I . Romances sans paroles : Paysages belges
^ LE SYMBOLISME
ceur de cet après-midi de mai, « ce brouillard clair qui sent bon les jeunes baies », car c'est cela qu'il sent, et rien autre. C'est cette précision, cette propriété du terme qu'il fallait emprunter à Verlaine comme à tous les grands écrivains, car le français ne souffre pas les à peu près, même grandioses ; ce sont ces noms vrais de fleurs et d'oiseaux qui manquent aux plus grands, à Hugo plus qu'aux autres, dont les forêts ont toujours l'air d'un temple aux piliers non équarris, où l'on respire ce qu'on veut, excepté l'herbe et le sousbois.
Ce qu'il fallait demander à Verlaine, au Verlaine qu'il faut imiter, c'est l'ingénuité de sa foi — la foi en n'importe quoi, malgré notre attachement personnel au catholicisme — c'est la ferveur de son amour. Dans un cœur ravagé d'une pareille flamme, l'expression naîtra d'elle-même, plus ou moins correcte selon votre culture, mais jamais banale, faible ni impropre. Cela ne s'acquiert pas dans les estaminets littéraires et l'enthousiasme n'est pas un produit de la fumée des pipes. Il me semble qu'un être jeune, à 1 âge où les émotions sont naïves et profondes, lisant Sagesse ou les Fêtes galantes ou la Bonne Chanson, suivant son goût naturel, et qui sentira son cœur déborder, qui emportera dans sa mémoire un vers qu'il remâchera tout un jour comme une violette acre et douce, rendra plus hommage à Verlaine, sera plus près de ressembler à sa poésie que celui qui alambi-
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qiirra di's idcM's NorlaiiiicniH^s (ju'il n'a pas ressenties. Mntre ses admirateurs olïieiels, il n'en est sûrement pas un cpii lui liiMme tant, ni à bcaueoup pies, cpie Colette. la(pi(dle n'est peut-rire pas verlainienne du tout. Mais le rapproeliement s impose entre le début des Vrilles de la vigne : « Ïm vigne pousse, pousse, pousse », et le Rossignol des Paysages tristes, entre tel paysage des Claudine et le début du poème à \. i^aju dans .1//Î0///' ; Au pays de mon père, on voit des hois sans nondjre.
Par malbeur. le génie est inimitable et les travers de ee génie sont faciles à copier. Donc, par la disgrâce de Verlaine, des jeunes gens parfaitement sains, bien constitués, doués d'un esprit moyen et qui avaient (ait des études médiocres, se dirent que la poésie se faisait « comme ça », en éprouvant des sensations particulières. lisse donnèrent des vices auxquels, j'y gagerais beaucoup, ils ne prirent aucun plaisir. Ils absorbèrent des stupéfiants, dont plusieurs restèrent stupides ; mais le génie ne leur vint pas, parce que le génie ne s'acquiert point, et surtout de cette manièi!»e. C'est une infirmité naturelle, belle par elle-même et aussi par son extrême rareté. Ces jeunes liommes à leur tour ont fait école et les poisons de la volonté ont détruit des intelligences qui auraient pu être belles et utiles. Ce n'est pas le génie qu'il fiiul apprendre aux jeunes générations, mais le talent et la modestie. Quand les baclieliers ne se croiront plus investis
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(l'une mission divine, ils liront les bons auteurs — et Verlaine des premiers — et ils s'apercevront que ces maîtres n'ont pas négligé la syntaxe, qu'ils avaient une vaste lecture et que, si des inspirations soudaines leur ont été données, beaucoup n'en ont pas moins été laborieusement reprises et — qu'on nous permette un mot d'atelier — « fignolées » avec soin. Même, si certains poèmes ont pu éclore d'un seul jet, la perfection de leur métier date de longue main et ne s'est pas improvisée.
Dans son Art poétique, Verlaine se plaint des a torts de la rime » et de l'éloquence ; mais s'il a supprimé toute la grandiloquence romantique — on ne saurait trop l'en bénir — il n'a rien renié de la parfaite technique et, même dans ses derniers ouvrages, il demeure parnassien, ou à fort peu près. S'il a des négligences, nous prions le lecteur de s'en référer encore au passage de Banville sur Musset.
Le tort de notre époque a été l'incompréhension, pis, le mépris du métier. Il est certain que les parnassiens l'avaient divinisé et que leur erreur fut de le préférer à toute chose. Cependant, faute pour faute, ce scrupule excessif semble préférable au lâché trop facile, au débraillé bizarre d'une Muse en pantoufles. Je me souviens de quelqu'un qui disait à Laurent Tailhade : « J'aime encore mieux voir l'oiseau bleu empaillé que haché pour la galantine. » Nous demeurons de son avis.
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Sans (lomuT au métier plus tle valeur (|u il ii eu uiérilo. il uous paraît ([u'on ne peut trop en reconiniaucler IV'tude, dans (pielcjue métier (jue ce soit. I^oin de gêner l'inspiration, il lui donne de nouvelles loices. permet de la concrétiser et si 1 on est, comme l'on doit, maître de son art, on finit par avoir la main assez sure pour que la phrase ou le contour iii^ardent leur é([uilihre, (c retombent sur leurs pattes » comme disait (iaulier.
Nous voici bien loin de Verlaine!' Il n'en est rien. C'est de son imitation mal comprise que nous sont venus tant de jeunes inspirés sans orthographe ni grammaire, parlant des langages étranges pour dire des obscénités compliquées.
L'effroyable crise que nous traversons aura au moins ce bon côté de désembrumer toute la pensée contemporaine, de la tremper vigoureusement dans la vie héroïque et réelle. Ceux qui reviendront de « là-bas » auront définitivement renoncé aux (( voix creiifants dans les coupoles », à (( V amour thcbain », aux parfums qui troublent la volonté ». Ils auront compris la rude beauté du devoir et de la règle, et les folles interprétations ne les égareront plus dans l'admiration due aux maîtres. Alors, n'ayant point connu Verlaine ni les siens — les coins mêmes où ils se réunissaient ont perdu tout leur caractère — ils liront, reliront, imiteront s'ils peuvent, dans sa forme unie et parfaite, l œuvre du
-^Sl,^ loi C^Osi.
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maître qui se montre à eux sous des apparences si simples :
Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes.
Ils ne m'ont pas trouvé malin ^ ,
et qui leur montre la nature, non plus comme un temple impassible, mais comme un être vivant, plein de voix et de caresses
Sous le soleil, tranquille autour des moissons mûres, Et qui travaille encore imperturbablement A gonfler, à sucrer là-bas, les grappes sures ■^.
Car, contrairement à ce que pensèrent tant de partisans du délire, tout n'est qu'ordre et travail en ce monde, et si les lys des champs ne filent ni ne tissent, leurs fleurs en étoiles ont, aux yeux de Dieu, un travail dont l'utilité ne nous est pas révélée, mais qui n'en existe pas moins.