I. Arf}. Édition Nilson
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Que pourraient-ils faire P Ils ont renié la Pensée qui, seule, existe, pour essayer de vivre dans le bref délire de l'Amour et cette joie, vite épuisée, les emporte, comme, dans Akedysseril, Yelka et Sedjnour sont tués par leur première extase. Après des semaines de détresse, Axel et Sara ont renoncé aux deux seules forces capables de les soutenir dans la vie : la Volonté et la Foi. Les conclusions de l'archidiacre et celles de Maître Janus sont à peu près identiques. L'exposé de leurs motifs n'est même pas très différent.
Janus affirme : (( Tu ne peux voir clairement l'univers ni le connaître, en distinguer même un seul point tel que ce mystérieux point doit être en réalité. Si, par impossible, tu pouvais un moment embrasser Vomnivision du monde, ce serait encore une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change — comme tu changes toi-même — à chaque Jmttement de tes veines et qu'ainsi son apparaître , quel qu'il puisse être, en principe, n'est que fictif , mobile, illusoire, insaisissable.
(( Tout verbe, dans le cercle de son action, crée ce qu'il exprime.
(( Si tu veux posséder la vérité, crée-la comme tout le reste... le monde n'aura jamais pour toi d'autre sens que celui que tu lui attribues... Puisque tu ne sortiras pas de r illusion que tu te feras de l'univers, choisis la \ plus divine.
(( Tu es le dieu que tu peux devenir... Tu n'es que j ce que tu penses... pense-toi donc éternel. »
\ ii.i.ii;i;s 1)1, I. isi.i;m)\\i
l/arcliidiacrc. de son cnlé, dit à Sara: a A/ors (jac tu n étais pus, hier cnjin. Dieu ri'ul hicn eu toi, paisfjac te voici, toute appelée hors du \ul pur lu Foi créatrice .' Rends-lui donc lécho de son appel ! A toi de croire en lui ! A ton four de le créer en toi de tout Vhtre de ta vie. . . Puisque nous ne pouvons devenir (pie notre pensée unie n hi chair occulte de nos actes, pensons et agissons de manière cjuun Dieu puisse devenir en nous, et cela tout d\d}ord ! si nous voulons acrjuérir la croyance, c'est-à-dire mériter de croire. »
Il y a peu de dilTérence avec les données et les conclusions de Pascal et les Instructions de saint Ignace, quand ils recommandent les pratiques de la Foi, même sans la Foi, pour parvenir à la mériter.
L'amour, dans une ame ainsi construite, n'est pas un sentiment réalisable, et la mort est son seul refuge. U Amour suprême, Akedysseril, Vera, la Maison du Bonheur même attestent cette certitude. Les êtres (( atteints dame » ne sont pas nés viables dans le monde moderne où l'idéal est considéré « comme une maladie de Forganisme ». La mort est la seule retraite, mais cette retraite encore est pleine d'enchantements. Villiers. chrétien et occultiste, savait que la mort corporelle n'est pas chose définitive, et, dans Vera, nous voyons l'amant vivre avec le souvenir, la vague présence, disons nettement « l'astral » de l'Aimée, (( nécessitée » par sa volonté, jusqu'au jour oii, maladroitement, un mot de lui brise le charme.
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L'image adorable s'enfuit, jetant à ses pieds « la clef du tombeau » .
riÉLAS ! cette philosophie, c'est vraiment la clef du tombeau, et il y faut de bien fortes intelligences pour ne pas « s'asseoir à l'ombre de la mort », mais passer outre, vers les lumières éternelles. Dans sa maturité, Villiers l'avait compris .et c'est ce qui explique le dénouement d'Axel. Les êtres (( atteints d'âme » n'ont pas le droit de céder à cette mort délicieuse. Le tort de la philosophie hégélienne, fomentatrice de nobles orgueils, c'est d'amener le renoncement à l'action, la négation de tout et surtout du devoir, puisque nous n'existons que relativement à nous-mêmes. Pour lutter contre cet enivrant enlisement oii le sentiment nous conduit, il nous faut un guide certain qui nous remette dans la voie. Pour la raison humaine que symbolise Axel, ce guide, c'est la volonté appuyée sur le sentiment du devoir et delà justice. Pour l'être sentimental et féminin qu'est Sara, ce guide ne peut être que la Foi, non pas une Foi étroite et aveugle, mais raisonnée, basée sur l'étude, le choix libre d'un idéal : c'est la Foi catholique, pour Villiers de l'Isle-Adam et bien d'autres qui n'ont pu trouver le nid de leur âme qu'au giron de la Mère des Nations.
' -^ \iii.iKi\s ni; i.iMj-ADwi ^ .
ï/écueil (le la pliilosophio de \ illiors a éoliappc à ([uaiitilL' (le SCS admiiateurs (|iii ont mal compris sa ijrande amo. ^^ais c'était l'écueil du symbolisme tout entier, et de quelles magies l'auteur des Contes rruels a su parer ce récif! Le style de Villicrs, plein de rayons et d'ombres, sait impressionner avec charme, inspirer des terreurs profondes, avec des mots d'enchantement. La mort était, cela va de soi, le sujet de ses fréquentes méditations. La peine de mort plus (|ue les autres modes, nous en avons la |)reuve dans le Secrrl de J'écJiaffuul, Vlnskud de Dieu et plusieurs autres contes où il interroge la nature sur la question de la survie et se demande jusqu'à quel point la société a le droit de tuer le meurtrier. Il nous a montré le condamné en proie aux affres de la terreur, mais jamais avec tant de puissance que dans la Torture par V espérance. Ici, pas de couteaux brillants ni de bûchers, rien qu'une âme torturée de craintes, puis d'un furtif espoir qui grandit, se précise, va se léaliser, jusqu'à l'inévitable catastrophe finale, où le (xrand Inquisiteur reprend, avec une terrifiante niansuétude, le r.ibbm Azer Abaibanel, au moment où il s'évadait parmi le clair de lune dans les jardins en fleurs.
Il lui faut moins encore pour arriver à des efiets terribles et c est le mécanisme même du symbolisme ([ue démontre Akedysseril àîin^ son réquisitoire contre le grand prêtre de Siva :
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(( Ainsi, ce ne fut qu'avec des paroles, n'est-ce pas, rien qu'avec des paroles, que tu fis subir à leurs âmes une mystérieuse agonie, jusqu'à ce qu'enfin cette mort volontaire oà tu les persuadais de se réfugier contre leurs tourments, vint les délivrer .. . de f avoir entendu.
(( Cet art, ce pouvoir plutôt se résout, d'abord en des suppositions lointaines , motivées subtilement et suivies d'ajjr eux silences...
(( Puis, — des inflexions, très singulières, de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses — dont tu épies, sans trêve, l'ombre passant sur les fronts. Alors — mystère de toute raison vaincue I d'étranges consonances, oui, presque nulles de signification — et dont les magiques secrets te sont familiers — te suffisent pour éclairer nos esprits d'insaisissables, de glaçantes inquiétudes ! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse bientôt ceux-là mêmes dont la défiance en éveil commençait à te regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt alors les refiets bleus et froids des glaives, de V écaille des dragons, des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, étouffe... et il a des ailes! Ses occultes morsures font saigner l'amour à n'en plus guérir. Tu sais l'art de susciter — pour les toujours décevoir — les espérances suprêmes! A peine supposes-tu... que tu convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vou-
— -^^Sîî 70 (^"i^ —
' ^ \ iLi.iLiis i)i: i;ism:-ai)am ^ '
loirs, ht nioi'tcllc malice (jni (ini/nr fa si/Jhifilc penser jniintis ne lounnije (jue jiOLW ilissiniutei' les ohlifjiies Jlèches lie les réserves, r/ni, seules, imporfenl ! — Tu le sais, car lu es comme un mort méchani\ »
Le Symholisine ni'lall pas « un mort mécluuil », mais, par le lail mtMiic de sa doctrine, il fut un élément de mort. A force de subtiliser la matière, il finit par l'abolir, à force d'allirmer la souveraineté de la Pensée, il l'isola sur le trône de glace des allusions inintelligibles. Sa formule d'art fut elle-même le grand-prélre de Sivà et certainement Mallarmé dut se reconnaître en partie dans cet ascète au Verbe si étrangement évocateur. Lui aussi, avec une conscience puritaine, un souci passionné de la beauté des mots et des coupes de vers, il chercliait à susciter des états dïime au moyen de (( consonances presque nulles de sifjnijîcation ». Il ne prévoyait pas le danger de son œuvre, pas plus que Villiers de l'Isle-Adam ne voyait l'abîme ouvert par sa philosophie séduisante sous les pieds de bien des esthètes trop pénétrés de vanité pour jamais comprendre l'orgueil. Son ombrageuse conscience ne pouvait imaginer, même en ses heures de mépris, (jue l'allusion deviendrait un moyen de (( ne pas écrire », d'arguer d'idées Irop subtiles pour se plier aux règles de la grammaire et de la logique, de toucher aux plus grands sujets sans y apporter
I. Akedysskril. Le Secret de l'Ec/iafaud. Edition Flammarion.
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nulle connaissance, pas même celle de son propre vide — cependant suffisant puisque les choses n'existent que par l'idée qu'on s'en fait. Dans sa magnificence solitaire, il avait écrit, lui qui pesait ses mots dans des balances en toile d'araignée : « Celai qui, en naissant, ne porte pas dans son cœur sa propre gloire, ne connaîtra jamais la signification de ce mot. » Pouvait-il imaginer quer quelques-uns, sans orthographe ni pensées, chercheraient dans ses idées mêmes un but de lucre et de réclame, tout en se disant ses tenants?
Le Breton idéaliste n'avait pas vu si loin. Il avait mis à la voile pour le pays de ses rêves et ceux qui l'auront suivi avec la même ardeur sincère et cet amour du sacrifice qui Aa jusqu'au renoncement aborderont peut-être comme lui à ce chimérique Avallon que nous appelons la Gloire, où brille le Soleil des Morts.
Ceux-là sont des êtres exceptionnels. Sans demander à l'art un enseignement didactique, le lecteur est en droit de souhaiter un conseil du poète, comme d'un irère bien-aimé. Le philosophe a le devoir impérieux de nous montrer la marche à suivre. La philosophie de Villiers de l'Isle-Adam ne conclut non plus que les philosophies allemandes. Chrétien, il ne croyait pas avoir besoin d'une règle de vie autre que l'Evangile. Bien des petits grands hommes n'ont pas su imiter son exemple, avoir assez d'orgueil pour ne plier les genoux que devant Dieu. Pour ceux-là, pour
' -^ Mi.i.iKPxS DK i;ism:-ai)v\i ^ '
la moNcMHic di'^ Icctciiis. une coiiclusioii s'iinposail : ils ont pris à la lotlrc la formule h('gélieime, ont fail la création dans lenr cervelle, se sont crus le centre (lu inoncle.
P<^ur un disciple de haute valeur comme V.-E. \lichelet ou le comte de Larmandie, cond)ien d'outrés gonllées comme... tel ou tel (ju il vaut mieux ignorer î Seuls pouvaient vivre le Symbolisme et le iaire vivre ceux (jui étaient capables d'en interpréter les images avec une magie égale au génie qui les écrivit. Les autres n'y pouvaient voir et n'y ont trouvé que l'image de leur sottise, l'origine de leur folie. Or, l'écrivain est responsable des courants d'idées qu'il a créés. C'est là son risque et sa gloire. La fin d'Axel — cette fin qu'il voulait préciser encore — montre seule, dans touteloeuvre de Villiers, l'infirmité de l'Homme, la nécessité de la Loi.
Certes, il nous est permis de mépriser avec le poète
Ce monde où raction n'est pas la sœur du rêve.
La Société, nous le savons, n'est pas douce au rêveur, à l'artiste. Peut-être celui-ci a-t-il mieux à faire que la dédaigner. Il n'est pas nécessaire que son œuvre contienne un enseignement direct, pédantes(jue, susceptible d'amener l'ennui. Il suffit que, fauteur d'énergie, il comprenne que l'action, si elle n'est pas la sœur du rêve, peut en devenir l'épouse, (ju'il suffit pour
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cela d'une volonté forte et entraînée. Un écrivain qui, comme Villiers, a pénétré les arcanes des sciences occultes, lu toutes les philosophies, étudié et compris ce qui fait la faiblesse et la force des hommes, Rudyard Kipling, a trouvé moyen d'exalter l'action et le rêve ensemble dans son œuvre aussi mystérieuse qu'énergique.
Mais celui-là n'est pas un Celte : c'est le Wiking dans toute son âpreté native. Ce que nous pouvons souhaiter de plus précieux à notre pays aujourd'hui allié du sien, c'est un écrivain qui unisse les deux formes de la pensée, l'orgueil secret et les rêves magiques de Villiers, l'orgueil actif et la belle, l'ardente volonté, méditée si profondément, que chante Rudyard Kipling. Peut-être lavons-nous eu déjà dans Barbey d'Aurevilly, mais notre pays est si riche qu'il ne sait pas tous ses trésors.
PALL VEKLAiNE
S'il exista jamais un être peu fait pour être chef d'école, ee fut certainement Paul Verlaine. Il n avait pas, de Mallarmé, la vie stricte et l'idéal élevé mais étroit d'un dogmatique ; il n'avait pas, de Moréas, le plan fortement concerté. Rien ne le peint mieux que ses propres vers :
Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte, De çà, de là, Pareil à la Feuille morte '.
Nature toute d'élan et de prime-saut, il fallait le laisser chanter, assurer sa vie sans le mettre en cage,
1. Tous les poèmes de Verlaine cités au cours de cette étude sont puisés dans ses LAiuvres complètes. 5 volumes, édition Mcssain.
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car sa nature y répugnait. Mais l'imiter ! Lui demander des règles? En connaissait-il lui-même?
Sa vie, perpétuellement ballottée au gré de caprices malheureux, l'avait roulé comme une épave, dans une truanderie sans caractère. Il avait l'âme de Villon et les lois actuelles ne lui en laissaient pas les faciles ressources. Le temps est loin où le guet ne se dérangeait pour si peu que des estafilades échangées entre mauvais garçons ; le Pays Latin n'a plus, pour les écoliers et les artistes, d'autres immunités que de grandes rues bêtes où les beaux vers n'ont plus d'écho.
Fils d'un soldat de l'Empereur resté dans l'armée, mais de sang paysan et lorrain par les Verlaine, flamand par sa mère et, par elle, d'éducation catholique, le poète naquit à Metz le 3o mars iS/id- Enfant, il suivit son père en garnison à Montpellier, puis à Paris, où il termina ses études au lycée Bonaparte, aujourd'hui Condorcet.
Frais émoulu du collège, sa famille lui procura un emploi, d'abord dans une Compagnie d'assurances, puis à l'Hôtel de Ville. C'était un employé distrait et mal assidu. Le démon des vers le tenait et, dès 1868, le Progrès de Xavier de Ricard pubUait des vers signés Pablo, d'un romantisme catholique... Il fut des premiers au Parnasse contemporain et se soumit fidèlement à toutes les règles de l'ordre, qui devaient lui sembler bien rudes. Il a beau contraindre son âme
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indiscipliiuT, se giiindcr à la Iroideur inannorccnne (le Lecoute de Lisle et dire :
Mercenaires, vove/, : gravissant les hauteurs InefTables, voiei le ijroupe des chanteurs. Le ni<mde que troublait leur parole profonde Les exile. A leiu- tour Ils exilent le monde.
Bientôt après, le naturel l'emporte, les effluves délicats des champs flottent sur son poème comme une chevelure. ^ erlaine a troj) lu Baudelaire pouiêtre un Parnassien parfait. Il faut \oir côte à côte et comparer Harmonie du soir des Fleurs du Mal et le poème exquis entre les Poèmes saturniens :
Le souvenir avec le crépuscule ' .
C'est le même mouvement tournant,
Valse mélancolique et langoureux vertige,
mais, chez Verlaine, plus abandonné, sans rien qui, de près ou de loin, sente le souci du dandysme. Comme Marcelline Desbordes-Valmore à laquelle il ressemble par l'émotion profonde et par la souplesse ondoyante des petits rythmes, comme Marcelline Desbordes- Valmore à laquelle il a dédié de si beaux vers, Paul
I. La plupart dos pot'nics de Verlaine n'ont pas de titre, nous citons le premier vers.
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Verlaine ne sait que chanter ce qu'il sent, pleurer sa peine, rire sa joie. Il n'a même pas la pudeur de Marcelline, et quand nous arriverons aux poèmes de son âge mûr, nous nous verrons forcés de les nommer sans qu'il soit possible d'en parler davantage.
Ce volume des Poèmes saturniens, paru en 1866, au milieu de l'inattention générale, est d'ailleurs plein des contradictions charmantes de la jeunesse. Pablo y paraît pour racler la fameuse Sérénade :
Comme la voix d'un mort qui chanterait
Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse.
L'élève du Parnasse y burine une Mort de Philippe II, avec des adverbes terribles,
Et son haleine pue épouvantablement,
qui durent réjouir les maîtres de l'endroit, mais aussitôt nous trouvons des impressions exquises et légères :
Les sanglots longs Des violons
De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur Monotone.
Tout suffocant Et blême quand
-= ^ i'\i I. \i:iii.mm; ^ —
Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens
Et je pleure.
^()ila qui est contraire aux règles du couvent, à la loi d'inipassibililé qui trouva si peu de fidèles parmi les Paruassiens de taleut et que Paul Arène tourna si gentiment en ridicule dans son Parnassicnlet.
Tout Verlaine, d'ailleurs, est en puissance dans les Poèmes saturniens. Son cœur avide, insatisfait, qui l'entraînait vers tant de gouffres — ceux du ciel et ceux de l'enfer — se traduit en vers comme ceux-ci :
Ainsi qu'un orphelin triste et sans sœur aînée,
ou encore :
0 la femme à lamour câlin et réchauffant,
Brune, pensive et douce et jamais étonnée,
Kit qui parfois vous baise au front, comme un enfant.
Ln amour ou quelque vive curiosité y laisse sa trace, qui dut être profonde dans le cerveau du poète. Car si nous voyons dans Une grande dame cette indication : Elle
Parle italien avec un léger accent russe,
bien des années après, dans Amoureuse du Diable, pour décrire cet ange déchu, il atteste qu'
11 parle italien avec un accent russe.
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En 1869, dans la même inattention, saufparmiles Parnassiens et quelques lettrés délicats, parurent les Fêtes galantes.
C'est peut-être, au point de vue de la forme, ce que Verlaine a produit de plus parfait. Le parti pris de pastiche, que lui imposait son titre même, interdisait toute confidence personnelle, mais la grâce inquiète et cependant robuste du poète se trahissait en mille endroits, comme une taille flexible s'amenuise sans se raidir dans le corset étroit du temps qu'il a choisi. Tout le monde sait par cœur les Fêtes galantes et goûte le charme pénétrant de leur émotion musicale comme un crépuscule de Watteau :
Un calme clair de lune triste et beau
Qui fait pâmer les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
Verlaine publia encore vers 1870, sous le pseudonyme du (( licencié Pablo de Herlagnez, à Ségovie », les sonnets des Aînies, dont le sujet n'entre pas dans le cadre de notre étude.
A ce moment, Paul Verlaine connut et aima une très jeune fille, sœur utérine du musicien-poète Charles de Sivry, M"*" Mautet. Ce fut un amour plein de fraîcheur et d'un enchantement délicat dont la Bonne Chanson nous apporte l'écho :
V\[ I. NKIU.MM-: ^-
CONSOLATIIICF.
J'allais par des chemins perfides,
Douloureusement incertain :
\'o.s cliôros mains furent mes guides.
Si pâle à l'hori/on lointain Luisait un faible espoir d'aurore !
Votre regard fut le matin.
Nul bruit, sinon son pas sonore,
N'encouraijeait le vovas;eur;
^ otre voix médit: « Marche encore! »
Mon canir craintif, mon sombre cœur Pleurait, seul sur la triste voie :
L'amour, délicieux vainqueur.
Nous a réunis dans la joie.
Cela, c'est la passion qui a parle toute pure », comme le voulait Alceste, et c'est le charme irrésistible de Verlaine. Rien ne s'interpose entre lui et son sentiment. Son poème jaillit de son émotion avec la spontanéité d'une plante vivace. Est-il heureux? voyez comme sa joie communique son élan à toute la nature dans la pièce :
Avant que tu ne t'en ailles. Pâle étoile du matin...
Mille cailles Chantent, chantent dans le thvm.
"S^^ <Sl ctg'TNi.
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Mais qu'une ombre de mélancolie descende sur son bonheur, alors son cœur défaille, trop plein, s'épanche en rythmes pareils à des sanglots :
La lune blanche Luit dans les bois, De chaque branche Part une voix Sous la ramée
0 bien-aimée,
L'étang reflète, Profond miroir, La silhouette Du saule noir Où le vent pleure.
Rêvons, c'est l'heure.
Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que l'astre irise...
C'est l'heure exquise !
Cette pièce, infiniment mise en musique, qui s'en serait si bien passée, résume le charme du livre : il faudrait tout citer. Toutes les joies, les inquiétudes, les pudeurs et les grâces d'un amour juvénile sont là sans ombre ni voile. (( Qae voulez-vous répondre à
'^'^ 82 c^O'^nS. —
— -s^ l'Ai 1^ vi:i;iaim; ^ —
(/(\s- raisons pareilles? » comme dit la jeniic fille de Musset. Le maila^e IVit conclu : ce lut le uialheur de \ erlaine.
Non (|ue M"" Verlaine manquât d'aucune des (|ualités ou des vertus (|ui font la femme. Afais c'était rétcrnel malentendu et elle n'était qu'une enfant. Tant de douces et belles paroles l'avaient bercée qu'elle attendait, comme nous toutes, des clioses étonnantes de ce Prince Charmant qui connaissait les mots des fées. Ce ne fut pas non plus la faute de Verlaine : il s'en explique très loyalement dans les Mémoires d'un veuf. Après quelques semaines d'extase partagée, il revit d'anciens compagnons, rentra tard, un peu gris. Ces écarts, sur lesquels serait passée la femme qu'il rêvait (( jamais étonnée », jetèrent dans l'alTolement la fillette qui, pour une démarche houleuse et un chapeau trop en bataille, crut avoir épousé un monstre. Le diable s'installa dans la maison entre deux êtres qui attendaient trop l'un de l'autre, lui parce qu'il était poète, elle parce que l'âme des vierges est une poésie aussi.
Vinrent la guerre et la Commune. Alors ce fut terrible : Verlaine ramena dans ce calme intérieur des amis épouvantables qui parlaient la révolution. Après, vint la répression : on dut cacher des malheureux et M™" Verlaine y aida son mari ; mais la chose fut ébruitée, le poète fut poursuivi pour cette générosité naturelle. Il partit, à Londres d'abord, puis à Bruxelles.
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Le retour fut orageux. Dans les milieux littéraires, Verlaine, au temps de la Commune, s'était lié d'amitié avec Arthur Rimbaud, la plus extraordinaire figure de ce temps, qui mérite une étude à part. Rimbaud était un enfant, mais d'une nature impérieuse et décidée : une âme de conquistador. Il emporta Verlaine comme un flocon de duvet dans l'ouragan de ses fugues et le ménage du poète, malgré la présence d'un fils, fut définitivement brisé. Verlaine et Rimbaud coururent les chemins, heureux, ivres de liberté et parfois de substances moins idéales. Rimbaud se lassa le premier des discussions avec Verlaine qui, dans les moments difficiles, regrettait la douceur du foyer. Il annonça une rupture. Un pistolet se trouva malencontreusement sous la main de Verlaine. Il tira par deux fois, atteignit son ami, et la police s'en mêla.
En vain Rimbaud attesta qu'il était en partie responsable du fait et n'en voulait pas le moins du monde au coupable. Le caractère équivoque de leur amitié les rendit plus suspects tous deux. Rimbaud fut conduit à la frontière et Verlaine constitué ès-prisons, d'abord aux Petits-Carmes de Bruxelles, puis à Mons.
L'isolement forcé de ce séjour tranquille ramena dans le cœur du poète le calme qu'il avait perdu depuis longtemps. La fréquentation d'un bon prêtre fit le reste. Verlaine retrouva la foi de son enfance, il la retrouva pleinement, s'y donna, comme il faisait
^j p\i I. \ i;iu..vim: ^ —
toute chose, à corps et à avuv perdu, bicrase d'amour, ébloui de foi, saoulé d'espérance, il ne fut plus cpi un encensoir consumé au pied de la croix. C'est à ce temps que nous devons les Roniofircs sans paroles et les matériaux de Sayessc, encore que ce chef-d'œuvre n'ait paru qu'en 1881.
Les Romances sans paroles sont les souvenirs de ses voyages lamenlal)les, fuyant la maison qu'il aimait, dont il s'était chassé lui-même. Nous y trouvons :
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville,
et les si curieux Paysages belges et ses Aquarelles, souvenirs anglais, pleins de brume et de larmes : Green\ tant ressassé, mais qui n'a rien perdu de sa verdeur, Streets,
Elle avait des façons vraiment
De désoler un pauvre amant
Que c'en était vraiment charmant...
Dansons la gigue !
Mais je trouve encore meilleur Le baiser de sa bouche en fleur Depuis qu'elle est morte à mon cœur.
Dansons la gigue !
I. Voici des fleurs, dos fruits, des feuilles et des branches.
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mais surtout ce poème sans titre, où se meurt une âme désolée, nous ravit dans les Romances sans paroles :
L'ombre des arbres dans la rivière embrumée
Meurt comme de la fumée, Tandis qu'en l'air, parmi les verdures réelles,
Se plaignent les tourterelles.
Combien, ô voyageur, ce payage blême
Te mira, blême toi-même.
Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées
Tes espérances noyées. .
Mais rien de tout cela n'atteint la sublimité de Sagesse. L'âme de saint François d'Assise, cette candeur de feu aux parfums enivrants, s'est éveillée dans le poète.
Il a senti
La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure.
Il ne maudit plus les chagrins et les fatigues de la vie. Il sait que
La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.
Il accoude sa rêverie pénitente à la fenêtre de sa prison, et les calmes, les opulentes plaines de la Belgique se déroulent sous son regard. Alors, devant
— ^>«/^ 86 cîg'^ss. —
— -s^ i'\i I. \ iui.mm; (^s —
co travail [paisible cl fccoiul, le regret le pénètre de sa vie gaspillée :
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
l n arbre par-dessus le toit
lîerce sa palme.
La clocbe dans le ciel qu'on voit
Doucement tinte, Un oiseau dans l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là.
Calme et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
\ ient de la ville.
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà
Pleurant sans cesse. Oh ! qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Il pense encore à son amour, mais c'est avec humilité qu'il sollicite son pardon, impitoyablement refusé :
Allez, rien n'est meilleur à l'âme Que de faire une àme moins triste.
Elle est en peine et de passage L'âme qui soufTre sans colère.
Et comme sa morale est claire...
Écoutez la chanson bien sage.
-= i^j LE SYMBOLISME ^ «-
Mais surtout, oh! surtout, c'est le débordement de l'amour divin, le déchaînement du repentir, l'enivrement du cœur au pied du crucifix, le cantique sans rimes :
0 mon Dieu ! vous m'avez blessé d'amour
Et la blessure est encore vibrante !
0 mon Dieu ! vous m'avez blessé d'amour !
qui touche à la véhémente sublimité des grands mystiques, et cette suite de sonnets : Mon Bien ma dit, où la voix divine le conjure de demander
D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison.
Il quitte sa prison en janvier 1876 et rentre en France. Tout son espoir était brisé : M""" Verlaine avait facilement obtenu le divorce et la garde de son enfant. Alors il revint en Angleterre, où il enseigna le dessin et le français. En 1877, nous le trouvons, en France, professeur au collège de Rethel ; mais ce n'était pas une existence pour cet oiseau de liberté. Il fit un essai de culture, non loin du pays de son père, à Coulommes. Cet essai ne réussit pas et la ferme dut être vendue.
C'était en 1881. Verlaine revint à Paris et publia Sagesse. Ce ne fut pas sans peine. Les éditeurs catholiques se refusaient énergiquement à la fréquentation d'un poète aussi mal famé. Il leur fallait un pénitent
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sans rasior judiciaire cl de pai laite compagnie, l'jdiii Palmé se décida. Dans ( ti Ih'chifi <Vexcoinniuiiiâs, Léon Hloy nous montre les difïicultés (|u'il fallait vaincre pour obtenir de la mauvaise volonté des vendeurs un exemplaire de Tcenvre admiiable de cet écrivam compromeltant. dépendant la beauté des poèmes triomplia. \erlaine. leconnu par les poètes comme l'un des maîtres de l'heure présente, se vit entouré d'admirateurs ; Ch. Morice, Uetté, Ernest Raynaud, Moréas, Gazais, Gabriel Vicaire, Uacliildc, Laurent Tailliade, et la jeunesse racclamait. 11 fit une série d'études sur les Poètes maudits qui l'ut son entrée dans la maison de Vanier. l'éditeur fidèle des décadents et des symbolistes. Il ne le quitta point depuis, malgré les discussions que lui-même a décrites dans un sonnet délicieux à M"*' Vanier. G 'était en iSSi. La même année parut Jadis et Naguère où, transplanté en plein centre littéraire, Verlaine est tout à la littérature et s'y jette avec l'enthousiasme versatile de son âme. De là date son Art poétique :
Df la musique avant toute chose Et pour cela prélère 1 Impair,
de quoi l'on a tant abusé, et le fameux sonnet : Je suis l'Empire à la fin de la décadence,
et, malheureusement, parmi tant d'autres belles œuvres, ce Conseil Falot qu'il a trop suivi :
Bois pour oublier, L'eau-de-vie est une Qui porte la lune Dans son tablier.
Hélas ! il n'était que trop vrai et plus tard le poète put dire sans mensonge, dans un moment de désespoir :
Ah! si je bois, c'est pour me saouler, non pour boire.
Les cénacles se tenaient dans des cafés : on y buvait terriblement et les « tournées » offertes par des disciples enthousiastes détruisaient le corps et l'esprit du poète qu'ils admiraient, menaient leur dieu dans le ruisseau.
Toujours hanté parle souvenir de sa femme et de ce fils dont la privation lui était cruelle, il écrivit Louise Leclerc, puis les Mémoires d'an veuf ou il plaide encore sa cause, toujours sans succès.
En 1888 parut Amour, où se trouve le reflet de sa tentative de vie rurale avec mille détails champêtres qui donnent à sa poésie un caractère merveilleux de vie, un frémissement printanier.
Les fleurs des champs, les fleurs innombrables des champs, Plus belles qu'un jardin où l'Homme a mis ses tailles, Ses coupes, et ses fleurs à lui — les fleurs des gens Brillaient comme un tissu très fin dans l'or des pailles Et, fleurant simple, étaient au vent sa crudité
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L'adorahie BaUtulc à jn'opos de t/cii.r nniwdii.r nu il ovdii. \v SoniK'l à Maurice du P/essys où il le (( prend à témoin entre tous ses amis » de ses peines, de ses luttes et surtout de
Sa liante pauvreté plus chère qu'un empire,
nous montrent le \ erlaine de noble et belle inspiration qui nous est cher. Mais tout l'entraîne :
J'ai la fureur (l'aimer ; qu'y l'aire? Ah I laisser faire 1
Les amours de bas étafi:e le dégradent et la boisson lui enlève toute l'orce de résistance. On ne peut que nommer ses œuvres comme Chansons pour elle, Femmes ou Parallèlement, puis, soudain, comme dans Bonheur, nous réentendons « la chanson bien douce » :
Bon pauvre, ton vêtement est léger
Comme de la brume, Oui, mais aussi, ton cœur, il est léger
Comme une plume.
C'est une sensation pénible, en lisant ses œuvres complètes d'y trouver des vers de ce genre à côté de pièces du pire libertinage, écrites à la venvole, et Dieu sait où, avec des bouflees de poésie d'une saveur délicieuse. Puis reparaît la candeur enfantine du bon pauvre, du « Pauvre Lélian » comme il se nommait lui-même, par un anagramme transparent. Alors ce sont les Liturgies intimes, où ce lamentable amant delà pauvreté, mais sans la force nécessaire pour
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l'épouser d'un cœur intrépide, retrouve les mots du terroir pour ses prières repentantes.
Il montre la douceur de la lune (( clairtive » guidant les bergers à la crèche et des comparaisons longuement ressenties viennent embaumer ses beaux vers, tel cet Agnus Dei :
L'agneau cherche l'amère bruyère, C'est le sel et non le sucre qu'il préfère. Ses pas font le bruit d'une averse sur la poussière.
C'est ici qu'il faut s'arrêter. Malgré quelques vives Epigrammes, de magnifiques Dédicaces et de curieuses Invectives, ce n'est plus Verlaine. Ne retenons qu'un vers, dans un sonnet à Gabriel Vicaire, qui explique toute sa vie :
Plaignez-moi, car je suis mauvais et non méchant.
Il faut lire Mes Hôpitaux pour voir sa lamentable vie, son Voyage en France pour y retrouver le pauvre Lélian, dès qu'aucune influence ne le sépare de luimême et ses Quinze jours en Hollande. Ainsi nous le connaîtrons mieux. La fin de sa vie se passe de cabaret en hôpital, contraire à tout ce qu'il souhaitait, sans jamais posséder ce foyer amical qu'il a sans cesse poursuivi, qui l'eût peut-être sauvé. Peutêtre, au moment de Sagesse, si une main pieuse eût accueilli tendrement la brebis égarée, eût-on remis le poète dans une bonne voie définitive. Il n'était pas
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de ('('ii\ à (jul la raison Iminaiiic — paiivio guide d ailleurs — sulVil pour se eoudiiire dans nos rudes eliemins, et l'idéal auLiélique se froisse ( ruellerueut sur les han(juetles j)()nssiéreuses du Clou ou de l'Aue Kouge. Il était bien ddïieile de reconnaître dans le malheureux elVondré dans des piles de soucoupes le pèlerin de Sagesse, renclianteur des Fêtes galantes. J'en coivnais que cette vue a rendus profondément injustes envers l'un des plus grands poètes que la France ait jamais produits.
liuiné de corps et d àme, vieilli bien avant le temps, A erlaine mourut le 8 janvier 1896, dans un .tout petit logement de la rue Descartes, où l'amitié du comte Kobert de Montesquiou veilla sur sa mort comme elle avait soutenu ses heures difFiciles,
Verlaine avait été élu « prince de poètes » à la mort de Leconte de Lisle : il l'eût été sans élection et du fait même de son œuvre. Toute admiration va vers lui dès qu'on lit ses poèmes, surtout dans une sélection qui nous épargne certaines rencontres gênantes'.
I. Le Choix de poésies de ] erlaine, paru chez Fasqucllc par les soins de François Copp«!'C, est de tous points excellent.
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Rien n'est plus doux et plus poignant que cet Ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige,
qu'il a su le premier rendre avec tant de force cachée. Comme Baudelaire, Verlaine a « doté le ciel de l'art d'un frisson nouveau » et d'innombrables poètes l'ont suivi dans sa notation des clairs-obscurs de l'âme. Samain, Rodenbach, Henry de Régnier — celui-ci plus près de Mallarmé — ont pris chez Verlaine cette brume et cette inquiétude, et c'est un par- , fum de son jardin que nous respirons, par exemple, dans ce poème de Samain^ :
Mon cœur est un beau lac solitaire qui tremble...
Laquelle, Cydalise ou Linda, — que t'en semble? — Te laissera l'aimer, le front sur ses genoux : Qu'importe! L'heure est triste et les baisers sont doux... Mon cœur est un beau lac solitaire qui tremble... 0 les belles, embarquez- vous !
Une imitation de ce genre — je veux dire la recherche d'un même idéal — n'a rien qui doive nuire au poète ni déplaire à ceux qui l'aiment. Mais il n'en est pas toujours ainsi et quand, par boutade, Verlaine s'est amusé à couper un mot en deux à la rime, il s'est trouvé des gobe-mouches pour crier à la nou-
I. A. Samàin. Au Jardin de l'Infante (Mercure de France, éd.).
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vcllc fonue d art et pour ériger en technique une honlTonnerie Noiilue.
riK'odore di» Hatnille, (jui savait toute ( liose, l'a dit pour AUVed de Musset et lent dit pour Verlaine, si son Traité de Vevsificnlion n'était antérieur aux œuvres de notre poète :
(( Et surlofit ne me parle: pas tV Alfred de Musset, car, si vous le lisez autrement ([ue pour l'admirer, vous êtes un homme perdu. Musset, chanteur prédestiné, sorte dWpollon enfant à la chevelure de lumière , dévoré de génie et d\imour, a pu, quand il Ca voulu, mettre à la fin de ses vers des rimes insuffisantes et aussi n'y pas mettre de rimes du tout. M(ds vous, quiètes non pas un homme de génie, mais un simple bourgeois, vous n'avez aucun droit à Vimiter. Car, si vous vous attachez au dos des ailes postiches, vous ne serez pas pour cela un dieu : vous serez, tout au plus, un masque et une figure de carnaval ' . »
C'est à quoi Ton n'a pas songé ou l'on n'a pas voulu songer. Aucun des petits jeunes hommes qui ont vu, de hasard, Verlaine boire son absinthe, n'a consenti à se dire qu'il était un simple bourgeois, et pour en avoir les licences, il s'est constitué dieu, de sa propre autorité.
On ne saura jamais combien les idées nietzschéennes, d'ailleurs mal comprises, ont nui à l'équilibre
I. Tu. DE Ba.willf. Traité de Versification. Charpentier, éditeur.
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des cervelles françaises, jadis si nettes et bien faites et dont le devoir présent est de le redevenir. Il n'y a pas de surhommes, ou si peu que cela n'entre pas en ligne de compte. Il n'est déjà pas si aisé d'être un homme, encore moins une femme : j'entends un être normal, doué de raison et de cœur, capable de connaître son devoir et de l'accomplir. Il est évidemment facile de boire de l'absinthe au grand préjudice de son estomac, de porter un chapeau d'une certaine forme, un cache-nez d'une certaine couleur, de couper un mot à la rime ou de faire des vers de 70 pieds qui ne veulent pas dire grand chose, quand, de fortune, ils ont un sens. Mais ce qui était difficile, ce qui eût été beau et ce qu'il fallait faire, c'était d'abord de chercher cette fluidité de son et de rythme qui rend incomparable le vers de Paul Verlaine :
J'ai peur d'un baiser Gomme d'une abeille :
Je souffre et je veille Sans me reposer.
J'ai peur d'un baiser.
Ce qui est spécial à Verlaine, c'est l'inquiétude de la pensée, l'adolescence trouble du sentiment dans la délicatesse de la forme. Banville a autant de souplesse, mais, chez Banville, elle vient d'une joie ardente, la joie des jeunes héros grecs, née de l'équilibre des forces. Les demi-teintes de Verlaine n'ont jamais été égalées.
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Ce quil Tallail lui dcMnandcr, c était le sens de la nature, si Ni\aee et si fraîehc dans son pays lorrain
Où la iiivrlille est noire au pleil (lu cliène vert,
v[ ([lie l'on pouvail liansposer dans tontes les gammes et dans tous les sites. Qui, jamais, a trouvé sous sa plume des paysages comme celui-ci, vu pendant sou séjour forcé en Belgique ?
L'échelonnement des haies Moutonne à l'inlini, mer Claire dans le brouillard clair Qui sent bon les jeunes baies'.
Des arbres et des moulins Sont légeis sur le vert tendre Où vient s'ébattre et s'étendre L'agilité des poulains.
Dans ce vague d'un dimanche Voici se jouer aussi De grandes brebis, aussi Douces que leur laine blanche.
Tout à l'heure déferlait L'onde roulée en volutes De cloches comme des flûtes Dans le ciel comme du lait.
Voilà ce qu'il fallait sentir, et qu'aucun dictame ni cinname, ni mol convenu ne rendrait rinfinie dou-