oO LE MOUVEMENT THÉOLOGïQUE DU XII^ SIÈCLE.
Si le moine de Gembloux place les quatre docteurs de l'Eglise latine tout de suite après la Bible, au sommet de l'échelle des autorités, il en va de même avec un de ses contemporains, Aimeric d'Angoulême ou de la Charente, qui écrit en 1086 son De Arte lectoria^. Ce traité, encore inédit, contient diverses digressions, dont Tune donne le canon des livres sacrés, des auteurs ecclésiastiques et des écrivains classiques de l'antiquité. Nous transcrivons ici un court extrait du passage sur lequel nous revenons ailleurs et qui appelle plusieurs remarques :
« Et super omnia hoc notandum est, quoniam sicut gênera metallorum quatuor illa, aurum, argentum, stagnum, plumbum, sic et gênera quatuor ista, autentica, agiographa, communia, apocrifa. Libri autentici, quos canonicos... vocamus... (à savoir tous les livres de la Bible, excepté les suivants). Hi libri XXX sunt in aureo génère primo. Et isti sunt in argenteo : liber Danielis prophète, liber sapientie... libri Machabeorum duo, epistola ad Hebreos^. Liber epistolarum Cipriani Martyris, libri Ambrosii, leronimi, Hilarii, Augustini, Gregorii, canones quatuor conciliorum principalium"^. .. »
Ici, encore une fois, Cyprien et le docteur de Poitiers sont joints à la liste des quatre noms ordinaires; tous sont placés sur le même pied que les premiers conciles.
La plus ancienne énumération de nos quatre grands docteurs est due, pensons-nous, à Bède le Vénérable (f 735). L'évêque d'Hexham, Acca, monté sur ce siège en 709, et à qui Bède dédie la plupart de ses travaux théologiques, avait demandé à son ami de composer un commentaire sur saint Luc, en complétant, par celles d'autres Pères, les explications d'Ambroise. A cette « Epi-
indique la page 487 [Das Decretum Gelasianum, dans les Texte und Untersuchungen, t. XXXVIII, iii-iv, Leipzig, 1912, p. 263, n. 3).
I. Manuscrit de la bibliothèque de Tours, 416, fol. 20 et suiv. Le passage cité ici se trouve au fol. 58 et a été publié par Gh. Thurot, en 1870 [Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, nouvelle série, t. YI, 1870, p. 249-250), dont nous i*eproduisons le texte.
a. Un peu plus haut, l'auteur dit qu'il s'étonne devoir ces livres placés dans la seconde catégorie : longuni esset disserere et mirabile.
3. Gh. Thurot adopte une ponctuation qu'il ne nous a pas été donné de contrôler sur le manuscrit. A en juger par la haute estime dont jouissent les docteurs et les grands conciles, chez tous les écrivains du moyen âge, et par la règle énoncée un peu plus bas par Aimeric : Scripturas stagneas et plumbeas, hoc est communes et apocrifas in testimonium ne adduccs nec adductas recipics {ibid., p. 25o), nous croyons qu'il faut finir la phrase après les mots : conciliorum principaliutn, et regarder l'énumération qui se termine ici comme constituant la catégorie des libri in argenteo génère. Les ouvrages suivants, que Thurot ne sépare des précédents que par une virgule : Ccteri canones ceterorum conciliorum et omnes céleri qui stant in stagneo génère, sunt communes, appartiennent à la troisième classe dont l'autorité n'est pas recevable.
stola adhortatoria ' », Bède répond en citant, parmi les écrivains qu'il utilise, principalement les noms des quatre docteurs, et en recommandant aux copistes de maintenir soigneusement les initiales de chaque nom en tête de chaque emprunt au cours de son texte 2 :
« Agregatisque... opusculis patrum, quidbeatus Ambrosius, quid Augustinus, quid denique Gregorius vigilantissimus (iuxta suum nomen) nostrae gentis apostolus, quid Ilieronymus sacrae interpres historiae, quid caeteri patres in beati Lucae verbis senserint, quid dixerint, diligentius inspicere sategi ^. »
Le moine de Jarrow-Wearmouth méritait d'autant plus d'être cité ici que la grande autorité de son exemple ne fut sans doute pas étrangère au succès de cotte liste au moyen âge.
APPENDICE D
Un épisode dans rhistoire de l'argument patristique
au moyen âge.
Au début du xii« siècle, le problème de la conciliation des textes patristiques n'est pas nouveau. Depuis longtemps, le droit canon comme la théologie se l'était posé, et l'une et l'autre science avaient apporté à le résoudre une part égale d'efforts, sinon de succès. Au début du xii^ siècle, au moment où le contlit des antinomies se présente à l'état aigu et où la théologie commence à s'orienter dans une voie plus créatrice, les tentatives de conciliation deviennent plus nombreuses que jamais; c'est alors qu'elles aboutissent à une formule qui méritait de survivre et, mieux que d'autres, peut-être, de passer à la postérité; car elle représente, en bien des cas, la vraie situation des Pères vis-à-vis d'une doctrine ou d'une idée : Non sunt adversi, commence-t-on à dire, sed diversi; il n'y a pas entre eux une adversitas, mais seulement une diversitas.
Sans doute, plus d'un auteur l'a employée mal à propos et, en la faisant retentir comme un cri de victoire, affirmait gratuitement le succès de ses tentatives d'harmonisation ; un peu moins de vanité dans l'appréciation des résultats ou un peu plus de clairvoyance dans le regard, leur aurait évité ce trop facile optimisme. Mais néanmoins la tentative vaut la peine qu'on la rappelle. Elle fait momentanément triompher une formule exacte et judicieuse,