‹ Le Mouvements symbolisteChapitre 11 sur 26 · VILLIERS DE L'ISLE-ADAM · texte numérisé non relu

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

^ Milliers de rislc-Adam fut, dès les temps héroï- (jiies du Parnasse, l'ami de Stéphane Mallarmé. Uien n est plus naturel que ce lien d'estime entre deux hommes qu'une égale horreur de la modernité naturaHste poussait aux outrances excessives dans le sentiment opposé. La différence entre eux venait de leurs atavismes mondains et ethniques. Mallarmé, fils de lihraires parisiens, esprit voltairien au fond — sauf la vulgarité qui s'attachait li cette étiquette aux environs de 1860 — ne se tourmentait pas d'idées religieuses. Les vocahles furent ses dieux et rien ne l'eût moins surpris que la tentative attribuée malicieusement par Léon Bloy au grand Flaubert de tenter saint Antoine à coups de dictionnaire.

Villiers, de sang breton, d'essence catholique, descendant des croisés et de cet héroïque Grand Maître des Hospitaliers de Rhodes cjui luttèrent contre le

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Turc, était le plus mystique des êtres. Un songe, véhément comme un désir inassouvi, habitait dans ses grands yeux pâles. La musique, qu'il aimait avec passion, exaltait encore ce rêve : tout était musical en lui, même ses gestes, ses silences. Sa prose. Tune des plus cherchées, des plus châtiées qui existent, est écrite comme une symphonie, plus en vue de la diction que de la lecture, et cet abus des italiques et des majuscules, qu'il a été si facile aux médiocres de lui reprocher, n'a pas d'autre but que d'indiquer aux yeux les crescendo et les rinforzando de cette musique verbale. Mais cette musique est pleine d'idées que seul pouvait marier ce vaste cerveau contradictoire. Pour le comprendre, pour bien pénétrer l'œuvre philosophique de Villiers de l'Isle-Adam et son expression si personnelle, il faut d'abord comprendre l'homme.

Breton et catholique, il le fut jusque dans les moelles, du premier au dernier jour de sa vie. Sa race celtique se révélait au premier regard, ne fût-ce que par ses yeux, des yeux d'oiseau de mer, mais sans la fixité presque brutale du Normand : des yeux d'oiseau de mer accoutumés aux brumes grises. Ces yeux-là n'étaient pas faits pour considérer le monde tel que nous sommes contraints à le vivre. Il ne voulut le connaître que (( sous les espèces de l'éternité ». Des passés éblouissants lui avaient laissé leur mirage. Le grand Breton se souvenait d'avoir vécu par ses

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ancêtres dans lOrionl. dans les halallles. Sons les Inslres des brasseries, sa parole ful^^urante avait des accents d'incantation pour en Taire surgir l'image.

Sa petite enfance s était passée entre sa mère et ses lanles, douces Tommes en adoration devant « le dernier Villiers », sûres de sa gloire Tuture aussi bien que de son génie. Cet entourage passionné ne l'armait certes pas pour les luttes Téroces. Il ignorait tout de l'argent. Son père, sur 1^ Toi de traditions vraies ou Tausses, cbercliait des trésors cnTouis on ne savait trop au juste 011. Il y crut jusqu'au lit de mort. Quand on lui parlait des cruels soucis de son fils, il répondait par l'assurance de lui mettre aux mains une Tortune digne du grand nom (juil portait. L'interrogeait-on sur la somme, il méprisait comme trop basses des évaluations fantastiques ; (( Cinquante millions... Une misère... »

Bien qu'il se trouvât aux prises avec la misère réelle, Villiers de l Isle-Adam n abdiqua jamais rien de son orgueil. Au moment oii la France Juive de Drumont avait mis quelque désordre au camp d'Israël, un visiteur se présenta qui lui demandait de ré Tu ter le livre déjà célèbre avec toute l'autorité de son talent et de son nom. Encore qu'il babitat un étage Tort élevé, Villiers était de trop bonne compagnie pour jeter son interlocuteur par la Tenêtre. Il le laissa donc filer son couplet, mais vint le moment difficile où il Tallait parler du prix. Villiers, qui jusque-là

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n'avait pas ouvert la bouche, répondit avec une extrême simplicité :

(( Le prix, Monsieur, mais il n'a pas changé depuis dix-neuf siècles. C'est toujours trente deniers. »

Ce fut dit d'un tel air que nul jamais ne remonta pour cette négociation l'escalier de Tautem^ d'Axel. Il n'attendait rien de la fameuse cachette ancestrale, mais cette image des trésors reparaît en maintes parties de son œuvre, s^éciaiemeni dans Souvenirs occultes et dans l'étincelante fin d'Axel.

Toutes les vives affections de sa jeunesse, toutes les sensations avaient d'ailleurs laissé des traces profondes en lui. Il n'y a pas de petites actions pour les grandes âmes. Deux femmes avaient passé dans sa première jeunesse : l'une presque enfant, qu'il appelle

La douce jeune fille en ce monde venue Pour consoler et pour mourir ;

une autre dont il ne parlait jamais et à qui semblent dédiés ses tristes poèmes d'amour : A Sara, et les autres, si tendrement émus, si cruellement désabusés. Pourtant ce ne fut peut-être pas tout à fait la faute de la jeune femme s'il ne rencontra point en elle cet idéal qu'il poursuivait. Il demandait trop à l'amour et au compte de bien des femmes, fort absolues en la matière: il lui donnait très peu de chose. Quelle femme est assez soumise à son amour, assez

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prête à tous les sacrifices pour accepter cpie le don de sa personne serve de thème à des pensées cpii ne Ini appai tiennent point ? C'est pourtant ce que demandait ce d(^nlonrou\. cet exquis poème :

J ai perdu la forêt, la plaine Et les clairs avrils d'aiitrefois.

— Donne tes lèvres, Ion lialeine:

Ce sera le souille des bois.

J ai perdu lOcéan morose

Et ses soupirs et ses sanglots.

^— Dis-moi n'importe quelle ciiose :

Ce sera la plainte des (lots.

Lourd d'une tristesse royale,

Mon front son^o aux soleils enfuis.

— Oh ! caclie-moi dans ton sein pâle : Ce sera le calme des nuits*.

Au moment oii il écrivait ces vers, Villiers était profondément imbu de la philosophie allemande. En 1862, à 2/4 ans, il avait approfondi Kant, Hegel, Fichte, Schelling, et son légitime orgueil s'y exaltait à l'idée que sa pensée créatrice était, à elle seule, plus réelle que la réalité objective du monde. Cette conception marqua dans son œuvre, lui imprimant son caractère spécial, si souvent imité depuis, avec plus ou moins de succès.

Son cœur cependant demeurait chrétien aussi pro-

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