‹ Le Mouvements symbolisteChapitre 22 sur 26 · I. JeaiN Moréas, Cantilene. Vanier éditeur · texte numérisé non relu

I. JeaiN Moréas, Cantilene. Vanier éditeur

1^ .IKAN MOKI'AS <^

ridée, (lemn/rcniif suj'r/. l/idcr. à son four, ne doit point se laisser roir privée des fi/inlor/ies extérieures ; eui' le ('(ii'dctère esseidicl de l'art syndtolitpie consiste à ne jamais aller jusfju'à la conception de Vidée en soi. » Noiri qui est l(^iil à lail oiIIkuIoxo, en fait de-.syrnbolisme encore (jue l'abondante ponctuation témoigne dune lâcheuse tendance à la clarté, mais déjà le ver est dans le fruit : Moréas vante et |)réconisele retour (( à la l tonne laïKjue instaurée et modernisée, la bonne, luxuriufde et frincjante langue française d'araid les Vaugelas et les Boileau, la langue de François Rabelais et de Philippe de Conimines, de Villon, de Rutebeuf et de tant d autres écrivains libres... r>

La langue de François Jiabelais î C'est là ce qui justement va ruiner le symbolisme dans le cerveau si net. si bien organisé de Jean Moréas. Comment ce langage de lumière pourra-t-il enregistrer les propos de « la Cliyinère bonibynant dans le vuyde » P Déjà dans les Premières Armes du Symbolisme (1889) nous trouvons ces phrases hérétiques : « Répudions Vlidnlelligible, ce charlatan, et souscrivons une pension de retraite au Dilettantisme, ce doux maniaque.. . Après cela... nous pourro/is recréer le drame en vers, la plus belle forme d'art, certes; interpréter avec l'àme actuelle les mythes dans les poèmes, et dire sans malice les airs anciens et toujours neufs dans la chanson. » Et ailleurs : (( Vous II irez pas au grand public, me disait un jour un des cinq de Médan. Aous irons au grand public, tout

LE SYMBOLISME

comme les manoavriers littéraires, mais par une autre route. ))

Ni symboliste ni naturaliste, telle était, malgré son propre sentiment, la position que prenait Moréas. Son symbolisme le gardait de l'admiration de Zola et de ses suivants ; mais répudier l'Inintelligible et le Dilettantisme, c'était rompre ouvertement avec le Cénacle de Mallarmé. Gela cependant prit du temps, soit que l'amitié retînt le poète aux mardis de la rue de Rome et plus encore près de Verlaine, soit que sa pensée n'eût pas toute la précision d'un plan bien arrêté. Après une incursion dans le roman, les Demoiselles Goubert, toujours avec Paul Adam (1887), Moréas resta exclusivement poète : ses Contes de Vancienne France, son Jean de Paris, ses Feuillets, ses Paysages et Sentiments et même sa critique ailée et sans fiel, sinon sans malice, dans Réflexions sur quelques poètes, sont presque des poèmes en prose.

En T891 , Moréas donna le Pèlerin passionné, encore sous le vocable du symbolisme; mais combien déjà la prélace annonce une âme dissidente ! D'abord, elle admet le vers libre. Ensuite, elle invoque la nécessité de poursuivre la communion du Moyen-Age français et de la Renaissance avec le principe de l'âme moderne. Il reprend et assume l'opinion de Fénelon : Depuis le XVP siècle, on a appauvri, desséché et gêné notre langue. Il insiste sur l'utilité de renouveler la Pléiade par les mots composés qui lui furent si chers : aime-

-s^ .ii:\N MOIU-VS ^

Idiiu'. porit'-ldiirc, ci il se doclare tout prêt à revenir aux ai (liaïsiTies, en tant (jiie rénovateurs d une langue (•a[)al3le de puiser à sa propre source lous les vocables licuieux cpii lui peuvent être nécessaiies.

\a' Vwvv correspond a cet idéal. 11 v crée son vers et sa langue : « Lan(/ue insolite et insolente ». dit Anatole France dans un article fameux. (Jette laniiue dont on a fait tant de bruit, jusqu à traiter Jean Moréas de « poète olfscar à réyard de Mulbirtné ». n'avait rien de bien surprenant pour le lecteur un peu lettré. Les inversions obères aux ronsardisants :

Ciciix marins élaiont los veux dc^ la daine,

se trouvent souvent dans ses vers, de même que le verbe à 1 infinitif pris substantivement : « Votre revenir », dans le même sens que La Fontaine emploie :

« (^ue l'on n'eût au marché fait vendre le dormir Connue le manger et le boire. »

11 rénove aussi quelques vieux mots, d'ailleurs cboisis avec bonbeur: valeureux, chaleureux, Jovial, dexfre. senestre, guerdon pour présent, cuider pour croire, soûler pour avoir coutume, sade pour jolie, cautèle pour tromperie, ou quelque participe présent plis adjectivement : la fleurante odeur, comme dans Montaia:ne. (les fantaisies se trouvent dans tous les éci i\alns de cette époque, notamment cbez ^L Laurent Tailliade qui, les employant aux travaux de la polé-

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mique la plus actuelle, sut donner un si singulier ragoût aux discussions de l'afTaire Dreyfus. Il n'y avait pas là de quoi excommunier Jean Moréas, lequel d'ailleurs s'en souciait peu, portant la réprobation du public d'une âme sereine. Le public veut une lecture qui le délasse et l'amuse et ne demande aucune tension d'esprit. (( Nos pères jugeaient des livres par leur goût, leur raison, leur conscience ; nous en jugeons par les émotions quils nous donnent^ . » Ces émotions sont plus gênées, moins directes, lorsqu'un langage précieux nous fait chercber en les lisant.

Cependant il contenait, ce Pèlerin passionné, tant de grâce à quoi le public eût été sensible, s'il eût pu vaincre sa paresse.

Pour couronner ta tête, je voudrais Des fleurs que personne ne nomma jamais.

Et ceci, avec l'érudition un peu naïve de l'écolier amoureux — mais quel écolier, et de quelles Muses !

J'ai tellement soif, ô mon amour, de ta bouche, Que j'y boirais en baisers le cours détourné Du Strymon, l'Araxe et le ïanaïs farouche, Et les cent méandres qui arrosent l^itané, Et l'Hermus qui prend sa source où le soleil se couche Et toutes les claires fontaines dont s'abreuve Gaza Sans que ma soif s'apaisât'^.

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