Premières luttes et triomphe définitif du « Liber
sententiarum ».
Ce serait toutefois faire erreur que de se représenter le succès du Libej^ Sententiarum comme étendu immédiatement à tous les centres intellectuels. Malgré la faveur que rencontre l'ouvrage chez les maîtres et les étudiants de Paris, malgré la protection pontificale qui entoure son auteur, malgré la dignité épiscopale qui récompense les mérites de son enseignement, l'œuvre de Pierre Lombard dut traverser une crise de plus d'un quart de siècle avant de triompher ; certains adversaires ne baissèrent même pavillon qu*après une cinquantaine d'années.
I. Bresch fait erreur quand il dit que les commentaires sur saint Pau! et les Psaumes tombèrent rapidement dans l'oubli {Essai sur les Sentences de Pierre Lombard considérées sous le point de i^ue historicodogmatique, Strasbourg, 1857, p. 69).
?.. Voir ces divers le'moignagnes, soit dans les indications biographiques qui précèdent, soit dans les pages qui suivent.
3. Ein/ûhrung in das theologisclie Studium^ Tubingue, 1908, p. 228.
En somme la doctrine, ou plutôt certains points de la doctrine, plutôt que la méthode, furent le point de mire de ces attaques. Si l'opposition anti-dialectique ne désarma pas complètement, l'on peut dire cependant que désormais la place était faite à la spéculation à côté d'un enseignement trop verbalement positif. Il est même intéressant de constater combien la subtilité dialectique se donne uniformément carrière chez des maîtres d'écoles fort diverses, comme Pierre de Poitiers et Etienne Langton; ce dernier, ordinairement rattaché au groupe de Pierre Cantor, déploie sur chaque question tout un réseau de difficultés dialectiques, qui donnent, par contraste, aux pages de Pierre Lombard un air de simplicité et de sage réserve dans la discussion^.
L'opposition à la méthode est au fond ce qui commande les attaques de Gautier de Saint-Victor et de Gerhoch de Reichersberg, quoique ces deux polémistes s'en prennent nommément aux doctrines. Les autres adversaires qui travaillent à faire condamner l'ouvrage par Alexandre III, en II 63 et en 1179, au troisième concile de Latran, ou par Innocent III, au quatrième concile du même nom en I2i5, visent surtout, ou exclusivement, des points de doctrine. Quelques opinions spéciales furent rejetées par l'enseignement des écoles de Paris au cours du siècle suivant. Il nous faut rappeler les principales phases de cette opposition, sans oublier toutefois que l'ouvrage provoqua chez ses fort nombreux partisans autant d'acharnement enthousiaste pour sa défense, que d'hostilité implacable chez ses adversaires.
La tombe de Pierre Lombard était à peine fermée que le conflit commença. C'est au concile de Tours du mois de mai II 63- que s'agitent les premières discussions autour de la fameuse formule du Maglster dans sa christologie :
I. Gbabmann, op. cit.^ p. 497 etsuiv. ; ms. de Paris, Bibl. Nation., lat. 14556, foL 1 65-206, passim.
a. Voir Hefelé-Knopfler, Conciliengeschichte, Fribourg, 1886, t. V, n. 6a4, p. 616-619; Leclercq, Histoire des Conciles, Paris, igiS, t. V, 2e partie, p. 974-977; Mvnsi, t. XXII, p. 119, el XXI, 1 167; Dkkiple-Chatelain, Cliartulanuni Universitatis Parisicnsis^ t. I, n. 3 et 9, p. 4 et 8-9.
^n Christus secunduin quod homo sit persona s>el aliquid'^. L'assemblée fort nombreuse, puisqu'elle comprenait près de cent cinquante cardinaux et évêques et plus de quatre cents abbés, discuta longuement, non sans âpreté ; la remarque est de Jean de Cornouailles, qui ne sait quel parti l'emporta dans la dispute, in pugna çerhorum, mais qui ne reconnaît nullement la victoire aux arguments de ses adversaires^. Ce qui piquait l'intérêt dans ces débats, c'est que la proposition visée, fruit de l'enseignement abélardien, se retrouvait dans les Sententiae de Roland Bandinelli, lequel en ce moment occupait le trône pontifical sous le nom d'Alexandre III 3.
A Tours, il ne fut pas rendu de décision ; mais l'année suivante, le 24 décembre 1164, dans une importante réunion tenue à Sens, où il avait convoqué tous les gens des écoles au nombre de trois mille et davantage, le pape porta la fameuse prohibition qui interdisait « omnes tropos et Ui" disciplinatas quœstiones in theologia », et ordonna à l'évêque de Paris, sous précepte d'obéissance, de faire cesser ces discussions par tout le pays^. Peu après, le 1 juin 1170, il écrivit aux prélats de Bourges, de Reims, de Tours et de Rouen, de ne pas laisser se propager l'erreur : « quod Christus secunduin quod est homo non est aliquid » ^. Une autre lettre, du 18 mai, renouvelle l'ordre donné en 1 164 à la réunion de Sens, et ordonne à Guillaume aux Blanches-Mains, archevêque de Sens, à qui il avait jadis communiqué cette charge de vive voix, de veiller à l'exécution de la défense en provoquant à Paris une réunion de ses suffragants ^.
Sept ans plus tard, Alexandre III revint encore sur la question, cette fois d'une manière définitive. Dans une lettre du 18 février 11 77 au même Guillaume, devenu ar-
1. Lib. III, Dist. x; voir aussi Dist. vi et vu (PL. CXCII, 777-778, 767-775). .