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MOUVEMENT TUlOLOGIQUE. 7

vrai qu'un seul homme se rencontre, capable d'arrêter ou plutôt d'endiguer le mouvement qui dévie, c'est saint Bernard, celui dont on a dit que de sa cellule de Clairvaux, obscure et basse à ne pouvoir s'y tenir debout, il gouverne la chrétienté pendant près de quarante ans. Il ne fallait rien moins qu'une puissance comme celle de l'abbé de Clairvaux pour tenir tête à Abélard; ses contemporains le savaient bien^.

Ce rôle prépondérant de celui que Jean de Salisbury appelle le « Péripatéticien duPallet », ne peut pas se circonscrire, comme trop longtemps on l'a fait, à ses visées et à ses œuvres de dialecticien, qui ne sont pas restées sans postérité posthume même après la double condamnation de Soissons (l i2i) et de Sens (i i4o). Il ne faut pas le réduire non plus à la position que prend l'adversaire de Roscelin dans la question des Universaux, ni aux tendances qu'il manifeste dans cette controverse. Les formules d' Abélard portent-elles la marque du pur conceptualisme ? ce qui s'accommode mieux avec son attitude dans l'explication de la sainte Trinité; ou orientent-elles doucement l'opinion vers le réalisme modéré ultérieur? comme, à la suite de Jean de Salisbury, on a cru généralement pouvoir le dire de nos jours ; ou ne sontelles qu'une forme du nominalisme? comme le dit un des derniers ouvrages parus sur la matière ; nous ne pouvons nous arrêter à ce problème pour le moment^. Il est encore d'autres thèses philosophiques d' Abélard et de ses contemporains qui appelleraient une étude, à meilleur titre que celle de l'Universel, si l'on voulait suivre leur contre-coup dans les mouvements théologiques du temps : telle, par exemple, la thèse de l'immutabilité divine, qui se trouve à la base de ce qu'on a appelé plus tard le « nihilisme christologique ))3; telle encore, l'ancienne doctrine, aux accoin-

1. Voir la lettre de Guillaurae de Saint-Thierry à saint Bernard (Epistola cccxxvi ; PL. CLXXXII, 53i-532 A).

2. De Wulf, op. cit., p. 3352-226; Reiners, Der Nominalismus inder Fruhscholastiky dans les Beitràge, t. VIII, v, Munster, 1910, p. 4ï-59.

3. PoRïALiÉ, Adoptianisme au Xll^- siècle, dans le Dict. ThéoLcath., t.I, p. 4i3-4i8.

tances néo-platoniciennes, que nous retrouvons chez saint Augustin et par suite chez saint Anselme, puis chez saint Bonaventure et son école, sur l'illumination divine des intelligences, même dans le processus de la simple connaissance / naturelle. La répercussion de cette théorie sur le problème des relations de la foi et de la raison, sur les limites des deux domaines, sur l'extension du développement dogmatique dans l'Eglise, est assurément plus profonde que ne le donnerait à croire le peu d'examen dont elle a été l'objet jusqu'ici. Toutefois Abélard, à qui elle n'est pas étrangère, pas plus que spéciale du reste, règne sur les intelligences qui l'entourent, par d'autres manières encore que par ces doctrines philosophiques. Il nous suffira de nous arrêter ici à quelques traits plus saillants qui continueront à s'affirmer dans le travail de la codification théologique ; pour les thèses dogmatiques d'Abélard, les travaux particuliers ne manquent pas et l'objet de ce chapitre nous empêche de nous y arrêter*.

Il est à remarquer, en effet, que de tous les essais de codification que vit surgir la première moitié duxii® siècle, pas un, à part celui de Pierre Lombard naturellement, n'eut la fortune féconde réservée à l'œuvre d'Abélard. Condamné à Soissons en 1121, puis dix-neuf ans plus tard à Sens^, le brillant mais téméraire professeur de Paris, voit une bonne partie de ses livres vouée à la destruction; certains fragments ne nous en sont connus que par un manuscrit unique, et des trois parties que comprend le développement complet de son

1. Outre les ouvrag^es et les articles déjà cités deDEUTSCH, Vagandard, PoRTALiÉ, etc., voir les études récentes sur les rapports de la raison et de la foi: P. Kaiser, Pierre Abélard critique^ Fribourg, 1901, p. 88 et suiv. ; Th. Heiiz, Les rapports entre la philosophie et la f'oi^ de Bérengerde Tours à saint Thomas, Paris, 1909, p. 11 et suiv. ; Bérardieb, La psychologie de la foi d'après Abélard, Brignais, 1909; Ligeard, Le rationalisme de Pierre Abélard, dans les Recherches de Science religieuse, t. II, igri, p. 384-396; F. Schreiter, Pctrus Abaelards Anschauungen, liber... Glauben und fVissen, Leipzig, 1912.

2. Sur la date de 1140, pre'férable à celle de 1141, voir Vacandard, Prévue des questions historiques, 189 1, p. 235-245, et W. Meyer, Die Anklagesàlze des hl. Bernhard gegen Ab'dlard, dans le recueil cité, p. 4^0.

cours, une seule a échappé à la destruction : celle qui, pour avoir été composée en premier lieu, se trouvait sans doute suffisamment répandue et évitait, dans quelque transcription déjà envoyée à distance, l'annihilation qui devait frapper le reste; les deux autres parties ne nous sont connues que par les indications fournies au début de toute l'œuvre, ou par les reproductions et les remaniements de ses disciples, retrouvés tout à coup à la fin du xix'' siècle. Or, malgré cette destruction presque totale, les débris qui se trouvent actuellement aux mains de l'historien témoignent, à n'en pouvoir plus douter, de la profonde influence d'Abélard comme chef d'école, même en théologie. Cette école, dont on niait encore l'existence il y a vingt-cinq ans, suit le maître dans la plupart des grandes lignes de son enseignement et dans beaucoup de questions particulières ^ Même Roland Bandinelli, le futur Alexandre III, tout en se gardant des erreurs d'Abélard, est fréquemment tributaire de sa pensée, de son programme et de ses expressions. Le plan des traités surtout, l'ordre des principales matières et beaucoup des développements rappellent chez tous, et de très près, la conception abélardienne. Le grand centre théologico-canonique de Bologne a eu quelques-uns de ses maîtres parmi cette école; divers manuscrits rattacheraient d'autres auteurs à l'Allemagne ou à l'Italie. En tête du plan, vient la foi avec les principaux mystères qui constituent son objet, puis les sacrements, enfin la charité, avec les préceptes, les vertus, les vices, etc. Emprunté vraisemblablement à V Enchiridion de fidCy spe et charitate^ qui se trouve cité dès

I. Sur tout ceci, voir les sources précédemment indi(juées et les éludes déjà mentionnées de Denifle, Gietl, Portalié, Vacandard. Pour les manuscrits voir, outre Denifle et Gietl, Gkaumann, op. cit., t. II, p. 175, n. I, et LiGEARD, Le rationalisme de Pierre Abêlard, dans les Recherches de Science religieuse^ t. II, 191 1, p. 386-388. Mais la pièce, contenue dans lemanuscritde la cathédrale d'York, qui n'aurait pas été retrouvée, d'après Ligeard, necontient que quelques vers sur la Trinité, etc. ^ c'est le ms. XVI, Q. i5, fol. 64''', et 64'" : « A^ersus Pétri peripatetici de vera essentia Dei... Item eiusdem de catholica fide ». Schenkl ne mentionne (jue la pièce précédente, dans sa Bihllotheca Patrutn Britannica, VI {Sitzungshcrichtc de Vienne, t. CXXXI, 1894, x, p. 53/

le début de l'exposé abélardien^, cet ordre de chapitres remplace, par le traité sur les sacrements, le court paragraphe que saint Augustin consacre à l'espérance. Il est à remarquer toutefois que, sans doute par souci de la proportion, l'école abélardienne, à part Roland, s'écarte des indications de y Introductio ad theologiam et de l'ordre du Sic et noiiy pour mettre les sacrements en dernier lieu, plaçant ainsi la partie la plus courte, celle de la charité, entre les longs développements qui concernent la foi et les sacrements^. Quant à la foi, les mystères de la Trinité et de l'incarnation prennent, chez Abélard, l'ampleur d'exposition donnée par saint Augustin aux questions sotériologiques.

Comparé à celui des œuvres précédentes ou contemporaines, l'ordre des matières offre un réel progrès : Honoré d'Autun s'était montré moins habile, dans ses trois livres sur le Christ, l'Eglise et les fins dernières, à suivre le développement logique et ordonné d'une idée, qu'à indiquer quelque application réduite de la dialectique 3. Alger de Liège est encore bien incomplet et pas toujours bien conséquent, s'il faut lui laisser la paternité de l'ordre manifesté par certains manuscrits. Quant au grand professeur de Laon, celui qui, au dire d'Abélard, « produisait de la fumée sans feu », il faut reconnaître qu'un amas bien touffu de matières se trouve encastré entre la Trinité et la création d'une part, qui composent le premier livre, et les fins dernières qui occupent le septième livre. L'œuvre de Guillaume de Champeaux, à en juger par les fragments, est encore moins satisfaisante Robert Pulleyn, le premier cardinal anglais, qui écrit à peu près au moment où Abélard achève son Introductio, et qui n'est pas un Sentencier copiste à la façon des précédents, a sans nul doute un ordre réel dans les grandes lignes ; le reste est encore bien confus, encombré de répétitions et de

1. Introductio ad theologiam, lib. I, i (PL. CLXXVIII, 981 C).

2. Voir la division indiquée dans V Introductio, lib. I, i, 2 (PL. iBiD., 981-986), et dans le Sic et non^ chap. i, foi; chap. cvi, baptême; chap. xiHj charité (PL. CLXXVIII, 1349, 1496 et 1569); Roland, Die. Sentenzen Rolands, e'dit. cite'e, p. 3i4, etc.

3. PL. CLXXII, 1 109- 1 176. Pour Alger, Anselme et Guillaume de Champeaux, voir plus haut, p. 84-86.

digressions^. Bref, c'est Abélard qui domine ici avec son école, et une comparaison de son œuvre avec celle de Pierre Lombard fait voir que son exemple n'est pas resté infécond. La dialectique avait certes contribué à déblayer le terrain et à introduire de la clarté dans les concepts. Il faut toutefois ajouter que la concision qui règne dans l'exposé des Sentenciers n'est pas la caractéristique de V Introductio;\di manière d' Abélard paraît ample et développée, surtout si on la compare aux formules brèves et sèches de Roland, de \diSumma sententiarum, de VEpitome, etc. Il y a là une influence d'école où l'on ne peut encore déterminer quelle part revient à d'autres qu'Abélard.

Avec le Sic et non^ l'on entre dans un autre domaine où le Maître devait laisser un héritage peut-être plus considérable encore : c'est celui des matériaux patristiques. Ce travail d'Abélard, successivement enrichi, semble-t-il, par l'auteur lui-même^, présente un contenu et un prologue également féconds pour l'avenir. Le contenu est un vaste répertoire biblique, patristique et conciliaire, où les autorités, c'est-à-dire, en fin de compte, les textes — car l'on rencontre les deux mots, employés à la fois comme synonymes — pourou contre une doctrine, sont accumulés en un plan systématique dont on a indiqué tantôt les trois parties. Jusqu'où faut-il voir le fruit des lectures personnelles d'Abélard dans ce recueil patristique? c'est là une question qui appellerait une étude fort minutieuse. Certains groupes de textes circulaient sans doute dans les écoles ; des fragments de correspondance, comme chez Hugues Métel, le laissent croire avec une haute vraisemblance et, avant lui, Yves de

I. PL. CLXXXVI, 673-1010. Avant la fin du règne d'Henri I (ii35), il est assez célèbre par sa science pour que ce roi lui offre un e'vêché (Jean de Satisbuey, Metalogicus^ lib. II, 10; PL. CXCIX, 869 et Jean d'Hexham, dans sa continuation de VHistoria Regum de Siméon de Durham, n, 19; Ret . Brit Script.^ t. LXXV, 11, p. 3 19). S'il a entendu Abélard, comme le veut J. Cohhs [Realencyklopddie^ t. XVI, p. 3 19)^ il n'a pas utilisé ses écrits pour la confection de ses Sententlae^ ce que montre l'étude des textes patristiques qu'il invoque; nous comptons revenir ailleurs sur cette question.

1. Voir Deutsch, op. cit.., p. 83, 456-^63 ^Tosti, op. cit., p. 296-345 , Robert, op. cit. ^ p. 166-168.

LES « SEJNTEiNTIAE » DE PIERRE LOMBARD. 103

Chartres en avait déjà rédigé de longues listes pour ses travaux canoniques^. D'autres groupes, etce sont les plus nombreux, s'il faut en juger par la comparaison avec Robert Pulleyn et d'autres, ont été versés dans le courant scolaire grâce au répertoire abélardien. En tout cas, les successeurs, et Pierre Lombard en tête, puiseront largement dans l'immense dossier du Sic et non. Nous n'examinerons pas en ce moment le rôle qu'a pu avoir cette œuvre dans l'introduction ou le développement de la « disputatio » dans les écoles théologiques". Du point de vue de l'histoire de la codification théologique, c'est comme arsenal de textes patristiques que le contenu du Sic et non a surtout son importance : désormais il sera mis au pillage avec constance. Les mœurs littéraires de l'époque le permettent; l'on prend son bien, sans vergogne, où on le trouve; des lettrés, comme le même Hugues Métel, se serviront de jolies comparaisons, pour décrire ces emprunts opérés dans les « armoires » d'autrui^.

En même temps que le contenu, le prologue àu.Sicetnon a eu une influence durable dans le mouvement théologique, voire même canonique. Ce prologue ne peut se séparer de l'œuvre, et c'est pour n'en avoir pas toujours tenu compte qu'on a pu trouver en premier lieu dans cette production abélardienne, ce qui n'y est peut-être pas du tout. Pour qui étudie l'ensemble de sa pensée» l'esprit critique, chez Abélard, s'alliait à une foi sincère; rien n'autorise avoir des visées de scepticisme rationaliste dans cette déconcertante juxtaposition de textes contradictoires. Il y avait longtemps déjà que le problème de leur conciliation assombrissait l'horizon canonique ou théologique^. Les aveux sans déguise-

I. Voir notre étude déjà citée, dans la/îcpi<e d'Histoire ecclésiastique, t. X, 1909, p. 291, n. 2; voir, plus loin, les pages consacrées aux travaux canoniques d'Yves de Chartres, chap v, p. 297.

1. Robert, op, cit., p. 170-173; Grabmann, op. cit.., t. II, p. 217- 219- HoFMEisTER, article cité, p. 638, n. i.

3. Epistola XXXVI, dans Hugo, Sacrae ^ntiquilatis MonumentaySaiint.- Dié, 1731, t. II, p. 38o.

4. Il en sera question plus loin avec plus de détails, dans le chapitre sur la théologie et le droit canon au xn^ siècle ; nous nous contentons ici d'indiquer en résumé le rôle d'Abélard.

ment, qu'on peut enregistrer sans cesse dans cette immense littérature de compilation, nous disent combien Burchard de Worms, au commencement du xi® siècle, Bernold de Constance, Bonizon de Sutri, Yves de Chartres, pour n'en citer que quelques-uns à la fin du même siècle, et peu après, Alger de Liège et beaucoup d'autres, se mettent à la torture pour concilier ces multiples antilogies. Abélard recueille ici l'héritage de ses devanciers ; il l'enrichit considérablement et veut même le développer en un champ d'exercice fort propice au développement de la sagacité dialectique et à l'accroissement du savoir i. Les règles auxquelles est consacré le prologue, ont pour but de diriger ce travail d'harmonisation. Il énonce d'abord celles que ses prédécesseurs avaient déjà stipulées sous une forme plus ou moins nette, et qu'il appuie de quelques textes patristiques, pris entre autres à Isidore de Séville. Il y ajoute un nouveau moyen qui, pour s'être parfois fait jour précédemment, même chez saint Augustin'^, n'avait pas encore été érigé en système ni exposé dans toute son ampleur : c'est le recours à la dialectique, qui permet d'assigner à un même mot, chez divers auteurs, des significations différentes et aboutit ainsi à effacer les oppositions. L'idée était assurément féconde et partait d'une considération fort exacte, qui devait en bien des cas justifier son application ; mais bien souvent aussi la méthode perdait toute sa valeur, déjà chez Gratien et chez Pierre Lombard qui s'empressèrent de l'utiliser, à cause précisément de cette négligence à vérifier par le contrôle du contexte l'hypothèse très légitime des significations multiples.

Après tout ce que nous avons déjà dit, il est à peine besoin d'ajouter qu'à côté de quelques thèses orthodoxes, comme celle de la non-reviviscence des péchés pardonnes, qui traverseront tout le moyen âge, l'influence abélardienne

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