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PRÉPARATION THÉOLOGfQUE DU XIP SIÈCLE. 57

avec le groupe lotharingien, ont aiguisé les esprits et taillé les plumes. Quand on cite des noms comme ceux de Lanfranc, d'Yves de Chartres, de Bernold de Constance, d'Alger de Liège, de Guitmond d'Aversa, d'Anselme de Cantorbéry, sans parler d'une foule d'autres, l'on évoque tout de suite le tableau d'une activité littéraire qui dépasse en fécondité, en culture et en profondeur, tout ce qu'on a vu depuis Charlemagne. Méthodique, précis, pondéré, en vrai juriste, Yves de Chartres expose dans sa correspondance et ses sermons bien des données théologiques, où lésa ratiojr lies » ont une large place à côté des « auctoritates » ; elles alimenteront plus d'une page des traités du Magister Sen~ tentiarum ou de ceux qu'il copie ^.

Les nombreux écrits suscités par les Investitures examinent à de multiples points de vue les questions sacramentaires et d'autres, et les considérations qu'ils contiennent préparent pour une large part, au moins dans les esprits, le travail de la systématisation subséquente, encore que l'utilisation littéraire immédiate de plusieurs de ces brochures et pamphlets dogmatiques ne se puisse que difficilement établir : leurs idées, plus que leur texte , si l'on excepte Pierre Damien et quelques autres, ont été surtout mises à contribution-.

Mais nulle part peut-être la marche progressive de la méthode et des conceptions raisonnées ne s'accuse plus clairement que dans la controverse bérengarienne. Si Durand de Troarn, un des premiers polémistes, ne fait pas de dialectique, Lanfranc ne se refuse pas à suivre son adversaire sur son terrain; mais il s'en tient en somme à un pur

1. Voir, par exemple, sa lettre lxiii sur les sacrements, et sa lettre ccLxxxiii à Haimeric sur l'eucharistie (PL. CLXII, 78 A-, 285 C; 587). Sur les rapports de Pierre Lombard, d'Alfi^er de Lie'ge, de Hugues de Saint-Victor, etc. avec Yves, voir notre e'tude : Le traité des sept ordres ecclésiastiques, dans la Revue d'' Histoire ecclésiastique ^ t. X, 1909» P- 290, 720 et suiv. • t. XI, 1910, p. 29-46.

2. Pour le de'tail, voir Saltet, op. cit. et les articles déjà cités, dans Theirish Tlieological Quarterly, t. Vil, 191^, p, 3i3-34i , et dans la Revue des Questions historiques, t. XCIII, igiS, p. 71-89. Les écrits polémirpies de cette pe'riode ont été' réunis dans les MGH. Libelli de Lite Imperatoruni et Pontijicum, 3 vol., 1892-97.

formalisme. Il lui suffit, pour affirmer sa victoirCj d'avoir constaté dans une formule de son antagoniste le défaut de la cuirasse 1 : dès lors, il ne va plus guère au fond de la difficulté qu'on lui présente. Après lui, d'autres font mieux : à l'enquête patristique, à l'interrogatoire sur les croyances du passé, ils mêleront la spéculation solide et sage : tels Guitmond et Alger qui mériteront les éloges de la postérité; celle-ci d'ailleurs ne fait que confirmer l'appréciation déjà portée par Pierre de Cluni, bon juge en la matière, qui donnait fort judicieusement la palme à l'écolâtre lotharingien, l'une des plus grandes gloires de la célèbre école de Liège 2.

La plus haute expression de ce progrès dans l'étude spéculative du dogme et dans son exposé rationnel, se trouve assurément dans l'œuvre toute personnelle de ce génie 3, qui n'a pas son égal en Occident entre l'époque de saint Augustin et celle de saint Thomas, nous voulons parler de saint Anselme ; non pas qu'il faille voir seulement dans son œuvre l'aboutissement d'une longue période de tâtonnements et d'essais ;

i,Dc corpore et sanguine Doniini^ cap. vu, vin,elc. (PL. CL, 416,417, 418, etc.). Sur le résultat de ces écrits polémiques, ou la forme dialectique qu'ils perfectionnent, voir outre l'étude Dialectique et Dogme déjà citée, le Dict. Théol. Cath.^ Eucharistie au Xll^ siècle en Occident^ t. V, p. iîi35-i239, et l'ouvrage cité de Heurtevent [Durand de Troanij p. 217 et suiv.).

2. Lanfranc, dit-il, a écrit « bene... perfecle » : Guitmond, « melius... peifectius »; Alger, « nptime...perfcctissinie » (Contra Henricum et Petro- Orusiuni haereticos ; PL . CLXXXIX, 788).

3. Sur saint Anselme, voir l'étude si attachante et si pénétrante à la fois de Bainvel [Dict. Théol. cath.^ t. I, 1 327-1370), dont l'ouvrage annoncé dans la Bibliothèque de théologie historique est impatiemment attendu; pour l'étude des doctrines philosophiques et leur histoire, voir : DoMET DE VoRGEs, 6\ Auseluie^ Paris, 1901 (Collection Les Grands philosophes):^ Grabmann, op. cit., t. I^ p. ^Sq-SSq (analyse de la méthode d'Anselme); une série d'articles par Dufourcq, Domet de Vorges, Lepidi, etc., sur le temps et le rôle d'Anselme, ses sources, ses principales doctrines, Técole du Bec, etc., a paru dans la Reçue de philosophie., t. XV, 1909, p. 598-766; voir aussi Rousseloï, L' Intellectualisme de S. Thomas., Paris, 1908, p. i69; De Wulf, op. cit., p. 184-192. Les réflexions de Seeberg, qui appellent d'ailleurs des réserves, sont instructives [Die Théologie des Johannes Scotus, dans les Studien z. Gesch., t. V, Leipig, 1900, p. 8-1 1, 699, etc.) ; l'étude si sympathique de Mohlek [GesamnieUe Schriften und ylnJsâtze,Vydi\.'iû)Oï\vïe, i839, ^' ^•> P- 34-178} garde toujours haute valeur.

ce serait la réduire à des proportions trop mesquines. Saint Anselme dépasse complètement son époque et c'est près d'un siècle seulement après sa mort que sa pensée est rejointe par les générations du xiii*' siècle. Grâce à lui, la métaphysique n'est plus reléguée au deuxième plan, comme elle le fut si longtemps au bénéfice de formules souvent puériles. Si elle eut besoin, pour faire son entrée, de la petite porte de la dialectique, elle se trouve actuellement maîtresse du terrain chez le grand « métaphysicien )> du dogme. Mais ce , seraitrabaisser Anselme, audétriment delà vérité historique, (que de présenter ses travaux comme le fruit longuement- ' préparé des siècles antérieurs. C'est un des cas où l'histoire des idées, comme celle de la littérature, ne peut prétendre tout expliquer par l'étude du moment et du milieu : le génie échappe toujours par quelque côté à cette mesure. En outre , si son influence est sensible sur ses contemporains et sur les générations suivantes — une pensée aussi forte ne pouvait pas manquer de faire impression — l'on peut dire que le développement historique de la théologie n'a pas été tout de suite affecté, directement au moins, par les travaux d'Anselme. Son œuvre s'offre aux regards comme un fier promontoire qui se détache tout à coup, isolé, de la ligne régulière des collines; tranquille et monotone, le fleuve qui coule à leurs pieds continue sa marche sans encombre, avec une uniformité d'allure égale à la monotonie des croupes qui le dominent. Cela ne veut pas dire que les ouvrages d'Anselme soient écrits en dehors de toute préoccupation de l'espace et du temps : les caractéristiques de la période se retrouvent dans les productions de son activité théologico-philosophique, avec un relief qui nous autorise à les résumer toutes à propos de son nom.

A l'antagonisme dont les dialecticiens sont victimes, il oppose la spéculation pondérée, orthodoxe, non moins qu'approfondie, et tout en s'élevant contre les écarts des « dialectici moderni » ^, il consacre à jamais la légitimité du travail de la raison dans les choses de la foi. La place qu'il

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