‹ Le mouvement théologique du XIIe siècleChapitre 90 sur 228 · PL. CCXI · texte numérisé non relu

PL. CCXI

événements. Le principal ^'^arant que nous en ayons n'est pas en effet un des nombreux chroniqueurs de l'époque, français ou anglais, qui ont le goût de la recherche et de la transcription du document original^.

C'est au seul témoignage de Gautier de Saint-Victor, polémiste violent jusqu'à l'injustice, que nous devons nos informations. Le pape Alexandre III avait eu l'intention de porter en plein concile une condamnation contre l'enseignement christologique de Pierre Lombard 2. Mais un certain nombre de cardinaux, opposés à son avis, lui répondirent qu'ils avaient à s'occuper d'affaires plus importantes, et sur la réplique du pape, que la principale affaire était précisément la condamnation des hérésies, ils se retirèrent du consistoire. Un évêque du pays de Galles^, Adam du Petit- Pont, l'ancien professeur de Paris qui s'était fait remarquer jadis par sa lutte contre Gilbert de la Porrée, alla même plus loin dans son opposition. Il sortit avec les cardinaux en disant : « Seigneur Pape, moi qui ai jadis été à la tête des écoles de Pierre Lombard, je défendrai les idées du Maître. » La réflexion qui suit chez Gautier fait croire qu'il y eut pourtant une décision prise : « Quid plural cessent iam putride ranarum garrulitates, apostolica sede de Roma ita intonante ac diffiniente ». Mais aucune trace n'en est restée,

1. Bach {op. cit.^ t. II, p. 78) dit que les Annales de Reichersberg parlent d'une condamnation du nihilisme au concile de Latran; nous n'avons rien trouvé à l'endroit qu'il cite (MGH. SS. t. XVII, p. Soi et suiv.) ; le concile esl décrit très brièvement (p. 5o6). Voir Hefeué-Knôp- FLER, op. cil.^ l. V, p. 719, et Leclercq, op. cit. j t. V^ 11, p. 11 10, où l'erreur deBaronius(^«/«a/f^, a. 1179, n. i3)estcorrige'e^ MANSi,t.XXI[, p. 247^ qui donne la rectification de Pagi.

2. Voir le texte dans Denifle, article cité de VArchiv f. Lit. Gesch.^ p. 406-407; Hefelé-Knôpfler, op. cit., t. V, p. 719; Leclercq, op. cit., t. Y, II, p. II 10.

3. Il est nommé Adam de Saint- Asaph, dans la liste des e'vêques présents (Mansi, t. XXII, p. 458) -, la coïncidence des dates et le titre de Magister (Roger de Hoveden, Chronica, pars posterior, a. 117^ et 1177 \ Rer. Bnt. Script., t. LI, 11, p. 78 et i3i) et de Canonicus Parisiensis (Raoul de Dicetum, Imagines Historiarum, a. 1176 ; même collection,!. LXVIII, p. 402 ; Othon de Freising, Gesta Fridcrici Imperatoris, lib. ï, 5i; MGH. SS., t. XX, p. 379) donnent un grand poids à Tidentification ; bonne notice par T. A. Archer, dans le Dictionary of national Biography-y t. I, 1908, p. 75-76.

LES K SENTEiNTIAt: » DE PIERRE LOMBARD. 159

à part la lettre antérieure k l'archevêque de Sens, que Gautier rapporte ici tout au long^ et dont il est question dans l'appendice aux actes du concile l.

Quoi qu'il en soit, le pamphlet où Gautier de Saint- Victor rappelle cet incident, au lendemain du concile, constitue à lui tout seul une des plus violentes attaques qu'eut à subir l'ouvrage de Pierre Lombard. Le titre qu'on lui donne habituellement, d'après une expression contenue dans l'introduction : (( Contra quatuor Lahjrinthos Franciae », dit déjà le degré de véhémence auquel on peut s'attendre. Pierre Abélard, Pierre Lombard, Gilbert de la Porrée et Pierre de Poitiers sont violemment pris à partie ~. Le fougueux prieur de Saint-Victor, qui n'a plus rien de la ferme mansuétude de Hugues son prédécesseur, pas plus qu'il n'a hérité de sa pénétration, reproche avant tout à Pierre Lombard ses erreurs christologiques, qu'il développe et réfute longuement. Il leur ajoute des erreurs sur le Créateur, l'état primitif et la chute, la réparation des anges et des hommes, la résurrection, le sacrement de l'autel et de la confession, les définitions des vices et des vertus, les fins dernières. Mais il ne précise pas si chacun des quatre auteurs cités est responsable de chacune de ces doctrines ^.

La véhémence du ton fut évidemment préjudiciable à l'exactitude de l'information et à la sûreté du jugement.

1. Voir Mansi, t. XXII, p. 453 et 246; sur Gautier, voir Fourier- BoNifARD^ op. cit., 1. 1, p. 121, qui donne une traduction autre que ne le permet le texte de Denifle ; et Hofmeister, article cité, p. 147, n. 2, et 668, n. 3.

2. Analyse de l'écrit, dans Denifle, article cité de VJrcliw f. Lit. Gesch., p. 404 suiv, ; longs extraits et tables des chapitres, dans Du Bou- LAY, op. cit. ^ t. Il, p. 629-670, p. 4o'i et suiv. ; édition du second livre, dans Geyer, Die Sententiœ divinitatis^ dans les Beitrdge, t. VII, ii-iii, p. i73*-i99*, Munster, 1909.

3. Nous citons d'après la copie faite pour Martène (ms. de la Bibl. Nation., lat. 17 187), le ras. 379 de l'Arsenal, pour une partie l'original (Denifle, article cité, p. 4o5), n'ayant pu nous être communiqué : « Sunt et alia multa de creatore rerum, de statu et lapsu, reparatione et resurrectione angelorum et hominum, de sacramento altaris et confessionis, de delinitionibus virtutum et vitiorum, de finibus universorum, in libris istorum contraria catholicae veritati. quae praetermisimus » (fol. 265'-). ^ ^

160 LE MOUVEMENT THÉOLOGlQUE DU XII'^ SIÈCLE.

Trois exemples suffiront à le montrer. Gautier attribue à Abélard un écrit qui se sépare formellement du maître du Pallet et s'appuie sur saint Bernard; ce sont les Sententiae dwinitatis déjà citées plus haut^. En même temps, il n'a pas d'expressions assez dures pour « les erreurs et les hérésies » de Jean de Damas, récemment introduit en Occident^. Ailleurs, il prend pour l'opinion de l'auteur ce qui n'est qu'une objection '^. Enfin, le reproche d'hérésie qu'il adresse à Pierre de Poitiers tombe non pas sur le texte du célèbre commentateur du Lombard, mais sur une citation de saint Augustin^. Cela nous dit la valeur que l'on peut attribuer à ce pamphlet.

Exerça-t-il grande influence.^ Il serait difficile de se prononcer. L'absence de toute copie avant celle de Martène ne témoigne certes pas d'une grande diffusion. Mais la véhémence du style a la valeur d'un document qui nous renseigne sur l'animosité du conflit. L'hostilité d'ailleurs ne désarma pas après ce troisième concile de Latran, comme le constate Roger de Wendover vers 1280, et après lui Matthieu Paris ^. Les accusations reprennent plus vives et plus nombreuses; ce n'est ni plus ni moins que le rejet complet de l'ouvrage auquel aspirent les adversaires du Lombard. Sur tous les points de ce conflit, la lumière n'a pas encore été faite; mais il n'est pas impossible que des découvertes inattendues ne grossissent un jour le dossier de la controverse.

A côté du Liber de s>era etfalsa philosophia ^, qui attaque

1. Edit. Geyer, op. cit., p. 34* et 68*; Denifle, article cité, p. 4t4-

2. Ms, cite', fol. 234'", ^Sg'", etc. ; Du Boulay, op. cit., p. 65 1 et suiv. Guillaume de Saint-Thierry n'avait guère e'té beaucoup plus mode'ré à l'égard de saint Maxime le Confesseur {Disputatio altéra adversus Abaelardum, lib. I; PL. CLXX, 288 AB).

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