PL. GLXII, i587 A
3. Ponamus, itaque singulorum (Bède d'une part, Jérôme, etc., d'autre part) verba ac deinde consideremus si non soluni diversa, verum etiam invicem adversa sibi sint ac sibi penitus rcpugnantia (Epistola xi ; PL. CLXXVIII, 341 B).
sition, mais une simple divergence, dont la véritable explication gît dans la différence des points de vue, l'histoire de la langue, les particularités du vocabulaire, ou la complexité variable des circonstances ambiantes ^
Plus rapide et moins étudie est l'emploi de la formule, à peu près vers la même époque, par le loquace chanoine de Toul, Hugues Métel. Mais la verbosité vaniteuse de l'épistolier nous garantit, par deux fois ^, la diffusion de la formule dans les milieux scolaires, où elle semble avoir eu vite droit de cité. Le prolixe écrivain qui s'assimilait facilement le bien d'autrui, à la façon de la corneille, comme il le dit lui-même, devait se sentir heureux de transmettre à ses correspondants cette espèce de mot d'ordre à tournure antithétique et d'une sonorité en harmonie avec ses goûts littéraires.
Dans la même tradition des écoles, se rencontre Robert de Melun, ou tout au moins l'auteur de la longue introduction qui précède une copie de sa somme théologique; mais ici, il s'agit non plus des Pères, mais de deux théologiens des débuts du xn^ siècle ^ ; ce qui suffit du reste pour nous attester une fois de plus le succès de l'expression.
Par contre, deux écrivains bavarois, polémistes violents et censeurs farouches, aussi résolument adversaires des écoles françaises que soigneusement instruits de ce qui s'y passe, Gerhoch et Arno de Reichersberg, emploient diverses fois la formule-devise. Les livres des centres français leur arrivaient rapidement, comme le montrent divers passages de la correspondance de Gerhoch, utilisés plus haut; le séjour d'un de leurs frères dans les écoles de France, jusque vers l'année 1130, augmente leurs moyens d'information •*. Ils avaient donc toute facilité pour prendre connaissance de l'expression alors régnante. Arno l'utilise dans son Apologeticus contra Folmarum, où il explique les dissonances rencontrées chez saint Hilaire, Augustin, Athanase, Jérôme, Jean Damascène, etc. L'expression revient diverses fois sous sa plume, sans grand commentaire, ni développement original ^.
Gerhoch, son frère, avait eu une idée plus heureuse et qui
1. Sic et non, Prologus (PL. CLXXV'III, i339-i345). Guillaume de Saint- Thierry a un fort court essai dans le même sens {Liber de corpore et sanguine Domini, cap. xi ; PL. GLXXX, 36o G).
2. Epistola III et xviii, dans Hugo, Sacrae Antiquitatis monumenta, Saint-Dié, i^Si, t. II, p. 33o et 365.
3. Ms. igi de la bibliothèque de Brug-es, prologue : De modo colUgcndi summas et docendi, fol. 6^.
4. Ce frère, que Gerhoch ne nomme pas, entre avec lui en religion à Raitenbuch (Commentarium in psalmos ; PL. GXGIV, 891 B, et MGH. Z,ibelli de Lite, t. III, p. 499; voir Chronicon Magnipresbuteri, a. 1160; MGH. SS.t. XVIII, p. 491). or.
5. Apologeticus contra Folmarum, édit. Weichert, Leipzig-, 1888, p. 244 ti passim.
MOUVEMENT THÉOLOGIQLE. 23
354 LE MOUVEMEiNT THÉOLOGIQUE DU XII<^ SIÈCLE.
contraste avec le cercle étroit de ses conceptions. Encore est-il bon d'ajouter que la phrase suggestive qu'il emploie, trahit peutêtre sa pensée, plutôt qu'elle ne la traduit. Il recourt à la formule pour expliquer les divergences christologiques de saint Hilaire et de saint Augustin, par l'exemple des deux anges du tabernacle de l'Ancien Testament : placés à distance l'un de l'autre, face contre face, ils ont entre eux le propitiatorium qu'ils contemplent. Tels Hilaire et Augustin, vis-à-vis de la divinité du Christ. La convergence de leurs regards sur un même objet fait s'unifier dans une même contemplation la diversité de leur position ^ Il y avait là une idée féconde et qui ne manquait pas de profondeur; la seule différence des points de vue pouvait déjà suggérer d'heureuses applications, aucun esprit humain n'étant capable d'épuiser la somme des grandeurs contenues dans l'objet contemplé. Mais Gerhoch ne s'est clairement prononcé, ni ici, ni ailleurs, sur la portée plus ou moins profonde qu'il attribuait à cette image. Il avait encore employé la formule, sans commentaire, dans un autre endroit de sa correspondance, dont Arno tira parti au début de son Apologeticus déjà cité 2.
Ce sont là, croyons-nous, les principaux auteurs chez qui se rencontre la formule : non siint adversi, seddiversi. Est-ce le patronage d'Abélard qui porta préjudice à une diffusion et à une survivance plus étendue? Il ne semble pas, puisque l'empressement de ses principaux adversaires à la recueillir voilait le côté suspect de son origine et pouvait lui garantir une postérité littéraire jusque sur les bords de l'Isar. Nous savons aussi que d'autres formules-devises, comme celles de rationem reddere de fide quae est in nobis^, ont continué heureusement leur cours, malgré le pavillon qui les avait couvertes un moment. Pierre Lombard n'a pas ici recueilli l'héritage d'un de ses maîtres; au moins, n'avons-nous pas rencontré l'expression dans les passages où l'on devait s'y attendre, comme là où il donne sa determinatio entre les autorités divergentes. Saint Thomas, à notre connaissance, ne l'a pas non plus. Les études entreprises sur les auteurs de la fin du xii^ siècle permettront de constater un jour si c'est réellement chez les plus véhéments adversaires du Magister Pe-
I. Lettre à Eberhard de Bamberg-, encore inédite (manuscrit 1840-1848 de la Bibliothèque Royale de Bruxelles, fol. 56) : Ecce duo patres orthodoxi quasi duo cherubim vultibus contra se unice uersis videntur adversi, cum solum diuersi sint, contuendo uninn propitiatorium, propter quod eorum diversitas conducitur in unum.
3. C'est la lettre xvii, au pape Alexandre III (PL. CXGIII, 566 C) ; Arno transcrit une bonne partie de cette lettre (op. cit., p. i?.-i4); l'éditeur, Weichert, ne l'a pas noté; il a omis également d'identifier les citations patristiques dans tout le cours du traité,
3. Leçon fautive de I Pktr. m, i5; voir plus haut, chap. 11, appendice B, p. 170-172.
trus, au fond de la Bavière, qu'est allé mourir le dernier écho de la formule d'Anselme recueillie par Abélard.
APPENDICE E Hug^ues de Saint-Victor et les théologiens-canonistes.
/. — L « Expositio Canonis Missae » attribuée à Pierre Damien
Parmi les premiers témoins du mot transsubstantiatio , l'on a diverses fois cité V Expositio Canonis Missae (PL. GXLV, 879- 892) attribuée à Pierre Damien. C'est ce que font, entre autres, l'évêque anglican de Birmingham, Cn. Gore [The Body of Christ. Londres, 1901, p. 116, n. 2), Darwell Stone {A History of the Doctrine of the Holy Eucharist, Londres, 1909, 1. 1, p. 259- 260, n. 3) et, avant eux, Gieseler [Lehrbuch der Kirchengeschichte, Bonn, 1848, t. II, 2^ partie, p. 434, n. 57); Werner {Gerbert von Aurillac, Vienne, 1878, p. 187) et Neukirgk. {Das Leben des Petriis Damiani, Gôttingen, 1875, p. 58) admettent sans hésiter l'authenticité. Par contre, Kattenbusch, dans l'article Transsubstantiation de la Realencyklopàdie fur prot. Théologie (t. XX, 1908, p. 57), est plus réservé; il élève des doutes sur l'authenticité de la pièce, ainsi que Schnitzer l'avait fait, avant lui, dans son étude sur Bérenger [Berengar von Tours, sein Leben und seine Lehre, Munich, 1890, p. 396).
Examinons brièvement, dans cette note, les titres de Pierre Damien. Quelques passages pris à Hugues de Saint- Victor montrent sur quelle base fragile ils reposent.
Inconnue au premier éditeur des œuvres du pieux cardinal, dom Constantin Cajetan, \ Expositio Canonis Missae fut retrouvée par le cardinal Mai, qui la publia d'après un manuscrit du Vatican (Fonds de la reine de Suède, ms. lat. 524, ancien manuscrit d'A. Petau; voir Montfaucon, Bibliotheca bibliothecarum manuscriptorum, Paris, 1739, t. I, p. 16 et 18), dans sa Scriptorum veterum collectio nova, Rome, 1832 (t. VI, 2, p. 211-225), et Migne la reproduit dans sa patrologie (PL. CXLV, 879-892). Malheureusement, en raison de son âge récent, le manuscrit ne nous est que d'un faible secours ; la copie date du quinzième siècle, comme mêle communique aimablement M. l'abbé Pelzer; après les folios 1-148, en parchemin, viennent les folios 149-197, en papier. V Expositio Canonis Missae commence au fol. 192^, avec la mention ajoutée au titre par le rubricateur : Secundum Pelrum Damiani. Uexplicit, au folio 197^, de la même main que celle qui a transcrit le traité, porte : Explicit expositio canonis missae secundum Petrum Damiani. En l'absence de tout
autre témoignage extrinsèque et du silence des anciens bibliographes, cette affirmation isolée, tardive et conçue en des termes plutôt imprécis, n'inspire qu'une confiance médiocre.
Passons au contenu du traité.
Un court examen de la pièce permettra de la dater immédiatement, au moins d'une manière approximative : elle n'est pas antérieure à Innocent III (f 1217). Ce terminus a quo est facilement établi par une simple comparaison avec le célèbre traité de ce pape, De sacro altaris mysterio libri sex (PL. CCXVII, 773-914); les emprunts faits par Innocent III à Hugues de Saint- Victor dans les passages communs kVExpositio établissent nettement ce résultat.
Nous n'avons rien pu trouver jusqu'ici qui fixât un terminus adquem; cette détermination ne présente du reste qu'un intérêt restreint; car la paternité de Pierre Damien écartée, le traité n'a plus qu'un rôle fort secondaire dans l'histoire de la théologie ou du dogme de l'eucharistie au moyen âge.
Dès le début, l'auteur de VExpositio Canonis Missae transcrit textuellement le chap. i du livre IV d'Innocent et la moitié du chap. II (PL. ibid., 851-852). Le n^ 2 de VExpositio prend quelques phrases au chap. m [ibid., 854), au chap. iv (début seulement, ibid., 854 D et 855 A), et au chap. v [ibid., 858-859 A), mais en supprimant tous les passages intercalaires. Il en va de même dans la suite et l'on pourrait continuer sans peine cette nomenclature des sources, ou plutôt ce parallélisme, jusqu'à la fin de VExpositio. Celle-ci s'arrête brusquement à l'explication du Pax Domini sit semper vobiscum ; elle recourt pour le dernier paragraphe, le no 18 (PL. CXLV, 891-892), aux chapitres i, ii, m, iv et v du livre VI d'Innocent (PL. CCXVII, 905 D — 909 Cj, dont elle supprime la grande partie, ne gardant que quelques phrases choisies. Ici, comme au début, la transcription des passages communs est littérale.
Cette caractéristique est déjà suffisante par elle-même pour conclure que le copiste n'est pas Innocent III : il est de toute invraisemblance que le traité, De sacro altaris mysterio, ne soit qu'une amplification très développée de VExpositio, que l'auteur aurait prolongée jusqu'à la fin de la messe.
II y a du reste un autre critère qui enlève tout doute à ce sujet. La transcription n'est pas toujours exacte ; par exemple au n° 18 de VExpositio (PL. CXLV, 891), les mots os calicis in hoc loco, etc., ont été omis, ce qui ne favorise pas la suite logique de la pensée.
Expositio, n. 18 De sacro altaris mysterio^W, 2