‹ Le mouvement théologique du XIIe siècleChapitre 45 sur 228 · Essais de systématisation · texte numérisé non relu

Essais de systématisation

Recueils divers de « Sentences » et de « Flores ».

Centres scolaires.

Il en est à peu près des livres comme des hommes : grâce à une juste intuition, due à l'heureuse fortune ou au génie de leur auteur, l'on en a vu, au cours des siècles, qui ont nettement saisi les tendances dont était tourmentée leur époque, leur ont déterminé un but, facilité l'allure, aplani les obstacles et, grâce à cette compréhension des exigences du moment, ont donné le coup de barre décisif pour l'orientation des esprits.

Pas plus que celle des temps modernes ou contemporains, l'histoire de la littérature du moyen âge ne fait exception à cette loi. Dans le domaine théologique, elle nous présente comme exemple un gros ouvrage de compilation, où viennent se déverser tous les courants antérieurs et où se nourrira pendant des siècles entiers, la pensée ihéologique. C'est le livre des Sentences de Pierre Lombard, déjà cité diverses fois au cours de ces pages, qui d'abord résume et précise les principales tendances de son temps et, dès lors, ne cesse plus de régner sur l'enseignement dans toutes les universités de la chrétienté ; de nos jours encore, on peut le dire, la théologie catholique continue à en vivre.

Les pages qui suivent n'ont d'autre but que de met-

Ire en lumière quelques-uns des principaux éléments qui ont contribué à la genèse de cet ouvrage et de relater avec les circonstances historiques de son élaboralion, les premières vicissitudes de sa diffusion. Par suite, se dégagera pour le lecteur, le rôle qu'occupe cette œuvre dans le mouvement intellectuel du xii*^ siècle et dans l'histoire de la théologie catholique.

Si Ton voulait reprendre ab oço l'histoire des origines du Lw?'e des sentences, il faudrait partir, comme on l'a dit plus haut, des travaux de compilation qui marquent le déclin patristique de la renaissance carolingienne : Cassiodore en Italie, Isidore de Séville, Julien de Tolède, Tayon de Saragosse en Espagne, puis Bède le Vénérable en Angleterre, Alcuin, Walafrid Strabon, Raban Maur, etc., chez les Francs, enregistrent le legs du passé, comme on dresse le catalogue d'une bibliothèque ou l'inventaire d'un musée, rpour le transmettre aux âges suivants. En même temps, les divers éléments de tradition disséminés dans les institutions liturgiques, disciplinaires, sacramentelles, etc., que réglementent après Charlemagne les multiples collections canoniques toujours renouvelées et remaniées, continuent à suivre leur cours pendant des siècles, tandis que le culte de la dialectique, si préconisé jadis par Augustin, Cassiodore, Alcuin et Raban, atteint parmi les sept Arts, dans les écoles ressuscitées, un développement de subtilité qui tranche sur la barbarie ambiante. Les pages précédentes ont déjà établi les grandes lignes de cette longue Renaissance intellectuelle 1, depuis le vii^ siècle jusqu'à l'époque où ces deux facteurs, toujours aisément reconnaissables dans l'œuvre du Lombard, marchent régulièrement de front : le goût de la discussion dialectique, qui décide les esprits à scruter le contenu de la révélation, et l'attachement aux textes tradi* tionnels, qui livrent l'expression du dogme. Contentons-nous

i. Voir plus Iiautj chap. i, i, 2 et 3.

LES « SEiNTENTÏAE » DE PIERRE LOMBARD. 77

de rappeler qu'à l'un et à l'autre, la controverse bérengarienne sur l'eucharistie, les débats trinitaires d'Anselme et de Roscelin et la querelle des Investitures, avec les discussions sur le pouvoir des Papes et la valeur des sacrements des excommuniés, fournissent une ample matière en même temps qu'un fécond exercice ^ ; si bien que la situation intellectuelle, au début du xii^ siècle, se présente dans des conditions de progrès qui feront désirer partout un exposé d'ensemble de la doctrine et rendront possible l'éclosion d'un livre comme le Liber Sententiarum .

Ce n'est pas la première fois que les esprits réclamaient des maîtres en sciences sacrées cet exposé complet de la dogmatique : jadis, vers 421, Laurentius le demandait à saint Augustin, son ami, et nous le possédons aujourd'hui sous le titre d'Enchiridioriy swe de fîde^ spe et cliaritate'^. Mais la réalisation du souhait avait varié selon les desiderata intellectuels de ceux qui l'exprimaient. Les collections canoniques auxquelles préside l'ordre systématique des matières, étaient le résultat d'une tendance analogue , dès le vil® siècle, et avaient eu pour conséquence de fournir de nombreux chapitres théologiques, tout comme de préparer le chemin aux théologiens vers une systématisation de l'ensemble des doctrines-^. Les nombreux recueils de sentences ou d'extraits qui circulent sous le couvert d'un pavillon illustre, comme celui d'Isidore de Séville, de Grégoire le Grand, de Julien de Tolède, de Tayon de Saragosse, etc., ou que dans la période de barbarie suivante, des mains de compilateurs inconnus livraient au public sous le joli nom de Flores, de DeflorationeSy de Liber floriduSy de Pa/icrisis, de ScintillaSy d'Oculus aureusy etc., s'étaient évertués à réaliser, sous une forme pratique, les desiderata des lecteurs de l'époque, en s'en tenant surtout ou exclusivement à la

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