CHAPITRE VI
Ii*ÉCaE.ISE HOnn liES MÉBOVflVCafEIVS,
liJL PAPAUTÉ s MOIVASTÈBES ET MISSIOiVS
E.ir OCCIDGMT
Influence de l'Eglise. — C'ea eût été fait de l'ancienne civilisation romaine, sans l'influence de l'Eglise. Au milieu de la désorganisation générale, celle-ci avait gardé sa forte organisation. Les évêques avaient encore assez de pouvoir pour parler au nom de Dien à ces rois qni ne craignaient plus rien sur la terre. En même temps, de nombreux monastères se fondaient, asiles où se réfugiaient la vertu et le savoir. D'après la règle de saint Benoist^ leur patron, les moines devaient, non seulement prier et prêcher, mais encore travailler de leurs mains et étudier. Partout où ils s'établissaient, ils cultivaient le sol et se livraient à la culture des lettres. C'est grâce à eux que la Gaule n'est pas devenue une immense forêt; c'est grâce à eux que les livres et les découvertes des anciens n'ont pas été complètement perdus pour nous.
Fin des Mérovingiens. — Les derniers Mérovingiens ne régnèrent que de nom. En général, ils étaient trop jeunes pour pouvoir gouverner eux-mêmes et rarement iis arrivaient à l'âge d'homme. Le premier personnage de leur palais, le maire du palais^ s'empara du pouvoir et mt bien plus roi que le roi lui-même, qui ne fut plus désigné des lors que sous le nom de fainéant.
De 687 à 752, la mairie du palais se maintint dans la même famille, celle des Héristals^ qui, par ses talents et ses services, eut bientôt fait oublier les Mérovingiens dégénérés.
Sous la main de ces hommes énergiques, la Gaule sortit de l'anarchie où elle se débattait.
Pépin d*Héristal arrêta les barbares d'outre-Rhin qui avaient renouvelé leurs invasions en Gaule.
Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers (732).
Pépin le fire/* commença la soumission de l'Aquitaine qui s'était rendue indépendante.
La papauté. — En ce temps-là, l'évêque de Rome, qu'on appelait le
]pape^ commençait à avoir sur tous les évêqnes de la chrétienté une autorité mcontestée. Grégoire le Grand, qui occupa le trône pontifical de 590 à 604, profita de cette autorité pour entreprendre la conversion du monde barbare. En 597, il envoya dans la Grande-Bretagne des missionnaires qui convertirent les Andes et les Saxons. Ses successeurs en envoyèrent d'autres en Germanie. Le plus illustre de ces missionnaires fut saint Boniface.
Charles Martel et Pépin le Bref, dont les armées occupaient les frontières du Rhin, furent les protecteurs naturels des missionnaires. Ainsi il s'établit des relations amicales entre les chefs francs et la cour de Rome. Ce qui contribua encore à resserrer ces relations, ce fut la situation difficile où se trouvaient les papes à l'égard des Lombards.
Pépin le Bref, roi des Francs (752). — Depuis longtemps ces barbares, qui occupaient le nord de Tltalie, convoitaient Rome et le sud de la péninsule. Pour échapper à leur convoitise, le pape, qui, en outre, était brooitlé avec la cour de Constantinople, invoqua le secours des chefs francs. Comme Pépin le Bref n'était pas encore roi, le pape Zacharie l'autorisa à reléguer le dernier Mérovingien, Childéric III, dans un cloître, et à se faire couronner par saint Boniface, devenu archevêque de Mayence. En 753, le pape Etienne II vint le trouver en Gaule et lui donna l'onction sainte. Le roi n'était plus seulement un chef de guerre; il exerçait une autorité presque religieuse et semblait investi d'une mission sociale.
L'empire des Francs en 768. — A la mort de Pépin, la monarchie franque comprenait :
En Gaule, l'Austrasie conquise par Clovis.
— laNeustric — —
— l'Aquitaine — —
— la Burgundie — par ses fils.
— la Septimanie — par Pépin le Bref.
En Germanie, la Franconie — par Thierry I»', fils de Clovis.
— l'Alamanie — par Dagobert.
— la Bavière — —
•ryaiiisatloii de l*Eglise aa clncniième siècle*
« Le christianisme eut d'abord un sacerdoce de nature démocratique. Dans chaque ville, les chrétiens formèrent une communauté qu'ils appelèrent « l'assemblée », IxxXîjffCa. Cette petite commune se donna à elle-même ses chefs religieux, qui s'appelèrent les « plus âgés », -irpedêurepot. Elle se donna aussi un « surveillant », litidxoicoç. Elle eut enfin quelques fonctionnaires chargés des services matériels du culte ou de l'administration des biens communs; on les appela « serviteurs », 8tà-
IjO lectures historiques.
xovot. Ainsi furent fondés a les ordres majeurs » des évêques, des prêtres et des diacres. Il s'y ajoutait des sous-diacres, des lecteurs, des chantres ou psalniistes, des martyraires ou gardiens des reliques, des exorcistes. Tous ces hommes n'étaient que les élus et les serviteurs de la communauté ; mais, peu à peu, leur caractère plus sacré, plus voisin de Dieu, les éleva au-dessus d'elle. Ils se présentèrent aux yeux des hommes comme un corps choisi, 3^9590;, c'est-à-dire choisi de Dieu ; et tout ce qui n'était pas eux fut seulement une foule, Xaoç. Voilà le clergé et ' les laïques.
» Ce clergé lui-même avait son organisation intime, sa discipline, sa hiérarchie. Il s'était constitué à une époque où régnait l'empire romain, et, naturellement, il avait pris modèle sur cet empire... L'empire étant divisé en provinces et en cités, l'Eglise se partagea aussi en provinces et en cités. La cité, qui était l'unité administrative, devint aussi l'unité ecclésiastique. On ne l'appela pas d'abord un diocèse; on l'appela une 'jtapotx(a, « une paroisse »... Ce terme désignait tout le territoire de la cité ecclésiastique. L'évèque conservait son ancien titre, episcopus; il y joignit ceux de sacerdos et de pontifex. Or, ces deux termes étaient ceux par lesquels on avait désigné jusque-là, dans la religion païenne de l'empire, les grands prêtres provinciaux. Les évêques prirent leurs titres en prenant leur place...
» Au-dessus des évêques s'élevaient les métropolitains. Le titre d'archevêque ne fut usité en Gaule qu'à partir de la fin du septième siècle. Si le mot « métropolitain » est grec, le sens est romain. On remarquera, en effet, que presque tous les termes de l'organisation ecclésiastique sont grecs, mais que cette organisation est toute romaine. Sous Tempire, on appelait métropole celle des cités d'une province qui en était le chef-lieu. Gomme cette cité était supérieure administrativement aux autres cités, celui .qui en était évêque se trouva supérieur aux autres évêques. Ce n'est pas à dire qu 'évêques et métropolitains fussent les deux degrés d'un avancement, comme cela se voit de nos jours. Tous étaient évêques avec mêmes titres et mêmes attributions. Seulement l'évèque de la ville supérieure fut le premier parmi les évêques de la province. On en appelait du jugement de l'évèque à celui du métropolitain. Le métropolitain jugeait les contestations entre les évêques...
» Ce que nous appelons des cures ou des paroisses n'existait pas ou existait peu dans les premiers siècles. Le christianisme
L'ÉGLISE SOUS LES MÉROVINGIENS. loi
avait commencé dans les villes, et il n'avait connu d'abord qu'un organisme urbain. A mesure que se fit la lente conversion des campagnes, il fallut établir des églises rurales. Gela se fit peu à peu. On en voit dès le quatrième siècle. Elles deviennent plus nombreuses au cinquième. Grégoire montre des évèques créant successivement quelques paroisses dans les bourgs les plus importants de leur diocèse... Ce qui était plus nombreux que les paroisses rurales, c'étaient les oratoires des domaines privés. Aux cinquième, si^^ième et septième siècles, il existait peu de villages, semblalïles à nos villages modernes, c'est-à-dire peu d'agglomérations de petits propriétaires libres. Le plus souvent, un grand domaine appelé villa^ comprenant toute l'étendue qui forme aujourd'hui le territoire d'une commune, appartenait à un seul propriétaire. Il renfermait aussi toute la population d'un village; mais ces paysans étaient de simples tenanciers, les uns libres, les autres colons ou serfs, tous occupant la terre du maître, à charge de redevances ou de services. Dans ce domaine ainsi constitué, il se trouvait ordinairement un oratoire. Il appartenait au propriétaire et il servait aux besoins religieux de tous ses serviteurs et paysans. Le propriétaire était tenu d'attacher à cet oratoire une terre et un revenu suffisant pour l'entretien d'un ecclésiastique et de ses clercs... C'est de ces oratoires de domaines privés que sont venus les trois quarts de nos cures de villages. De même que le village moderne est dérivé lé plu^ souvent d'un ancien domaine, de même l'église paroissiale est dérivée très souvent de la chapelle privée d'un grand propriétaire. » (FusTEL DE CouLANGEs, la MoïiarcMe franque, Hachette et C'«.)
lies éwêqiueu.
De l'élection des évèques. — C'est une opinion très accréditée que, dans les premiers siècles de TEglise, Tévêque était élu par le peuple «ela cité. Cette opinion n'est pas entièrement fausse, mais elle est exagépée. En principe, un evêque ne pouvait être institué gue par les évèques de sa province ecclésiastic^ue, mais l'usage s'était établi que la cité fût consultée sur l'homme dont on allait faire son évêque. Aucune autorité n'avait le droit ni le pouvoir de lui imposer un chef dont elle ne voulait pas. Grégoire de Tonrs raconte, d'une manière très vivante, plusieurs élections qui eurent lieu en Gaule au cinquième siècle. Voici comment fut élu l'évêque Rusticus.
« Après la mort de Vénérandus, il s'éleva, dans la cité de Clermont une honteuse querelle au sujet de l'épiscopat; les
partis voulaient élire chacun un évoque, et il y avait parmi le peuple de très grandes dissensions. Un dimanche, pendant que les évéques de la province siégeaient, une femme voilée et vouée à Dieu s'avança hardiment et leur dit : « Ecoutez-moi, pontifes » du Seigneur, sachez que les hommes élus par ces gens-là » pour le sacerdoce ne plaisent point à Dieu, car le Seigneur » choisira aujourd'hui son évoque. Cessez donc d'insister et » d'agiter le peuple, mais soyez un peu patients, car Dieu vous » amène celui qui doit gouverner cette église. » Au milieu de l'étonnement général, survint un prêtre du diocèse, nommé Rusticus; il avait été désigné à cette femme dans une vision. En le voyant, elle s'écria : « Voilà celui qu'a choisi le Seigneur; » c'est le pontife que Dieu vous destine : qu'il soit nommé » évoque. )» Le peuple, à ces mots, oubliant ses discussions, proclama que c'était un choix digne et juste. Rusticus, placé sur le siège épiscopal, devint, à la satisfaction de tous, le septième évèque de Clermont. » (Grégoire de Tours, liv. II, 13.)
Ingérence des rois dans les élections. — Au sixième siècle, nous voyons, aux deux règles du choix de Tévèque par le peuple et de sa consécration par les évéques, s'ajouter une troisième condition, Tassentiment du roi. Il arrive même que cette condition devient la principale. Le peuple peut encore émettre son vœu; mais c'est le roi qui décide; quand il a prononcé, il ne reste plus aux évéques qu'à bénir et consacrer l'élu du prince. S'ils vont à rencontre de la volonté du roi, ils en sont sévèrement repris. En voici un exemple :
« Le roi Clotaire P' avait fait sacrer, sans le concours du métropolitain, Emerie évèque de Saintes. Quand il fut mort, Léonce, évèque métropolitain de Bordeaux, ayant rassemblé à Saintes les évéques de sa province, destitua Emerie, soutenant qu'il n'avait pas été élevé canoniquement au siège épiscopal. Emerie fut renvoyé, et les évéques nommèrent d'un commun accord, Héraclius, alors prêtre de la ville de Bordeaux ; puis ils envoyèrent, par ledit prêtre, l'acte de sa nomination signée de leur main, pour que Caribert donnât son approbation... Héraclius, arrivé à Paris, se rendit en présence du roi, et lui parla ainsi : « Salut, roi très glorieux ; le siège apostolique envoie à » ton Eminence un très ample salut. » A quoi le roi répondit : « Quoi donc, viens-tu de la ville de Rome pour nous apporter » ainsi les salutations de ton pape? » — « Ton père, Léonce, dit » le prêtre, et ses évéques provinciaux t'envoient saluer et te font » connaître qu 'Emerie a été rejeté de l'épiscopat pour avoir
» brigué le siège de Saintes, sans demander la sanction cano- » nique, en sorte qu'ils t'ont envoyé un acte de nomination » pour en mettre un autre à sa place, afin que, les trangres- » seurs des canons étant justement condamnés, ta puissance se » prolonge jusque dans les âges les plus reculés. » Quand il eut ainsi parlé, le roi plein de colère ordonna qu'on l'arrachât de sa présence et qu'on le mît sur un chariot rempli d'épines, pour le conduire en exil, et il ajouta : « Crois-tu donc qu'il n'y ait plus » au-dessus de vous quelqu'un des fils du roi Clotaire pour » maintenir ce qu'a fait son père, puisque vous osez ainsi » rejeter, sans nous en demander notre avis, l'évêque nommé » par sa volonté? » Puis il envoya des hommes de religion pour rétablir l'évêque dans son siège, et fît aussi partir quelques-uns de ses camériers qui obligèrent l'évêque Léonce à payer mille pièces d'or et imposèrent aux autres évêques une amende proportionnée à leurs facultés. Ainsi fut vengée "injure du prince. » (Grégoire de Tours, liv. IV, 25.)
Procès d'un évêque. — Il était rare, du moins dans les premiers temps, que la royauté se rendit justice elle-même. Le plus souvent, quand elle croyait avoir à se plaindre d'un prélat, elle en appelait aux évêques eux-mêmes. C'est ainsi qu'agit le tyran Chilpéric à l'égard de Prétextât.
« Chilpéric, voulant se venger de l'évêque Prétextât, qui avait marié son fils Mérovée à son ennemie Brunehaut, le fit arrêter et amener à Paris pour être traduit devant un conseil d 'évêques ; il l'accusait d'avoir transgressé les canons de l'Eglise en consacrant un mariage incestueux et d'avoir voulu soulever les Rouennais en leur distribuant des présents au nom de la reine d'Austrasie. Le concile était présidé par l'évêque de Bordeaux, Berthramm, qui avait épousé, de la manière la plus vive, les ressentiments du roi contre Prétextât et ne demandait pas mieux que de voir dans son confrère un traître et un voleur. La résistance énergique de Grégoire de Tours eût fait avorter cette procédure inique, si Prétextât, homme faible et crédule, ne se fût laissé persuader, par les agents de Frédégonde, d'avouer son prétendu crime, moyennant promesse de pardon.
» Dès qu'il eut fait cet aveu, le roi se prosterna aux pieds des évêques, disant : « Ecoutez, très pieux évêques! le coupable a » confessé son crime exécrable. » Alors, dit Grégoire de Tours, nous relevâmes en pleurant le roi, et il ordonna à Prétextât de sortir de l'église. Lui-même se retira dans son logis et nous
i54 LECTURES HISTORIQUES.
envoya les livres des canons, auxquels on avait ajouté un nouveau cahier, contenant les canons dits apostoliques, où se trouvaient ces paroles : « L'évêque, pris en homicide, adultère ou » parjure, doit être dépouillé du sacerdoce. » Lorsqu'on les eut lues, Prétextât demeurant saisi de stupeur, Tévêque Berthramm lui dit : « Ecoute, ô frère et collègue, comme tu n'as pas la » grâce du roi, notre hienveillance ne saurait être bonne à rien, » tant que tu n'auras pas obtenu qu'il te pardonne. » Après cela, le roi demanda qu'on déchirât sa tunique ou qu'on récitât sur sa tête le cent huitième psaume qui contient les malédictions contre Judas Iscariote, ou qu'on souscrivit un jugement contre lui pour le priver à jamais de la communion. « Je me refusai, dit Grégoire, à toutes ces conditions d'après la promesse du roi qu'il ne serait rien fait contre les canons. » Alors Prétextât fut enlevé de devant nos yeux et remis à des gardes ; ayant essayé de s'enfuir pendant la nuit, il fut rudement battu et envoyé en exil dans une île voisine de la cité de Coutances (577). » (Grégoire DE Tours, liv. V, 19.) ^
lie droit d*asile.
Le duc Austrapius. — Le droit d'asile, dont avaient joui certains temples païens, avait, lors du triomphe du christianisme, été attribué aui sanctuaires chrétiens. Il s'étendait non seulement à l'intérieur du temple, mais encore à ses dépendances extérieures. En Gaule, il n'y avait pas d'asile plus respecté que la basilique de Saint-Martin de Tours. Malheur à qui osait le violer I La punition ne se faisait pas attendre.
« Le duc Austrapius, craignant la poursuite de Chramm, s'était enfui dans la basilique de Saint-Martin. Chramm, dans l'intention de l'avoir de force, avait défendu que personne lui portât des aliments et ordonné qu'on le gardât si soigneusement qu'il ne pût même obtenir de l'eau à boire, afin que, poussé par la famine, il consentît à sortir de lui-même de la sainte basilique, et qu'on pût le faire périr. Comme il était à demi mort, quelqu'un entra, lui portant à boire un petit verre d'eau ; mais, au moment où il venait de le prendre, le juge du lieu s'élança rapidement sur lui, et, le lui ayant arraché de la main, répandit l'eau à terre ; mais avec la même rapidité s'ensuivirent aussitôt la vengeance de Dieu et les signes de la puissance du saint évêque, car le juge qui avait fait cette action, saisi de la fièvre le jour même, expira au milieu de la nuit. Après ce miracle, tout
le monde s'empressa de porter abondamment à Austrapius ce qui lui était nécessaire. » (Grégoire de Tours, liv. IV, 18.)
Malheureusement, tous ceux qui se réfugiaient dans Tasile ne se rendaient pas toujours dignes de la protection du saint. Ils avaient, du reste, trop de facilités de se livrer à leurs mauvais penchants.
Violation d'un asile. — « La loi qui consacrait Tinviolabilité des asiles religieux voulait que les réfugiés fussent pleinement libres de se procurer toute espèce de provisions, afin qu'il fût impossible à ceux qui les poursuivaient de les prendre par la famine. Les prêtres de la basilique de Saint-Martin se chargeaient eux-mêmes de pourvoir des choses nécessaires à la vie leurs hôtes pauvres et sans domestiques. Le service des riches était fait tantôt par des hommes et par des femmes du dehors, dont la présence occasionnait souvent de l'embarras et du scandale. A toute heure, les cours du parvis et le péristyle de la basilique étaient remplis d'une foule affairée ou de promeneurs oisifs ou curieux. A Theure des repas, un bruit d'orgie, couvrant parfois le chant des offices, allait troubler les prêtres dans leurs stalles et les religieux au fond de leurs cellules. Quelquefois aussi, les convives, pris de vin, se querellaient jusqu'à en venir aux coups, et des rixes sanglantes avaient lieu aux portes et même dans l'intérieur de Téglise. » (Aug. Thierry, Récits mérovingiens, IIL)
« Accusé d'avoir tué le roi Chilpéric, le camérier Ebérulf s'était réfugié dans la basilique de Saint-Martin. Le roi Contran jura devant tous les grands qu'il voulait non seulement détruire Ebérulf, mais encore sa postérité jusqu'à la neuvième génération, afin de faire cesser, par leur mort, cette coutume perverse de tuer les rois.
» Bien qu'il fût venu demander asile à saint Martin, le malheureux n'avait aucun respect pour la mémoire du saint évêque. Il commit souvent des meurtres, dans le portique même qui est aux pieds du saint et se livrait continuellement à des orgies et à de vains plaisirs. Un jour, étant déjà ivre, voyant qu'un prêtre tardait à lui apporter du vin, il l'assaillit à coups de poing et le frappa si violemment d'un débris de banc qu'il faillit en mourir. Par crainte du roi, Ebérulf demeurait dans la sacristie même de la basilique. Lorsque le prêtre chargé des clefs s'était retiré après avoir fermé les autres portes, les filles et les serviteurs
i56 LECTURES HISTORIQUES.
d'Ebérulf entraient par la sacristie et venaient admirer les peintures des parois ou examiner les ornements du saint tombeau, ce qui était un scandale pour les religieux. Le prêtre, en ayant été instruit, enfonça des clous dans la porte et mit des verrous en dedans. Ebérulf, après souper, pris de vin, s'en aperçut et entra comme un furieux dans la basilique, au commencement de la nuit, pendant qu'on cbantait les psaumes, et se mit à accabler Tévêque de malédictions, lui reprochant de vouloir le priver de la protection du saint.
» Cependant le roi Gontran dépêcha un certain Claude avec ces instructions : « Si tu parviens à faire sortir Ebérulf de la » basilique, pour le tuer ou Tenchaîner, je t'enrichirai de grands » présents; mais je t'avertis de ne faire aucune injure à la » sainte basilique. » Claude partit. En route, il commença, selon la coutume des barbares, à consulter les auspices, qui lui furent contraires. Il demandait en même temps à beaucoup de personnes, si le pouvoir de saint Martin se manifestait à l'instant même contre les parjures et ceux qui outrageaient ses suppliants.
» Après avoir disposé ses soldats, il entra dans la basilique et vint trouver Ebérulf. Il commença à jurer par tout ce qu'il y avait de plus sacré que personne ne lui était plus sincèrement attaché que lui et qu'il pourrait le réconcilier avec le roi. Ebérulf le crut. Le jour suivant, Ebérulf se trouva avec Claude et d'autres citoyens à un repas dans la sainte basilique. Claude attendait pour frapper Ebérulf que ses serviteurs se fussent éloignés. A la fin du repas, il lui dit : « J'aimerais à boire dans » ton logis, si nous avions des vins parfumés ou si tu avais la » bonté de faire venir des vins plus généreux. » Ebérulf envoya ses serviteurs, les uns après les autres, chercher des vins plus forts. Claude, le voyant seul, éleva la main vers la basilique et dit : « Bienheureux Martin, faites que je revoie ma femme et » mes parents ! » car le misérable était placé dans une cruelle alternative : il méditait de tuer Ebérulf dans le vestibule, et craignait le pouvoir du saint évêque.
» Alors un des serviteurs de Claude saisit Ebérulf par derrière et, l'ayant renversé, le livra, la poitrine découverte, aux coups du meurtrier. Mais Ebérulf put tirer son poignard et, au moment où Claude lui enfonçait son fer dans le sein, il lui plongea vigoureusement son poignard sous l'aisselle et lui coupa le poucç d'un nouveau coup. Les gens de Claude accoururent, et
comme Ebérulf, presque mort, s'efforçait de fuir, ils lui déchargèrent sur la tête de grands coups de sabre. La cervelle brisée, il tomba et mourut. Il n'avait pas été jugé digne d'être sauvé par le saint qu'il n'avait jamais imploré sincèrement.
» Claude, saisi de crainte, se réfugia dans la cellule de l'abbé, réclamant la protection de celui dont il avait outragé le patron. Mais déjà les gens d'Ebérulf accouraient, armés de lances et d'épées. Trouvant la porte de la cellule fermée, ils en brisèrent les vitres, et, lançant leurs javelots par les fenêtres, ils percèrent d'un coup Claude déjà à moitié mort. L'abbé eut de la peine à s'échapper vivant de la mêlée. Quant aux compagnons de Claude, ils s'étaient cachés derrière les portes et sous les lits. Quelquesuns des pauvres de l'église et d'autres, indignés du crime qui venait d'être commis, accoururent pour venger l'insulte faite à la sainte basilique. Les fuyards furent arrachés de leurs retraites et massacrés impitoyablement. Le pavé de la cellule fut souillé de sang. Après qu'on les eut tués, on les tira dehors, et on laissa leurs corps nus sur la terre froide. Les meurtriers s'enfuirent pendant la nuit ; mais la vengeance de Dieu ne tarda pas à s'appesantir sur ceux qui avaient souillé de sang humain un lieu qui lui était consacré. » (D'après Grégoire de Tours, liv.VII,29.)
I4a Tie monastique.
Dans la société mérovingienne, agitée par les passions les plus violentes, il n'y avait pas de place pour les âmes tendres et délicates qui avaient besoin, pour vivre, d'un peu de paix et d'espérance. Aussi formaient-elles- UD monde à part. Se détournant de plus en plus des hommes et des choses du siècle, elles se plongeaient dans fa vie contemplative, comme si elle leur eût ouvert un monde idéal meilleur que celui qui les entuurait. On vit de pieaz personnages se retirer au désert ou dans les bois pour y vivre en solitaireSjd'où leur nom d'ermites (Ipr.jioç, désert) ou de moine* mdvoç, seul). D'autres, sans abandonner le monde, se tirent un devoir de Téaitier par de» austérités qui allaient parfois à l'extravagance, comme ce stylite, nommé Volfilaïc, dont Grégoire nous a transmis l'histoire, qu'il s'était fait raconter par le solitaire lui-même.
Le stylite Vulâlaïo. — « ... Résolu à placer toutes les espérances de ma vie dans les mérites de saint Martin, je me rendis dans le territoire de Trêves, et j'y construisis de mes mains, sur cette montagne, la petite demeure que vous voyez. J'y trouvai une statue de Diane que les gens du lieu, encore
infidèles, adoraient comme une divinité. J'y élevai une colonne sur laquelle je me tenais avec de grandes souffrances, sans aucune espèce de chaussure; et lorsque arrivait l'hiver, j'étais tellement brûlé des rigueurs de la gelée que très souvent elles ont fait tomber les ongles de mes pieds, et l'eau glacée pendait à ma barbe en forme de chandelles; car cette contrée passe pour avoir des hivers très rudes. Ma nourriture était un peu de pain et d'herbe et une petite quantité d'eau. Alors commença à accourir vers moi une grande quantité de gens des villages voisins ; je leur prêchais continuellement que Diane n'existait pas, que le simulacre et les autres objets auxquels ils adressaient leur culte n'étaient absolument rien... Je priai aussi bien souvent le Seigneur qu'il daignât renverser le simulacre et arracher ces peuples à leurs erreurs. La miséricorde du Seigneur fléchit ces esprits grossiers et les disposa à prêter l'oreille à mes paroles, et à quitter leurs idoles... Ils se rassemblèrent en grand nombre autour de cette statue de Diane; ils y jetèrent des cordes et commencèrent à la tirer; mais tous leurs efforts ne pouvaient parvenir à l'ébranler. Moi, je suppliais avec larmes la miséricorde divine de détruire, par la puissance du ciel, ce que l'effort des hommes ne pouvait suffire à renverser. Je vins trouver les ouvriers ; je pris la corde et, dès le premier coup, l'idole tomba à terre. On la brisa ensuite et, avec des maillets de fer, on la réduisit en poudre...
» Les évéques, qui auraient dû me fortifier, afin que je pusse parfaire l'ouvrage commencé, survinrent et me dirent : « La » voie que tu as choisie n'est pas la bonne voie, et toi, indigne, » tu ne saurais t'égaler à Siméon d'Antioche, qui vécut sur sa » colonne. La situation du lieu ne permet pas, d'ailleurs, de » supporter une pareille souffrance ; descends plutôt, et habite » avec les frères que tu as rassemblés. » A ces paroles, pour ne pas être accusé du crime de désobéissance envers les évoques, je descendis, j'allai avec eux et pris aussi avec eux le repas. Un jour l'évêque, m'ayant fait venir loin du village, y envoya des ouvriers avec des haches, des ciseaux et des marteaux, et fit renverser la colonne sur laquelle j'avais coutume de me tenir. Quand je revins le lendemain, je trouvai tout détruit ; je pleurai amèrement; mais je ne voulus pas rét8d)lir ce qu'on avait abattu, de peur qu'on ne m'accusât de contrevenir aux ordres des évêques; et depuis ce temps je demeure ici, et me contente d'habiter avec mes frères. » (Grégoire de Tours, VIII, 15.)
Les premiers couvents. — Comme on le voit par ce récit, la pure solitude était peu goûtée des chefs de TEglise et de tous ceux qui avaient le souci de ses grands intérêts. « Il arriva donc de bonne heure, dit Fustel de Coulanges, que les solitaires se groupèrent entre eux. Les moines deviorent des cénobites (xoivô;, commun); ces deux mots, moine et cénobite, qui, au sens littéral, signifient le contraire lun et Tautre, furent synonymes; cela tient sans doute à ce que les deux idées s'associaient; les mêmes hommes étaient cénobites entre eux, puisqu'ils vivaient en communanté, mais ils étaient solitaires à Tégard du monde extérieur. Un monastère et un couvent {conventus) furent une même chose. »
Un monastère.
Les principaux monastères furent en Gaule : celui que saint Martin fonda en 360 à Ligugé, près de Poitiers; celui de Marmoutiers; celui de Lérins, fondé par saint Honorât; celui de Sainte-Croix, près Poitiers, établi par la reine Radegonde vers 555; celui de Luxeuil, élevé par saint Colomban Ters 590 ; celui de Montier-la-Celle, près Troyes, institué par saint Frobert an septième siècle, etc.
Si, dans leurs couvents, les moines s'étaient contentés de prier pour ceux qni priaient mal ou qui ne priaient pas, il est peu probable qu'ils eussent eu ^e aussi grande influence sur leur siècle. Ce n'étaient pas de pratiques pienses et d'élans mystiques qu'il s'agissait^ lorsque la barbarie pesait si loordement sur le monde et qu'on était toujours sous le coup de quelque invasion nouvelle. Ce qu'il fallait à la société d'alors, c'était un monachisme actif et laborieux qui pût réagir contre le monde barbare et défricher l'esprit rude des conquérants aussi bien que la terre devenue inculte et sauvage.
Le défrichement de la Gaule. — « Au moment où la race de Mérovée prend définitivement possession du pays, la
face de la Gaule avait bien changé de ce qu'elle était sous le gouvernement impérial. Des villes détruites n'avaient pas été reconstruites; des demeures rurales connues sous \e nom de vUla avaient disparu; des campagnes saccagées n'avaient pas été remises en culture. La nature, reprenant paisiblement ses droits, recouvrit d'une puissante végétation les espaces abandonnés. Les ruines des cités et des villa furent cachées sous la nouvelle forêt ; et la période de dévastation fut assez longue pour que les futaies devinssent hautes et les arbres séculaires. Le sol cultivé fut beaucoup amoindri, le sol inculte fut beaucoup agrandi.
... « Il faut, dit M. de Montalembert, se figurer la Gaule » entière et toutes les contrées voisines, toute la France ac- » tuelle, la Suisse, la Belgique et les deux rives du Rhin, » c'est-à-dire les contrées les plus riches et les plus populeuses » de l'Europe moderne, couvertes de ces forêts comme on en » voit encore à peine en Amérique, et comme il n'en reste plus » le moindre vestige dans l'ancien monde. Il faut se repré- » senter ces masses de bois, sombres, impénétrables, couvrant » monts et vallées, les hauts plateaux comme les fonds maré- » cageux; descendant jusqu'au bord des grands fleuves et de » la mer même; creusées çà et là par les cours d'eau qui se » frayaient à peine un chemin à travers les racines et les troncs » renversés; sans cesse entrecoupées par des marais et des » tourbières où s'engloutissaient les bêtes et les hommes assez » mal avisés pour s'y risquer; peuplées enfin par d'innombra- » blés bêtes fauves dont la férocité n'était guère habituée à » reculer devant l'homme et dont plusieurs espèces ont depuis » presque complètement disparu de nos contrées. » (Monta- » LEMBERT*, ks Moities d'Occident^ t. II, p. 338.)
« Les Latins avaient un beau mot pour exprimer la sensation causée par le silence, l'ombre, le froid et la majesté des forêts; c'était horror, sorte de frissonnement qui n'était ni sans crainte, ni sans respect, ni sans plaisir. Cette horreur était ce qui attirait les moines ; ils s'enfonçaient à la recherche de quelque retraite profonde et solitaire. Ici, il fallait se glisser, en déchirant ses
1. Montalembert (Charles Forbes, comte de), né à Londres, 1810, mort en 1861, s'est rendu célèbre par ses travaux d'histoire ecclésiastique dont les principaux sont : Vie de sainte Elisabeth de Hongrie (1836), Saint An,ielme (1844), Histoire des moines d'Occident (1859), etc.
vêtements, à travers des sentiers tellement tortueux et étroits, tellement hérissés d'épines, que les pieds pouvaient à peine y passer l'un après l'autre. Là, on rampait sous des branches entrelacées pour découvrir quelque étroite et sombre caverne obstruée par les pierres et les ronces. Si un antre leur offre un abri, ils s'y logent ; s'il faut creuser une cellule dans le roc, ils la creusent; si aucune demeure naturelle ne se présente, ils dressent une hutte de branchages et de roseaux; ou bien encore, rencontrant au fond des bois des débris d'anciens édifices, ils les transforment en cellules et en chapelles, au moyen de quelques rameaux fixés à un pan de mur ruiné, et là, perdus dans la solitude, où ne s'entendait plus d'autre bruit que le frémissement de la grande forêt, où ne se voyait plus d'autre mouvement que le balancement des arbres gigantesques, les moines associaient à ce murmure de la nature le religieux murmure de la prière. » Bientôt d'autres moines arrivaient; des gens de diverses conditions venaient chercher des secours spirituels ou même matériels, auprès des demeures hospitalières. Le roi ou le seigneur, touché de dévotion, accordait de vastes concessions dans ces espaces qui ne servaient qu'à la chasse; et le monastère, s'élevant au milieu de la forêt, la faisait reculer tout à l'entour pour en changer le sol en cultures productives. Ainsi se formaient de grandes clairières; ainsi le défrichement s'étendait; ainsi des populations se groupaient et des édifices religieux, remplaçant la hutte primitive, abritaient sous leur toit l'école, la bibliothèque, les instruments d'instruction aussi bien que la charrue, les engins aratoires et le produit des champs. Et désormais, les moines, louant le Seigneur qui bénissait leurs travaux, se réjouissaient au milieu d'une nature qu'ils avaient rendue féconde et bienfaisante * .
1. Saint Benoît de Nursie (duché de Spolète, en Italie) (480-543), ayant fondé an monastère sur les pentes du mont Cassin, non loin de Capoue, donna à ses moines une règle qui fut adoptée par la plupart des monastères d'Occident. Saint Benoit avait commencé par être ermite et s'était, dans sa jeunesse, adonné aux plas rudes pénitences. On raconte que, pour dompter en lui Tesprit du mal, il se jeta nu dans un buisson d'orties et de ronces, s'y roula longtemps et en sortit le corps couvert de plaies sanglantes. Il ne tarda pas à comprendre les dangers de la vie érémitique et ascétique. Devenu chef de nombreux religieux, il s'efforça de les détourner de ces pratiques barbares, qui, loin de mortifier la chair, ne font que l'irriter. Sa règle recommande une juste mesure en toutes choses. En voici quelcjues passages : « Nous avons quelque scrupule à régler la vie d'autrui d'une manière uniforme. Toutefois, eu égard à la faiblesse des infirmes, nous croyons qu'une hémine de vin par jour suffira à chacun. S'il s'en trouve à qui Dieu donne
« Partout, éclatait, dit M. de Montalembert, au sein de ces
» forêts si longtemps inabordables et de ces déserts désormais
» repeuplés, Thymne de la joie, de la reconnaissance et de
» Tauloration... N'est-on pas tenté quelquefois de tendre l'oreille
» et d'écouter s'il ne nous arrivera pas, à travers l'océan des
» âges, quelque faible écho de cette ravissante harmonie?
» Certes, jamais il ne s'est élevé de la terre vers le ciel concert
» plus doux que cette symphonie merveilleuse de tant de voix
» pieuses et pures, enthousiastes et fidèles, sortant toutes à la
» fois du sein des clairières et des vieilles futaies, du flanc des
» rochers, des bords des cascades et des torrents, pour célé-
» brer leur nouveau bonheur, ainsi que les oiseaux sous la
» feuillée ou que nos chers petits enfants, en leur charmant ra-
» mage, quand ils saluent, les uns comme les autres, avec la
» confiante joie de l'innocence, l'aube d'un jour dont ils ne
» prévoient ni les orages, ni le déclin. » (E. Littré*, Journal des savants, décembre 1862.)
la grâce et la force de s'en abstenir entièrement, qu'ils s'assurent d'en recevoir une récompense particulière. Mais si la nécessité du lieu ou le travail, ou l'ardente chaleur demande qu'on augmente cette mesure, le supérieur pourra le faire, s'il trouve bon, pourvu qu'il prenne bien garde que la gourmandise ou Tivrognerie ne s'y glissent... »
u L'oisiveté est l'ennemie de l'âme. C'est pourquoi les religieux doivent s'occuper pendant quelque temps aux ouvrages des mains, et, durant certaines heures, à la lecture des livres saints. Depuis Pâques jusqu'au 14 septembre, surtout le matin, qu'ils travaillent à ce qui sera nécessaire depuis la première heure du jour jusqu'à la quatrième, et que, depuis cette heure jusqu'à la sixième, ils s'occupent à la lecture. Après l'heure de sexte, se levant de table, qu'ils se reposent sur leurs lits en silence, ou qu'ils lisent, s'ils le préfèrent. On dira none environ à la huitième heure et demie, et puis ils travailleront jusqu'au soir à ce qu'il faudra faire ; que, si la nécessité ou la pauvreté du lieu les oblige à s'occuper eux-mêmes à recueillir et à ramasser les fruits, qu'ils ne s'en attristent point, parce qu'ils seront vrais religieux lorsqu'ils vivront du travail de leurs mains, comme ont fait nos pères et les apôtres. Que tout, néanmoins, se fasse avec discrétion et par mesure, à cause des lâches et des faibles. » (Suit un autre ordre du temps pour l'hiver et le carême.)
« Les dimanches, les frères s'occuperont tous à la lecture, excepté ceux qui seront employés aux divers offices. Que s'il s'en trouve qui ne veuille ou ne puisse lire ou méditer, qu'on lui fasse faire quelque ouvrage, afin qu'il ne demeure pas oisif.
» Quant aux frères faibles et délicats, qu'on leur donne un ouvrage ou un métier qui soit proportionné à leurs forces et qui leur fasse éviter l'oisiveté, ce à quoi l'abbé doit aviser. »
1. Littré (Emile), 1801-1881, membre de l'Académie des inscriptions, de l'Académie française, de l'Académie de médecine, fut, comme l'indique ces titres, un écrivain universel. Il est surtout célèbre par son Dictionnaire de la langue française et son Dictionnaire de médecine; mais il a laissé bien d'autres travaux remarquables, parmi lesquels : Etudes sur les barbares et le moyen âge. Médecine et médecins, la Science au point de vue philosophique, et une foule d'études publiées dans VHistoire littéraire de la France, le Journal des savants, etc.
lie monastère de Radeyonde à Poitiers.
Radegonde était la fille de Berther, roi des Thuringiens ; elle avait à peine huit ans, lorsque, après la ruine de sa famille, elle tomba aux mains du poi Clotaire. Sa grâce et sa beauté précoces produisirent une telle impression sur Tâme sensuelle du prince franc, qu'il se résolut de la faire élever à sa guise pour qu'elle devînt un jour son épouse.
Radegonde, gardée avec soin dans Tune des maisons royales de Neustrie, reçut, non la simple éducation des filles de race germanique qui n'apprenaient guère qu'à filer et à suivre la chasse au galop, mais l'éducation raffinée des jeunes Gauloises. A tous les travaux élégants d'une femme civilisée on lui fit joindre l'étude des lettres latines et grecques et la lectui'e des écrivains ecclésiastiques. Soit que son intelligence fût naturellement ouverte à toutes les impressions délicates, soit que la ruine de son pays et de sa famille dont elle avait été témoin, l'eussent frappée de tristesse et de dégoût, elle se prit à aimer les Uvres, comme s'ils lui eussent ouvert un monde idéal meilleur que celui qui l'entourait. Quand l'ordre fut donné de la faire venir à la résidence royale pour la célébration du mariage, elle prit la fuite; mais on l'atteignit, on la ramena et elle devint reine malgré elle.
Les fêtes de la cour de Neustrie, les banquets bruyants, les chasses périlleuses, les revues et les joutes guerrières la fatiguaient et la rendaient triste. Mais s'il survenait quelque évêque, un lettré, un homme de paix et de conversation douce, sur-le-champ elle abandonnait toute autre compagnie pour la sienne. Aussi^ Clataire disait-il avec humeur : « C'est une nonne que j'ai là, ce n'est pas une reine. »
Et en effet, pour cette âme froissée par tous les liens qui l'attachaient au monde, il n'y avait qu'un seul refuge, la vie du cloître. Radegonde y aspirait de tous ses vœux ; mais les obstacles étaient grands, et six années se passèrent avant qu'elle osât les braver. Un dernier malheur lui donna ce courage. Son frère, qui avait grandi à la cour de Neustrie, fut mis à mort par l'ordre du roi. Dès qu'elle apprit cette horrible nouvelle, sa résolution fut arrêtée. Elle se rendit à Noyon, auprès del'évêque Médard, célèbre dans toute la Gaule pour sa réputation de sainteté.
Quand elle se vit en sa présence, ses premiers mots furent un cri de détresse : « Très saint prêtre, je veux quitter le siècle et changer d'habit ! je t*en supplie, consacre-moi au Seigneur. » L'évêque hésitait, car l'église était pleine de guerriers francs qui le menaçaient. Mais Radegonde, jetant sur ses riches vêtements un habit de recluse, s'écria: « Si tu tardes à me consacrer et que tu craignes plus les hommes que Dieu, tu auras à en rendre compte, et le pasteur te demandera l'âme de sa brebis. » L'évêque alors ne balança plus et il la consacra diaconesse par l'imposition des mains. Les seigneurs francs n'osèrent plus toucher à celle qui avait désormais pour eux le double caractère de reine et de femme consacrée à Dieu.
Clotaire se montra d'abord fort irrité. Il menaçait d'aller lui-même saisir de force et ramener la fugitive, qui mena quelque temps la vie inquiète et agitée des proscrits réfugiés à l'ombre des basiliques. Elle passa de Tours à Poitiers, et de l'asile de Saint-Martin dans l'asile non moins révéré de Saint- Hilaire. Le roi consentit enfin à ce que la fille des rois thuringiens foudât à Poitiers un monastère de femmes.
Sur un terrain situé aux portes de la ville, Radegonde fit creuser les fondements du nouveau monastère, asile ouvert à ceux qui voulaient se dérober aux séductions mondaines et aux envahissements de la barbarie. C'était une habitation romaine avec toutes ses dépendances, des jardius, des portiques, des salles de bains et un oratoire. Ces préparatifs de réclusion, faits par une personne royale, frappaient vivement les esprits : « Voyez, disait-on, l'arcbe qui se bâtit près de nous contre le déluge des passions et les orages du monde. »
Le jour, où la reine entra dans ce refuge d'où ses vœux lui prescrivaient de ne plus sortir que morte, fut un jour de joie populaire. Les places et les rues . qu'elle devait parcourir étaient remplies d'une foule immense. Elle fit le trajet à pied escortée d'un grand nombre de jeunes filles qai allaient partager sa réclusion. La plupart étaient de race gauloise et filles de sénateurs.
Ce fut vers l'année 555 que commença pour Radegonde la vie de retraite qu'elle avait si longtemps désirée. Cette vie selon ses rêves était la paix du cloître, l'austérité monastique unie à quelques-uns des goûts de la société civilisée. L'étude des lettres figurait au premier rang des occupations imposées à la communauté : on devait y consacrer deux heures chaque jour, et le reste du temps était donné aux exercices religieux, à la lecture des livres saints et à des ouvrages de femmes. Les plus intelligentes des sœurs, au lieu de filer, s'occupaient dans une autre salle à transcrire des manuscrits. Quoique sévère sur certains points, comme l'abstinence de la viande et du vin, la
règle tolérait quelque chose des commodités et des délassements de la vie mondaine. Une table était souvent dressée pour les amis et les étrangers de distinction ; on leur servait des collations, dont la reine faisait les honneurs par courtoisie, tout en s abstenant d'y prendre part.
Après, avoir ainsi tracé la voie et donné l'impulsion, Radegonde abdiqua et fit élire, comme abbesse, une jeune. Gauloise, nommée Agnès, qu'elle avait prise en affection depuis son enfance. Volontairement descendue au rang de simple religieuse, Radegonde faisait sa semaine de cuisine, balayait à son tour la maison, portait l'eau et le bois comme les autres ; mais, malgré cette apparence d'égalité, elle était reine dans le couvent par le prestige de sa naissance, son titre de fondatrice et l'ascendant de l'esprit, du savoir et dç la bonté.
11 y avait déjà plus de dix ans que le monastère de Poitiers attirait sur lui l'attention du monde chrétien, lorsque le fameux poète Venantius Portunatus le visita comme une des choses les plus remarquables que pût lui offrir son voyage à travers la Gaule. 11 y fut accueilli avec distinction et comblé de louanges. Les semaines, les mois se passèrent, tous les délais furent épuisés, et quand le, voyageur parla de se remettre en route, Radegonde lui dit : « Pourquoi partir? pourquoi ne pas rester parmi nous? » Ce vœu d'amitié fut pour Fortunatus comme un arrêt de la destinée ; il dit adieu à sa belle Italie, s'établit à Poitiers et y devint *prêtre, en attendant qu'il en devînt évéque.
Facilitées par ce changement d'état, ses relations avec Agnès et Radegonde, qu'il appelait du nom de mère et de sœur, devinrent plus assidues et plus intimes. Il se constitua leur homme d'affaires. Le monastère avait des biens considérables qu'il fallait gérer et défendre contre les violences du jour. Fortunatus employa à cette tâche ce qu'il avait de connaissance du monde et de ressources dans l'esprit. Son influence absolue sur les affaires extérieures ne l'était guère moins sur l'ordre intérieur et la police de la maison; il était l'arbitre des petites querelles, le modérateur des passions vives et des emportements féminins. Les adoucissements à la règle, les grâces, les repas d'exception, s'obtenaient par son entremise et à sa demande.
Du reste, Fortunatus alliait à une grande souplesse d'esprit une assez grande facilité de mœurs. Son orthodoxie était irréprochable, mais, dans la pratique de la vie, ses habitudes étaient molles et sensuelles. 11 aimait la table et se plaisait à peindre en
vers Tabondance et les douceurs d'un repas bien servi. Habiles, comme le sont toutes les femmes, à s'attacher un ami par les faibles de son caractère, Radegonde et Agnès rivalisaient de complaisance pour ce penchant du poète. Chaque jour, elles envoyaient au logis de Fortunatus les prémices du repas de la maison ou des mets délicatement préparés à son intention.
Cet homme d'humeur gaie et légère, qui avait pour maxime de prendre toujours la vie du côté agréable, était, dans ses entretiens avec la fille des rois de Thuringe, le confident d'une souffrance intérieure, d'une mélancolie de souvenir dont lui-même devait se sentir incapable. Radegonde avait atteint l'âge où les cheveux blanchissent, sans oublier aucune des impressions de son enfance, et, à cinquante ans, la mémoire des jours passés dans son pays, auprès des siens, lui revenait aussi fraîche, aussi douloureuse qu'au premier moment de sa captivité. Il lui arrivait souvent de dire : « Je suis une pauvre femme enlevée. » Elle retraçait alors, dans leurs moindres détails, les scènes de désolation dont elle avait été le témoin et la victime. Le souvenir du foyer paternel et des vieilles affections de famille demeurait pour elle un objet de culte et de passion. L'image de ses parents morts ou bannis ne cessait de lui être présente. 11 y avait quelque chose de sauvage et d'emporté dans ces élans d'âme vers les derniers débris de sa race, vers le fils de son oncle réfugié à Constantinople, vers des cousins nés dans l'exil et qu'elle ne connaissait que de nom. Cette femme qui, sur la terre étrangère, n'avait rien pu aimer que ce qui éta^t empreint de christianisme et de civilisation, colorait ses regrets patriotiques d'une teinte de poésie inculte, d'une réminiscence des chants nationaux qu'elle avait jadis écoutés dans le palais de bois de ses ancêtres ou sur les bruyères de son pays. La trace s'en retrouve çà et là, visible encore, bien que certainement affaiblie, dans quelques pièces de vers où Fortunatus, parlant au nom de la reine barbare, cherche à rendre telles qu'il les a reçues, ses confidences mélancoliques.
« J'ai vu les femmes traînées en esclavage, les cheveux épars. L'une » marchait nn-pieds dans le sang de son mari, i autre passait sur le cadavre » de son frère. — Chacun a eu son sujet de larmes, et moi j'ai pleuré » pour tous. — J*ai pleuré mes parents morts, et il faut aussi que je pleure n ceux qui sont restés en vie. — Quand mes larmes cessent de couler, » quand mes soupirs se taisent, mon chagrin ne se tait pas. — Lorsque le » vent murmure, j'écoute s'il m'apporte quelque nouvelle; mais l'ombre
» d'aucun de mes proches ne se présente à moi. — Tout un monde me » sépare de ceux que j'aime le plus. — En quels lieux sont-ils? je le de- » mande au vent qui siffle, aux nuages qui passent; je voudrais que quelque » oiseau vînt me donner de leurs nouvelles. — Ah! si je n'étais retenue » par la clôture du monastère, ils me verraient arriver auprès d'eux. Je » m'embarquerais parle gros temps; je voguerais dans la tempête. Les ma- » telots trembleraient, et moi je n'aurais aucune peur. Si le vaisseau se » brisait, je m'attacherais à une planche et je continuerais ma route ; et, si » je ne pouvais saisir aucun débris, j'irais jusqu'à eux en nageant. »
Telle était la vie que menait Fortunatus, vie mêlée de religion sans tristesse et d'affections sans aucun trouble. Ce dernier et curieux exemple d'une tentative d'alliance entre la perfection chrétienne et les raffinements sociaux de la vieille civilisation, aurait passé sans laisser de souvenirs, si l'ami d'Agnès et de Radegonde n'eût marqué lui-même, dans ses vers, jusqu'aux moindres phases de la destinée qu'il s'était choisie avec tant de bonheur. Là se trouve inscrite l'histoire de cette société de trois personnes liées ensemble par une amitié vive, la sympathie religieuse, le goût des choses de l'esprit, et le besoin de conversation instructive ou enjouée. (D'après Aug. Thierry, Récits méromngiens, v.)
Grégoire le Grand.
Vers la fin du sixième siècle, la ville de Rome, grande par les souvenirs de sa puissance et parce qu'elle se nommait le siège de saint Pierre, avait ponr évêque un homme de race sénatoriale, en qui la tendresse d'âme et le zèle de la foi se mêlaient à l'esprit d'action et à la politique du vieux patriciat romain. Grégoire, fils de Gordien, de l'illustre famille des Anicius, renonça jeune à son immense fortune et aux plus hautes dignités pour embrasser l'état monastique. Il parait que, dans cette nouvelle vie, l'instinct de sa nature active le portait en imagination vers des pèlerinages lointain» et des entreprises périlleuses, telles que la conversion des tribus encore païennes dont la présence, au delà des Francs ou parmi eux, à l'extrémité ua territoire enlevé à l'empire, avait rendu plus étroites les limites du monde chrétien. Sa pensée, qui peut-être aimait à errer au nord de la Gaule / et aux confins occiaentaux de la Germanie, fut, par un incident fortuit, ) attirée sur la Bretagne anglo-saxonne et s'y fixa de manière à ne pouvoir / plus s'en détacher. )
« Un jour que le moine patricien traversait le marché de Rome, il vit, parmi les choses exposées en vente, de jeunes esclaves étrangers, dont les cheveux blonds de la nuance la plus claire, la blancheur et la beauté le frappèrent vivement. Touché d'admiration et d'intérêt, il demanda au marchand d'esclaves
de quel pays ces enfants avaient été amenés. « C'est, répondit )) celui-ci, de Tîle de Bretagne. — Sont-ils chrétiens, reprit » Grégoire, ou encore enveloppés dans les erreurs du paga- » nisme? » A la réponse du marchand : « Ils sont païens, » Grégoire s'écria : « Quel malheur que de si charmants visages )ï soient sous la main du prince des ténèbres, que de si beaux » fronts couvrent une âme encore vide de la grâce de Dieu ! » S'adressant une troisième fois à son interlocuteur, il le pria de nommer la nation à laquelle ils appartenaient. Le marchand répondit : « Us sont de la nation des Angles. » Et Grégoire, jouant sur ce nom, répliqua : a Des Anges, très bien dit, car » puisqu'ils ont une* figure angélique, c'est chose convenable » qu'ils puissent un jour devenir des concitoyens des anges dans » le ciel. » Cette impression de vive sympathie, et les idées d'apostolat chrétien qui en avaient été la suite, accompagnèrent le descendant des Anicius à son retour au monastère qu'il avait fondé sur le mont Aventin, dans le palais même de ses ancêtres. Usant de tout son crédit auprès du pape Benoît P', Grégoire l'invita instamment à envoyer des missionnaires chargés de prêcher l'Evangile aux païens de l'île de Bretagne, et il demanda pour lui-même la grâce de faire partie de cette mission. Benoît y consentit et le départ eut lieu. Mais les Romains regrettaient l'absence de Grégoire; peu de jours après, le peuple fit, sur le passage du pape, des démonstrations de mécontentement, et le pape, effrayé, rappela Grégoire, dont le retour mit fin au projet de mission en Bretagne.
» Devenu chef de l'Eglise romaine, Grégoire songea de nouveau à l'entreprise qui avait été le plus cher de ses rêves. Il •confia la tâche d'aller outre-mer évangéliser les Anglo-Saxons à quarante religieux de son monastère du mont Aventin, et il mit à leur tête, avec des pouvoirs spéciaux, Augustin, prieur de ce monastère. Le chef de la mission était désigné d'avance comme évêque de l'Angleterre et à se faire consacrer sous ce titre, s'il était reçu dans le pays. » (Aug. Thierry, Conquête de VAngteterre par les Normands, ch. i".)
Conversion des Anglo-Saxons.
Augustin aborda à cette même pointe de Thanet où avaient jadis débarqué les légions de César et les premiers pirates saxons. Ethelbert était alors roi de Kent. Sa femme, d origine franque, était catholique. U est
permis de croire que l'épouse du roi païen ne resta pas inactive en cette circoostance, et que toutes les effusions de la tendresse domestique furent employées à rendre Etheibert favorable aux missionnaires. Le roi les écouta, leur promit de s'établir dans sa capitale, Kentwara-Byrig (Canterbory) et reçut enfin le baptême. Les Saxons mirent un grand empressement à imiter leur prince; aussi Augustin écrivit-il au pape : « La moisson est grande, et les travailleurs n'y suffisent plus. » Une nouvelle mission de moines partit de Rome, et bientôt Londres, Rochester, toutes les grandes Tilles saxonnes reçurent le christianisme.
Peu d'années après, une fille d'Ethelbert, nommée Ethel- ^ berghe, fut mariée au roi païen du Northumberland, Edwin, le priocipal chef des Angles. La nouvelle épouse partit du pays de Kent accompagnée d'un membre de la mission romaine, appelé , Paulin, qui fut d'avance ordonné archevêque d'York, selon le plan du pape Grégoire, et dans cette espérance que la femme serait l'instrument de la conversion du mari.
Edwin, tout d'abord, ne voulut écouter aucune proposition de baptême; mais il aimait l'entretien de ceux qui désiraient le convertir. Afin d'agir sur son esprit indécis, il vint de Rome une lettre du pape Boniface qui lui apportait la bénédiction du bienheureux Pierre, prince des apôtres, et lui annonçait l'envoi d'une tunique ornée de bordures en or et d'un manteau de laine fined'Ancône. Ethelberghe recevait aussi, pour gage de la bénédiction de l'apôtre Pierre, un peigne d'ivoire doré et un miroir d'argent. Ces dons furent agréés; mais ils ne décidèrent pas le roi Edwin à recevoir le baptême.
Il y avait dans la vie d'Edwin une aventure extraordinaire dont sa femme seule devait connaître le secret. Fils de roi, il avait passé les premières années de sa jeunesse dans l'exil et poursuivi par la haine du conquérant de son pays. Il s'était cru en sûreté auprès de Redwald, roi des Angles orientaux, quand il apprit que ce prince, gagné par des offres d'argent, venait de promettre de le livrer mort ou vif à son persécuteur. A cette terrible nouvelle, le jeune exilé sortit du palais de Redwald; mais, ne sachant plus où trouver un refuge, il n'eut pas môme la volonté de fuir et s'assit machinalement sur une pierre du chemin. Au milieu du silence de la nuit, il vit ou crut voir un homme inconnu s'approcher de lui et l'aborder en disant : « Je sais qui tu es, pourquoi tu es triste et quels malheurs tu redoutes. Dis-moi quelle récompense tu voudrais donner à celui qui te délivrerait de cette affliction. — Tout ce qui sera jamais en mon pouvoir » , répondit le jeune prince. L'inconnu reprit : « Et
si quelqu'un te promettait que tu seras roi à la mort de tes ennemis, et roi supérieur à tes ancêtres, que lui donnerais- tu? » Edwin répondit : « J'aurais pour lui une reconnaissance digoe d'un tel bienfait. » L'inconnu répliqua : « Si devant toi était celui qui peut te prédire la meilleure voie pour ta vie et te donner de meilleurs conseils que n'en ont jamais reçus tes pères, l'écouterais-tu et voudrais-tu obéir à ses commandements? » Edwin promit et l'apparition, étendant la main droite et la lui posant sur la tète, lui dit : « Quand un pareil signe se représentera à toi, rappelle-toi ce moment et ce discours. » Au matin, un ami du jeune prince qui le cherchait lui apprit que Redwald ne voulait pas violer envers lui les lois de l'hospitalité. C'était l'accomplissement de la première parole. Il vit s'accomplir la seconde, lorsqu'à la mort du persécuteur de sa famille, il devint roi de tout le pays situé entre le Forth et THumber. Restait la troisième parole qui, plus que jamais, lui revint à la pensée dans ses perplexités sur le choix à faire entre deux religions.
Un jour qu'il était seul dans son appartement, la porte s'ouvrit tout à coup, et il vit venir à lui un personnage marchant gravement comme celui du songe, qui s'approcha et lui posa la main sur la tête en disant : « Reconnais-tu ce signe ? » C'était Paulin qui avait sans doute appris d'Ethelberghela mystérieuse aventure d'où sortait le moyen infaillible de vaincre l'irrésolution du roi. La victoire fut complète; le Saxon, frappé de stupeur, voulut se prosterner devant le Romain devenu soq maître, mais celui-ci le releva. « Souviens- toi, lui dit-il, de la troisième promesse, et ne diffère plus de la remplir. » Edwin répondit qu'il était prêt à recevoir la foi chrétienne; toutefois il ne promit que pour lui seul. Ayant convoqué le grand conseil national, il exposa aux magistrats, aux prêtres et aux guerriers les motifs de son changement de croyance, puis, s'adressant à chacun des assistants l'un après l'autre, il demanda ce qu'il leur semblait de cette doctrine nouvelle pour eux.
Le chef des prêtres parla le premier : « Mon avis, dit-il, est » que nos dieux sont sans pouvoir, et voici sur quoi je me fonde : j> pas un homme ne les a servis avec plus de zèle que moi, et » pourtant je suis loin d'être le plus riche et le plus honoré parmi » le peuple. » Un chef des guerriers se leva ensuite et parla en ces termes : « Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui » arrive parfois dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à » table avec tes capitaines et tes hommes d'armes, qu'un bon
» feu est allumé, que ta salle est bien chaude, mais qu'il pleut, » neige et vente au dehors. Vient un petit oiseau à tire-d'aile, » entrant par une porte et sortant par Tautre : Tinstant de ce » trajet est pour lui plein de douceur, il ne sent plus ni la pluie » ni l'orage ; mais cet instant est rapide, l'oiseau a fui en un » clin d'oeil, et de l'hiver il repasse dans l'hiver. Telle me » semble la vie des hommes sur cette terre et son cours d'un » moment, comparé à la longueur du temps qui la précède et » qui la suit. Ce temps est ténébreux et incommode pour nous ; » il nous tourmente par l'impossibilité de le connaître ; si donc » la nouvelle doctrine peut nous apprendre quelque chose de » plus certain, elle mérite que nous la suivions. »
Ce discours détermina la victoire du missionnaire ; l'assemblée renonça solennellement au culte des faux dieux. Quand Edwin proposa de renverser les temples et les images de ces dieux, le chef des prêtres monta à cheval et, brandissant une pique, galopa vers le temple et d'un coup de lance frappa les murs et les idoles. On bâtit à la place une église en bois oii Edwin et les Angles de toute condition reçurent le baptême. » (D'après Aug. Thierry, la Conquête de V Angleterre, liv. P'.)
liaint Boniface.
« Vinfried (c'est le nom germanique de Boniface) se donna sans réserve aux papes, et, sous leurs auspices, se lança dans ce vaste monde païen de l'Allemagne à travers les populations barbares. 11 fut le Colomb et le Cortez de ce monde inconnu, où il pénétrait sans autres armes que sa foi intrépide et le nom de Rome. Cet homme héroïque passant tant de fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des nations; c'est par lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec les tribus germaniques ; c'est lui qui, par la religion, par la civilisation, attacha au sol ces tribus mobiles, et prépara à son insu la route aux armes de Charlemagne. Il éleva sur le Rhin la métropole du christianisme allemand, l'église de Mayence, l'église de l'empire, et plus loin, Cologne, Téglise des reliques, la cité sainte des Pays-Bas. La jeune école de Fulde, fondée par lui au plus profond de la barbarie germanique, devint la lumière de l'Occident et enseigna ses maîtres. Premier archevêque de Mayence, c'est du pape qu'il voulut tenir le gouvernement de ce nouveau monde chré-
'tien qu'il avait créé. Par son serment, il se voue, lui et ses successeurs au prince des apôtres « qui seul doit donner le pallium aux évoques...
» Après avoir fondé neuf évêchés et tant de monastères, au comble de sa gloire, à l'âge de soixante-treize ans, il résigna Tarchevôché de Mayence à son disciple Lulle et retourna simple 1 missionnaire dans les bois et les marais de la Frise païenne, où ■ il avait, quarante ans auparavant, prêché la première fois. Il y trouva le martyre. » (Michelet*, Hist, de France, t. 1°'.)
Fondation du nàonastère de Fulde.
« L'origine de labbaye de Fulde nous rappelle ces modernes explorations des Européens au sein des parties les moins connues de l'Amérique ou de l'Afrique.
» Sturme, un des disciples de Boniface, ayant manifesté le désir de se retirer dans le désert, Boniface en profita; il lui adjoignit deux compagnons, leur donna sa bénédiction et leur dit : (( Allez dans la forêt de Buchone, ainsi nommée à cause » des hêtres, et cherchez-y un lieu propre pour les serviteurs de » Dieu. »
» Sturme et ses compagnons partirent. Ils marchèrent trois jours, ne voyant que le ciel et la terre couverte de grands arbres. Arrivés à un endroit nommé Hirsfeld, ils se crurent au terme de leur voyage et se mirent à bâtir de petites cabanes couvertes d'écorces d'arbres ; ils y demeurèrent longtemps, s'appliquant aux jeûnes, aux veilles et à la prière. Ce furent les commencements du monastère d'Hirsfeld, en 736.
» Sturme en partit quelque temps après pour aller trouver Boniface : « Je crains que vous ne soyez pas en sûreté, lui dit
1. Michelet (Jules), né à Paris en 1798, mort en 1874, fut successivement professeur d'histoire à l'Ecole normale, à la Sorbonne, au Collège de France. l\ fut aussi chef de la section historique aux Archives. Il débuta, en 1826, par les Tableaux synchroniques de l'histoire moderne, publia ensuite : Histoire romaine (1831), Précis de l'Histoire moderne (1833), Histoire de France (1837-67), Histoire de la Révolution française (1847-53), et de magnifiques études sur la nature {l'Oiseau, la Mer, etc.). Michelet est le plus puissant historien de notre temps. Doué d'une imagination ardente, il fait revivre les époques écoulées, comme s'il y avait lui-même vécu : c'est un peintre merveilleux, un grand poète en prose. Malheureusement, il manque parfois d'impartialité et d exactitude; « comme dans la mêlée des choses humaines, les contradictions abondent dans son œuvre. »
» son maître, car vous savez qu'il y a tout près des Saxons bien » farouches : cherchez un lieu plus éloigné. » Sturme retourne à son désert, prend deux d'e ses compagnons, et remonte la rivière de Fulde à Taide d'un bateau. Trois jours se passent et rien ne le contente. Il revient à Hirsfeld. Boniface le mande auprès de lui, et lui ordonne de chercher encore.
» Cette fois, Sturme partit seul, monté sur un âne, chantant des psaumes et priant. Il s'arrêtait où la nuit le prenait, et, de peur que les bêtes ne mangeassent son âne, il formait autour des espèces de haies. Etant arrivé au grand chemin de Mayence, il rencontra un grand nombre de Sclavons qui se baignaient dans la Fulde. C'était un peuple venu du nord qui, depuis plus d'un siècle, ravageait Tempire et s'étendait bien avant dans la Germanie. Ces barbares se prirent à rire et à se moquer du pauvre moine et de sa bête, mais ne lui firent aucun mal. Enfin, Sturme trouva un lieu qui lui parut convenable, puis en porta la nouvelle à Boniface qui, sachant que ce lieu appartenait au prince Carloman, le lui demanda pour y fonder un monastère, « ce que Un abbé.
» personne, ajouta-t-il, n'avait
» encore entrepris dans la partie orientale du royaume. » Carloman le lui accorda avec l'étendue de quatre mille pas tout à l'cntour. Neuf ans s'étaient écoulés depuis la fondation d 'Hirsfeld; Sturme et sept autres moines commencèrent les travaux.
» Deux mois après, Boniface s'y rendit avec un grand nombre d'ouvriers, qui aidèrent les moines à défricher le lieu et à bâtir l'église. Le monastère achevé, Sturme en fut l'abbé. Sur la fin de sa vie, il eut la consolation de voir sous ses ordres quatre
cents moines bénédictins, sans compter les novices et d'autres personnes moins considérables dont le nombre était très grand. » Boniface, rendant compte au pape de ces travaux, écrivait : « Il y a dans une vaste forêt un lieu sauvage au milieu des » peuples de notre mission, où nous avons bâti un monastère » et établi des moines qui vivent selon la règle de saint Benoît. » J'ai acquis ce lieu par le moyen de Garloman, ci-devant prince » des Francs, je Tai dédié au Sauveur et je me propose, avec » votre consentement, de m'y reposer quelques jours pour le » soulagement de ma vieillesse et d'y être enterré après ma » mort. » (J. Leroux, Encyclopédie nouvelle, art. Boniface.)
Principaux recueils. — Patrologie latine de Aligne, série II, 221 vol., 1844-57.
— Regesta Pontificum Bomanorum, édités par Jaffé, 2 vol., 2' édil., 1885-88. — Berum Britannicarum medii xvi scriptores, 1858.
Ecrivains originaux. — Paul Diacre, Hist. Longobardorum (dans les Monumenta Germanias historica). — Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum (dans les Berum Britannicarum scriptores). — Liber ponti/icalis, édité par l'abbé Duchesne, 1884. — Lettres de Boniface (dans la collection Migne, t. LXXXIX).
Livres de seconde main. — L. Pingaud, la Politique de saint Grégoire le Grandy 1877. — Aug. Thierry, Conquête de l'Angleterre par les Normands, t. l*"".
— Green, Bist. du peuple anglais, t. !•% 1889. — Montalembert, les Moines d''Occident, 5 vol., 1860-74. — Lavisse, l'Entrée en scène de la papauté {Bévue des Deux-Mondes, 15 déc. 1886). — Mignet, Notices et mémoires historiques, 2 vol., 1813.