Voir Tappendice C, p
LES « SENÏENTTAE » DE PIERRE LOMRARD. 127
Reims, où l'abbé de Clairvaux subvient à ses besoins, puis k Paris, où les Victorins lui donnent asile ^. Quelques rares données biographiques éclairent les années qui s'écoulent jusqu'à sa consécration épiscopale-. A Paris, il entend très probablement Abélard et, sûrement, lit ses livres-^, ainsi que celui de Gratien,à peine terminé*. En 1142^, son commentaire sur saint Paul commence à être connu. Vers ii48-5o, il est à Rome, sans doute h la suite des troubles survenus dans les écoles parisiennes, et y prend connaissance de l'œuvre de Jean Damascène traduite tout récemment par Burgundio de Pise'\ Tout cela montre son ardeur à s'ins-
1. Cette lettre de saint Bernard est sans doute postérieure, comme le dit Vacandard [op. cit., t. II, p. 112, n. 5), au dernier voyage de saint Bernard en Italie, en iiSg (PL. CLXXXII, 618-619). Hotmeister regarde comme plus vraisemblable que la date de iii5, celle de ii3o- 35 (article cité, p. i44,". 3).
2. Lne des meilleures notices est celle de Seeberg [Realencyclopàdie^ t. XI, p. 63 1-633), où l'on trouvera la bibliographie.
3. Jean de Cornouailles, Eidogàun^ cap. m (PL. CXCIX, ioSî CD et io53 B).
4. Voir, p. 140 etsuiv., ce qui est dit des sources de Pierre Lombard.
5. Gerhoch, Libellas de ordine donorum S . Spiritus (MGH. Libelli de lite, t. m, p. 270 et 272-3). A moinsde supposer que le texte du Damascène dans les ColLclaiiea sur saint Paul (Rom. i, 3 ; PL. CXCI, i3o7) ne soit une interpolation (nous n'avons pu faire jusqu'ici la vérification que sur le ms. de la Bibl. Royale de Bruxelles, 4780, fol, 5^"', xiii° siècle, ancien exemplaire de l'abbaye cistercienne de Villers en Brabant, qui a déjà le texte en question), cette date de ii42-43, qui semble pourtant solidement établie, est en contradiction avec la date de la traduction de Burgundio, qui a lieu sous le gouvernement d'EugènelïI, donc à partir de ii45. D'autre part, les termes qu'emploie Gerhoch ne disent pas que les gloses sur saint Paul soient achevées; le texte du Damascène peut donc y être entré ensuite, tout comme il est entré dans le Glossa ordinaria deStrabon (voir p. 357). Ce qui fait croire qu'à ce moment Pierre Lom})ard n'avait pas encore le Damascène à sa disposition, c'est que, dans deux endroits relatifs à l'adoration du Christ (Phil. II, 9 et Ps. cxviii, 5 ; PL. CXCïI, 236-238, et CXCI, 893), il n'apporte pas le texte du De orthodoxa Jide qu'il utilise dans ses Sentences (lib. III, Dist. IX, 2; PL. CXCII, 776).
6. C'est ce que nous raconte avant 1176 un de ses plus fidèles disciples, Pierre de Poitiers, dans ses gloses sur les Sentences (Ms. de la Bibliothèque Royale de Bamberg, Q. VI, 53, fol. 43^'); le récit de Du Boulay {Historia Universitatis Parisiensis, Pans.^ i665, t. II, p. 25i- 252) serait ainsi confirmé par un témoignage contemporain, et le Magister Petrus^ dont parle Kugène III dans sa lettre à Suger, et qui a si bien mérité de renseignement tliéologique, serait bien le Maître des Sentences-^ voir l'appendice D, p. 173.
128 LE MOUVEMENT THEOLOGIQUE DU XIF SIÈCLE.
truire de toutes les nouvelles publications. En 1 148, il 6gure à Reims avec Robert de Melun, Adam du Petit-Pont, Hugues de Reading, parmi les adversaires de Gilbert de la Porrée^. Il est assez en vue pour être consulté par le pape Eugène IIP. Au début de l'année ii52, une bulle du même Eugène III, alors à Signy, lui fait donner une prébende sur la recommandation de saint Bernard, dans le diocèse de Beauvais, à un moment où un enseignement prolongé a déjà attiré sur lui les regards, et où il a fini ses Libri Seii" teiitiarum^ . Son enseignement, qui a connu l'opposition et est combattu en certains points par Maurice de Sully et Robert de Melun, tient compte de tous les avis qui se font jour^, mais vise avant tout à rester orthodoxe; il émet, outre ses propres idées fermes, des opinions qu'il doit à autrui : c'est ce qu'il éprouve le besoin de déclarer en guise d'apologie vers 1 158^. En 1 109, il est nommé à l'évêché de Paris ^, sans que rien ne permette devoir autre chose qu'une calomnie dans l'accusation de simonie que lui lancera plus tard Gautier de Saint- Victor^. C'est alors probablement qu'il reçoit la visite de sa mère, pauvre femme du peuple,
1. Historia pontificalis, n. 8 (MGH. SS. t. XX, p. 522)*, Othon de Freising, Gesta Friderici Impe ratons, lib. 1, 5i (MGH, SS. t. XX, p. 379).
2. Ce n'est pas Eudes d'Ourscamp en effet, mais Pierre Lombard, qu'il faut voir dans le Magister, cité par les Sententiae ou Quaesliones qu'a publiées dom Pitra. Eudes n'avait, à ce moment, aucune notorie'té, tandis que Pierre Lombard, déjà fort en vue, était connu d'Eugène ÏII {Analccta novissinia, Paris, 1887, t. II, p. 142 ; Mortet, op. cit., p. 1 53- 167 ; Hauréau, Notices et Extraits des manuscrits, etc., t. XXIV, II, Paris, 1876, p. 224; Journal des Savants, 1888, p. 363).
3. Bouquet, op. cit., t. XV, p. 468-4695 Jaffé-Wattenbach, 9534 (19 janvier i iS-x).
4. A preuve les nombreux « quacri solet, lue quaeritur », et autres formules qui marquent le début des alinéas dans son œuvre. Le prologue laisse voir aussi que Pierre Lombard a connu des rivaux peu favorables (PL. CXCIT, 521-522).
5. Jean de Cornouailles, op. cit., cap. m et iv (PL. CXCIX, io53 B et io55 A).
6. La date est donnée par Robert de Torigny [Cronica, a. iiSg; MGH. SS. t. VI, p. 5 10); voir aussi Ger. Dubois, Historia ecclesiac Parisiensis, Paris, 1670, t. II, p. 121.
7. Contra quatuor Lahyrint/ios Franciae, lib. II (PL. CXCIX, i i4o A).
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qu'il accueille avec la plus haute piété filiale^. Il est en rapports avec Tabbaye de Saint-Victor, où il prêche, dont il utilise les écrits dans ses Sentences, et à laquelle il confère des revenus^. Le mois de juillet i i6o marque sûrement la fin de son épiscopat et, très probablement, celle de son existence^; il a comme successeur Maurice de Sully, ancien maître en théologie et le bâtisseur de Notre-Dame. Plus tard, le manuscrit original de ses Sentences est rendu par Etienne Langton à la bibliothèque de la Cathédrale, au profit des étudiants pauvres'^, et sa maison fait partie d'une donation à l'église de Paris^. Il est réellement étonnant qu'un homme, dont le livre a joui d'une telle vogue, ait laissé si peu de place dans le souvenir des historiens et des chroniqueurs contemporains. Tout le reste de ce qui a été dit de sa carrière, comme son canonicat à Chartres ou à Saint- Victor^, sa polémique avec Jean de Cornouailles
1 . Ce récit qui se rencontre au début du xiv« siècle, sous la plume de Ricobalde de Ferrare [Historia imperatoram, Frédéric I ; Muratori, Rerum italicarum Scriptores, t. IX, p. 124 CD), est confirmé par Tobituaire de Saint-Victor, Paris, Bibl. Nation., lat. i4^73, fol. 217'' et 1077] voir Denifle, Die Universitàten^ etc. y p. 637, n. 16.
2. Hauréau, Notices et extraits de quelques manuscrits, Paris, 1891, t. III, p. 44-5o', V. MoRTET, Maurice de Sully (recueil cité, p. 120 et i36, n. 3); voir aussi le paragraphe sur les sources des Sentences (plus loin, p. 141 et suiv.) et l'Obituaire cité de Saint-Victor, dansDE- NiFLE, op. cit.., p. 657, n, 16.
3. V. MoRTET, op. cit,, même recueil, p. t36, 14^; 281 el suiv. ; et Note sur la date des actes de Maurice de Sully ^ dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris, etc., t. XIV, 1887, p. 34-36 ; Dubois, op. cit., p. 122. La date de 1164 ^st donnée par une addition postérieure à l'épitaphe. Sur quoi s'appuie-t-elle ? L'on ne sait; c'est la seule raison qui fasse hésiter à faire finir la carrière de Pierre Lombard en même temps que son épiscopat. Albéric des Trois-Fontaines, qui écrivait avant laSa, ditque Pierre Lombard fut évêque :/ere per triennium [Cronica, a. 11 56; MGH. t. XXIII, p. 843).
4. Denifle-Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. I, n. 437, p. 494 ; voir la note sur La Somme the'ologique d'Etienne Langton, dans les Recherches de Science religieuse, t. IV, 19 13, p. 260, n. 4- Cet exemplaire existait encore à la fin du xviiie siècle.
5. Charte de laSi (Guérard, Cartulaire de l'e'glise Notre-Dame de Paris, Paris, 1840, t.lH, appendice, n. 68, p. 395-396)
6. Du Gange, Glossarium mediae et infimae latinitatis, sub verbo Jrchiater, Paris, 1840, t. I, p. 367; Denifle, Die Universitàten des Mittelalters bis UOO, Berlin, i885, p. 657, n. 16.
MOUVEMENT THKOLOOIQUE. 9
dont Leland aurait vu une des pièces i, sa correspondance avec Arnoul de Metz ou Philippe de Reims, dont parle Oudin^, n'est pas acceptable, ou demande des éclaircissements et des confirmations, que seules des recherches ultérieures finiront peut-être par fournir.
La partie de son œuvre qui nous occupe en ce moment
— car ses sermons, conservés dans beaucoup de manuscrits, et ses commentaires sur les épîtres de saint Paul ou sur les psaumes, fort lus au xii® siècle, ne nous arrêteront pas^,
— comprend les quatre livres des Sentences, Quatuor libri Sententiarum^, dont la composition se fixe, avec une certitude toujours grandissante, vers Tannée ii5o. Nous en avons pour garants, outre les rares indices tirés de sa biographie et les rapports littéraires de dépendance avec le Décret de Gratien, l'utilisation d'un ouvrage récemment traduit du grec, le De flde orthodoxa de saint Jean Damascène ; c'est Burgundio de Pise qui se charge de ce travail, comme Pierre Lombard nous le dit lui-même. Les rapports chronologiques entre les Sentences d'une part, le Décret de Gratien ou la traduction de Burgundio de l'autre, ont été parfaitement étudiés et définitivement établis par P. Four-
1. C ommentarii de scriptoribus hritanîiicis , cap. ce, Oxford, 1709, 1. 1, p. 227.
2. Commentarius de scriptoribus ecclesiae antiquis^ Leipzig, 1722, l. II, p. i'2 20 ; les noms donne's par Oudin ne concordent pas avec les listes que fournit Gams [Séries episcoporutyi, Ratisbonne, 1873, p. 298 et 608) ; aucun évêque de ces sièges ne porte à ce moment le nom d'Arnoul ou de Philippe.
3. PL. CXCI, 61 et 1297 ; son commentaire sur S. Paul est appelé souvent la nglossay> par excellence (Denifle, Ergânziingsband zu Denifle^s Luther und Lutherthum^ Quellenbelege^ Die abendlàndische Schriftauslegerbis Luther, Mayence, 1905, p. 29, 90 et 67) ; Albéric des Trois- Fontaines nous dit que dans les écoles on appelait sa « glossatura continua » sur S.Paul et les psaumes, « maior glossatura « [Cronica^loc. cit.^ MGH. SS. t. XXIII, p. 843j ; pour les sermons, voir Hauréau, op. cit., t.1, 1891, p. 216*, t. II, 1891, p. 2, 8, i5i ; t. III, 1891, p. 44) 65, etc.; t. V, 1892, p. i55, i65, 267, etc.; Protois, Pierre Lombard, évéque de Paris, Paris, 1880, p. ia3-£48.
4. PL. CXCII, 519-962; texte beaucoup meilleur dans l'édition des Opéra omnia S. Bonaventurae.^ Quaracchi, i883 etsuiv.,t. I-IV. Pour faciliter le contrôle au lecteur, nous citerons d'après la Patrologie de Migne, plus aisément accessible, mais nous avons vérifié les textes dans l'édition de Quaracchi ou sur les manuscrits.
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nier dans le travail cité plus haut. Le Liber Sententiarum se place quelques années après la composition du Décret'^ ce n'est pas Gratien qui s'est fait plagiaire, c'est Pierre Lombard quia tiré parti des ressources offertes par son confrère bolonais^, comme on le verra dans le chapitre des sources.
La préface explique le but de l'auteur : lui aussi a voulu satisfaire le vœu de ses disciples qui désiraient un exposé complet de la doctrine; c'est le même souhait que manifestaient les élèves d'Abélard, aussi bien que ceux de Hugues de Saint-Victor^. Il faut voir comment ill'a réalisé.
Le plan du Liber Sententiarum s'appuie, d'une façon bien factice d'ailleurs, sur une phrase d'Augustin ^ qui distingue entre les res et les signa; ceux-ci viendront en second lieu; ceux-là, quibus fruimur et quse utuntur, au début*. La suite des livres et des chapitres est loin de se trouver logiquement d'accord avec ces indications originelles, et ce qui achève de montrer combien cette juxtaposition est sans portée, c'est que Gandulphe a pu superposer à un plan presque identique, non plus le principe d'Augustin, mais le début du Quicumque^.
Un premier livre nous parle de Dieu et de la Sainte Trinité ; le second traite de la création, des anges, de l'hexaméron, de la chute et de la grâce; après cela vient l'incarnation, avec les vertus, les péchés, les commandements, pour le troisième livre, tandis que les sacrements, avec les fins dernières, constituent la matière du quatrième et dernier livre. Chacun de ces livres se divise en un certain nombre de chapitres au plan desquels n'a pas toujours présidé un ordre logique bien rigoureux, comme on peut le voir
1. Article cité de la Revue d'histoire et de littérature religieuses^ t. III, 1898, p. 256-259; ^^ précise et confirme le jugement de Denifle contre von Schulte (article cité de r^/c/«V/. Lit. Gesch.^t. I, i885, p. 611); voir plus loin le chapitre sur Théologie et droit canon, p. 3 16.
2. PL CXCII, 52 1 ; Introductio ad theologiani{VL. CLXXVIII, 979); De Sacramentis (PL. CLXXVi, 173-174J.
3. De doctrina christiana, lib. I, 2 et 3 (PL. XXXIV, 19-20).
4. Lib. I, Dist. I (PL. CXCII, 521-526); voir toutefois Lib. III,
Dist. XXVII, 9 (iBID., 8i4).
5. Ms. de rurin, A. 57, fol. i; A. ii5, fol. i ; Heiligenkreuz, 242, fol. I ; on verra plus loin que Gandulphe résume le Lombard.
132 LE MOUVEMENT THÉOLOGIQUE DU XIl^ SIÈCLE.
entre autres dans le traité de l'eucharistie^. Le nombre de ces chapitres varie dans les anciens manuscrits. Le partage en distinctions, l'ancien terme du moyen âge qui désignait des divisions par groupes de chapitres, ou des pauses dans la lecture selon la ponctuation, est fort postérieur à la rédaction authentique 2; à la fin du xii' siècle, les citations se font encore par chapitres, et non par distinctions.
L'œuvre n'a rien des qualités de génie qui se retrouvent dans les profondes méditations de saint Anselme, ni de l'originalité de conception qui caractérise Hugues de Saint- Victor, ni même de la sagacité affinée d'Abélard; mais la mé' thode se rapproche beaucoup de celle de ce dernier 3. Pour Anselme, dont le procédé scientifique a été trop souvent rapproché de celui de Bérenger, il s'agissait de faire un exposé du comment et du pourquoi des choses de la foi, sans s'appuyer sur l'écriture ni sur la tradition. Tout en gardant le présupposé de la foi, puisqu'il spécule sur le donné révélé, il fait abstraction des sources de sa croyance, pour s'en expliquer rationnellement le contenu, ou même par moments, pour s'en démontrer l'objectivité. C'est le contenu même de cette foi qu'il désire réexposer par la spéculation; il veut ainsi se rendre compte à lui-même et convaincre les autres de la rationabilité de nos dogmes ; l'on peut se demander, sans toutefois se hâter pour l'affirmative, jusqu'où son réalisme d'une part et sa foi personnelle de l'autre commandent son point de vue.
Chez Abélard, le travail théologique est de tout autre
1. Voir l'article cité du Dict. Théol. caih., t. V, p. t 260-1 261.
2. Voir notre article sur les Notes marginales de Pierre Lombard {Revue d'Histoire ecclésiastique^ t. XIV, igiS, p. 5ii etsuiv.). Le Liber de çera et fais a philosophia, (jui sera cité plus loin, ne connaît pas encore la division en distinctions (voir quelques textes publiés par FourîfmK, Etudes sur Joachii7i de Flore^ Paris, 1909, p. 71-73).
3. Sur la méthode de ces auteurs, voir quelques-uns des ouvrages cités. Signalons spécialement : Portalié, article cité du Dict. IViéol. cath.., t. I, p. 41-42; Grabmann, op. cit.^ t. I, p. 265-340, t. Il, p. 167 et suiv., 25o, 283 et suiv. ; Bainvel, article cité du Dict. Theol. cath., t. 1, p. 1341-1548; Mignon, op. cit.^ t. I, p. 172 etsuiv., p. 289-292 et passim; DE RÉGNON, op. cit., t. II, p. 22, 4^, 65, ctc. ; Seeberg, o/>. cit., t. III, p. 1 35- 194; Studien zur Gcschichte der Philosophie., p. 88-89.
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nature, moins profond d'ailleurs, bien que parfois plus subtil : à la demande de ses disciples, il veut donner un exposé complet des dogmes de la foi. Dans cet exposé, la raison aura son rôle, aussi bien que la tradition ; celle-ci fournit la matière même de nos croyances, celle-là en montrera la rationabilité, voire même, en pratique au moins, prétendra en fournir une démonstration. En outre, ces formules traditionnelles empruntées aux Pères présentent des antilogies : il faut les harmoniser rationnellement, et ici encore s'ouvre une place pour la ratio à côté de Xauctoritas,
Si d'Abélard l'on passe à Hugues de Saint- Victor — nous voulons dire au De Sacramentis^ car la Summa sententiarum appartient au genre abélardien — la différence du procédé s'affirme immédiatement. Autant le premier recourt à l'argumentation dialectique, ou se plaît à accumuler les textes des Pères, autant le second évite les discussions subtiles et se montre parcimonieux de citations patristiques. Mais sa pensée est nourrie des œuvres des Pères; il a pétri de leurs idées chacune de ses conceptions, peut-on dire." Ce qu'il veut présenter à ses élèves et à ses lecteurs, c'est un ensemble de toute la doctrine traditionnelle qui pût leur servir de fil conducteur dans la lecture détaillée des livres de la Bible ou des écrivains ecclésiastiques. Il a même, plus que tous ses contemporains, scruté le contenu et la méthode des sciences sacrées. L'exposé, d'ordre historique, nous l'avons dit, s'appuie sur l'Ecriture ; les Pères n'interviennent que rarement, sousla forme de citations expresses ; mais c'est à leur pensée que s'alimente la plume du Victorin, et les amples développements qu'elle nous fournit, nous présentent tout l'enchaînement de nos dosâmes et leur défense rationnelle dans une suite de considérations judicieuses et fermes, larges et prudentes, souvent profondes, voire même hardies; malgré son humble modestie, cet esprit vigoureux ose regarder en face tous les problèmes, anciens et nouveaux.
Que tous ces auteurs soient inspirés par une pensée apologétique, c'est ce qui apparaîtra clairement à quiconque prend connaissance de leurs attaques, modérées ou violentes, contre les excès des dialectici; Abélard lui-même s'indigne
contre eux et veut défendre parles armes mêmes de ses adversaires la rationabilité de nos dogmes. Anselme recourt dans le même but aux rationes necessariae^ dans ses divers traités, et la douce fermeté de Hugues ne laisse pas de montrer des préoccupations analogues. Sans doute, l'idée qu'ils se faisaient de la foi et du rôle de l'intelligence dans la méthode des sciences surnaturelles donnait une portée fort différente à leur procédé apologétique ; mais nous n'avons pas à y insister pour le moment. Dans leur tentative même se manifeste clairement leur pensée ; elle leur fait créer une formule que nous rencontrerons sans tarder, et dont l'ouvrage didactique du grand Victorin nous atteste la diffusion consciente et voulue.
De ces diverses méthodes, celle d'Abélard — préparée par une éducation dialectique qui a duré des siècles, et par une transmission ininterrompue de textes respectueusement empruntés à des auteurs authentici — s'adaptait trop bien aux habitudes des milieux scolaires et se trouvait par elle-même trop accessible à tous les esprits, pour ne pas réunir immédiatement les préférences. Puis, l'étude des questions de principes n'était pas encore arrivée au point de maturité voulue pour fixer définitivement l'orientation entrevue par Hugues de Saint- Victor. Le De Sacramentis du Victorin et a fortiori les ouvrages d'Anselme, avaient d'ailleurs une touche trop personnelle pour solliciter le copiste. C'est ainsi que les anciennes collections de sentences, formées de simples extraits, que précèdent des titres ou que relient des transitions dues à la plume du compilateur, ont comme postérité les recueils classiques des Sentenciers et des Summistes^, dont Pierre Lombard demeure la plus haute personnification. Chez lui, peu ou guère de métaphysique, des données philosophiques fragmentaires ou mal assimilées, des indé-
1. Le prologue de Nicolas d'Amiens [Ars fidci'^ PL. CCX, Sgô) est à lire aussi.
2. Sur le sens de Sententiae et de Summa^ voir Grabmann, op. cit.j p. 21-24; Deniple, article cité dans VArchiv f. Lit. Gesch., p. 587 et suiv. Dans son chapitre intitulé « Methods of Scholaslicism », Taylor {op. cit., t. II, p. 3o6-3io) fait uniquement entrer en ligne de compte les « Summx » du xiii* siècle ; celles du xii®, encore inédites^ ne lui
cisions de pensée fréquentes, parfois voulues^. Sous ce rapport, il y a un écart notable entre son œuvre et celle de ses devanciers. Mais l'exposé qu'il présente est de contenu riche, pour l'époque; c'est un assemblage en un tout organique, relativement bref et commode; sans digressions délayées comme chez d'autres, l'œuvre du Lombardien est de marche correcte, claire dans son plan, attentive aux discussions dialectiques, suffisamment impersonnelle pour donner du jeu au commentaire des maîtres, et d'un bout à l'autre, à part une proposition christologique et quelques opinions dedétail^, rigoureusement orthodoxe. De ces deux derniers avantages, celui-ci devait procurer le succès quasi immédiat du livre — car l'on désirait dans les écoles un enseignement sain — celui-là lui garantir une survivance prolongée, grâce aux multiples commentateurs qui allaient le prendre pour base de leurs leçons.
Ce serait en effet se faire illusion sur la réalité des événements historiques, que de classer Pierre Lombard parmi les multiples raisonneurs outrés de l'époque, qui inondent le domaine dogmatique du flot de leurs essais dialectiques. Son œuvre est beaucoup plus un travail de réaction contre les loquacités raisonneuses et les rationalisantes déviations de ses contemporains. Sa préface déclare nettement sa position-^, et en maint endroit, il s'élève contre les garruli ratiocinatores'*^. L'examen comparé des diverses productions du moment, l'approbation des autorités ecclésiastiques, la faveur des Papes et des hauts personnages ecclésiastiques pour le livre et son auteur, fait aboutir à la même appréciation. C'est ce qu'oubliera trop Gautier de Saint- Victor, vingt
semblent pas connues; par suite ce qu'il dit des Sententiae. par opposition aux Summae, est, pour le moins, incomplet.
I. EsPENBERGKR, Dls Pliilosopliie des Petrus Lombardus, dans les Beitràge^ t. III, v, 1901, p. 9 et suiv.
a. Voir plus loin les conflits doctrinaux relatifs au livre de Pierre Lombard et l'article cité de la Reme d'Histoire ecclésiastique^ t. XIV, i9i3,p. 534, n. I.