Contre les Aquitains
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Contre les Bavarois
— les Saxons
— les Bretons
— les Lombards
— les Arabes d'Espagne.
— les Thuringiens . , . . .
— les Slaves de l'Elbe...
— les Sarrasins d'Italie. .
— les Danois
— les Avares
— les Grecs
près la même que celle où s'était trouvé autrefois l'empire romain à l'égard de ses envahisseurs. Les nouveaux maîtres de l'Europe occidentale se voyaient, à leur tour, pressés par des armées de barbares. Encore barbares eux-mêmes, imparfaitement établis, presque toujours en armes les uns contre les autres, ils n'avaient pu constituer ni d'Etat, ni de confédération solide. Le rôle de Charlemagne, chef de la nation la plus considérable et la mieux partagée, était de rallier toutes les nations ensemble sous sa domination, de maintenir, malgré les barbares, l'intégrité du territoire de l'ancien empire romain, et de porter dans le foyer des invasions, pour ramener autant que possible la tranquillité future de l'Europe, une guerre, soit d'extermination, soit de conquête.
A propos des guerres de Saxe. — La guerre qu'il tit aux Saxons fut la plus longue et la plus pénible de toutes celles qu'il entreprit. Ces peuples représentaient, au huitième siècle, la puissance barbare telle que les Romains l'avaient connue. Ils n'étaient point sédentaires et ne vivaient que par la guerre. En conquérant leur pays, Charles reporta au delà de 1 Elbe les frontières de la barbarie et tarit ainsi la source des invasions germaniques. 11 força les vaincus à accepter le baptême et la civilisation. Malheur à ceux qui s'y refusaient, il les faisait massacrer. 11 en fit un jooi , décapiter quatre mille cinq cents à Yerden.
<c Telle était la méthode employée par le grand Charles pour faire des conversions. Qu'on le condamne; assurément, nous souscrivons sans hésiter à cette condamnation. Cependant peuton exiger que le fils de Pépin n'ait été ni de sa race, ni de son temps?... Avec nos idées modernes, loin d'agrandir son territoire, il eût perdu bien vite l'héritage de son père; loin de porter la terreur salutaire des armes chrétiennes jusqu'aux limites de la Saxe, de la Moravie, de la Poméranie, et du Danemark, il eût ouvert aux envahissements de la barbarie et la Gaule centrale et l'Italie et Rome elle-même. Ces sanglantes hécatombes, qui révoltent à bon droit notre conscience, n ont pas causé la plus légère émotion aux anciens annalistes; ils ont parlé de tous ces troupeaux de victimes offertes à la sécurité de l'empire et de la religion, et cela ne les a pas du tout empêchés d'appeler Charlemagne le très magnanime et très clément empereur. Quant aux romanciers, interprètes plus naïfs encore du sentiment populaire, ils ne trouvent jamais que l'histoire offre assez d'hécatombes à la grande piété de Charlemagne. Aussitôt que le terrible chef des Francs rencontre dans les romans un des paladins ennemis, il lui crie : a Fais-toi chrétienner ou je t'arrache l'âme. » On compte dans la chronique du faux Turpin, plusieurs armées de trois cent mille, quatre cent mille Sarrasins que Charlemagne ou ses preux massacrent sans délibérer, et, comme il semble, en toute justice, quand leurs chefs ne mon-
trent pas assez d'empressement à demander le baptême * . Enfin l'Eglise elle-même a célébré maintes fois en prose, en vers et dans tous les rythmes, ces divers massacres, soit réels, soit imaginaires. Voici une des séquences de l'office de saint Charlemagne, tirée d'un rituel de Zurich :
Hic est Christi miles forlis; Hic inviclae dux cohortis,
Decem slernit millia ; Terrani purgat a loiio, Atqiie metit cum gladio
Ex messe zizania.
» Laissons un instant les griefs de noire tolérance religieuse et de notre mansuétude internationale, pour ne voir dans Gharlemagne que le triomphateur des Huns, des Saxons, des Baïvares, des Lombards, des Sarrasins, etc., promenant de Tune à l'autre frontière des armées victorieuses, et menant en tous lieux les germes altérés, mais encore vivaces de l'antique civilisation, transmis aux Francs occidentaux par les peuplades gallo-romaines. » (Hauréau*, Charlemagne et sa cour; Paris, Hachette, in-12.)
Guerres d'Espagne. — Charlemagne fit sept expéditions contre les Sarrasins d'Espagne. La première fut la plus célèbre, bien qu'elle ait été, au retour, attristée par une défaite. Tandis que les Francs cheminaient dans ces ports difficiles des Pyré-
1. Voici le plus bel éloge qu'un vieux romancier croit faire du héros de son poème :
Qui le baptême refusait M en Dieu croire ne voulait, Flores le faisait écorclier, Bi-ûler au feu ou détranelier.
{Flore et Blanche fleur.)
2. Hauréau (Jean-Barthélemy, né à Paris en 1819, fut d'abord publicisle et collabora à la Tribune, au Journal du peuple, au National, à la Revue du Nord^ au Droit, et dirigea, comme rédacteur en chef, le Journal de la Sarthe^ 1838-45. Bibliothécaire de la ville du Mans, il commença à se livrer aux études de philosophie, d'histoire et d'érudition qui devaient fonder sa célébrité. Elu député de la Sarthe en 1848, M. Hauréau se retira de la vie politique après la dissolution de l'Assemblée constituante et donna, après le 2 décembre, sa démission de conservateur des manuscrits à lu Bibliothèque nationale, poste où l'avait élevé le gou vernement provisoire. Il vécut dès lors en savant. Couronné par l'Institut, en 1848, pour V Examen critique de la philosophie scolastique, il fut élu, en 1862, membre de l'Académie des inscriptions, et fut, un moment, directeur de l'imprimerie nationale.
Les principaux ouvrages de M. Hauréau sont les tomes XV et XVI de la Gallia Christiana (1856-65); François I" et sa coMr (1853" ; Charlemagne et sa cour (1852-55); Singularités historiques et littéraires (1861); Hist. de la philosophie scolastique {IÈ'T2) ; Bernard Délicieux et l'inquisition albigeoise (1872), etc.
nées, dans ces gigantesques escaliers que Ton monte à la file, homme par homme, soit à pied, soit à dos de mulet, ils furent assaillis, vers Roncevaux, par les montagnards vascons, qui firent rouler sur eux des quartiers de rochers et les écrasèrent à peu près tous. <( Là, périrent Eggihard, maître de la table du roi; Anselme, comte du palais; Roland, préfet de la marche de Bretagne. Il n'y eut pas moyen de tirer vengeance de cet échec; car, après ce coup de main, Tennemi se dispersa si bien, qu'on ne put recueillir aucun renseignement sur les lieux où il aurait fallu le chercher. » C'est là tout ce qu'Eginhard nous dit d'un événement qui a, pendant plusieurs siècles, défrayé la poésie populaire.
Les lions avaient été vaincus par des moucherons. L'amour-propre national ne put se résigner à voir d'illustres paladins immolés par quelques obscurs brigands. Le fait si simple de la surprise fut transformé par les poètes en une gigantesque bataille. Si les Francs avaient été vaincus, c'est qu'ils avaient eu affaire à une armée de trois cent mille Sarrasins. La défaite ainsi valait une victoire.
Les vieux poètes vascons n'ont pas eu besoin de faire d'aussi grands frais d'imagination pour perpétuer le souun homme d'armes au temps venir de leur triomphe; ils n'ont eu
de Charlemagne. >v x • ii\ -x i tt
qu à raconter ce qui s était passé. Un de leurs chants est parvenu jusqu'à nous, c'est celui d'Altabiçar.
Un cri s'est élevé Du milieu des montagnes des Escaldunacs. Et l'Etchéco-Jaona, debout devant sa porte, A ouvert l'oreille et a dit : « Qui va là? Que me veut-on? » Et le chien qui dormait aux pieds de son maître S'est levé et a rempli les environs d'Altabiçar de ses aboiements.
Au col d'Ibanetta un bruit retentit :
Il approche, en frôlant, à droite, à gauche, les rochers ;
C'est le murmure sourd d'une armée qui vient.
Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes ;
GHARL^MÂQNE. 189
Ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf. Et TEtcbéco-Jaona aiguise ses flèches.
Ils viennent! ils viennent I Quelle haie de lances! Comme les bannières versicolorées flottent au milieu ! Quels éclairs jaillissent des armes !
Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien! Un, deux, trois, quatre, cing, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.
Vingt et des milliers d'autres encore!
On perdrait son temps à les compter.
Unissons nos bras nerveux, déracinonF ces rochers. Lançons-les du haut des montagnes
Jusque sur leurs tètes!
Ecrasons-les, tuons-les !
Et qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes, ces hommes du Nord?
Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix? [chissent pas.
Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les fran-
Mais les rochers tombent : ils écrasent les bataillons
Le sang ruisselle, les chairs palpitent
Oh ! combien d'os broyés ! quelle mer de sang !
Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval ! Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge! Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland, est étendu mort là-bas;
Son courage ne lui a servi à rien.
Et maintenant, Escaldunacs, laissons les rochers ;
Descendons vite en lançant nos flèches à ceux qui fuient.
Ils fuient! ils fuient! Où est donc la haie de lances?
Où sont ces bannières versicolorées flottant au milieu ? Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang.
Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien! Vingt-, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize. Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un.
Un! il n'y en a même plus un!
C'est fini ! Etchéco-Jaona, vous pouvez rentrer avec votre chien,
Embrasser votre femme et vos enfants.
Nettoyer vos flèches, les serrer dans votre corne de bœuf, et ensuite vous
[coucher et dormir dessus.
La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées, Et tous ces os blanchiront dans l'éternité.
Guerres contre les Avares. — Derrière la Bavière devenue simple province, depuis la déposition de son dernier duc national, Charlemagne rencontrait les Avares, retranchés dans les marais de la Hongrie, qui de là fondaient à leur choix sur les Slaves, sur Tempire grec et même sur les Francs devenus leurs voisins. Charles les attaqua avec trois armées*^ mais il ne fit que s'user dans ces déserts contre un insaissisable ennemi, qu on ne savait où rencontrer.
Plus heureux que son père, Pépin atteignit le nng des Avares. C'était un prodigieux village de bois qui couvrait toute une province. Il y avait là les rapines de plusieurs siècles, les dépouilles des Byzantins, entassement étrange des objets les plus brillants, les plus inutiles aux barbares, bizarre musée de brigandage, dit Michelet. Ce camp avait bien quinze lieues de tour, comme les villes de TOrient, Ninive ou Babylone. Voici la description qu'en fait le moine de Saint-Gall, d'après un vieux soldat nommé Adalbert.
« La terre des Huns * était entourée de neuf enceintes circulaires. La première comprenait un espace aussi vaste que celui qui s'étend du château de Zurich à Constance. Elle était formée de troncs de chênes, de hêtres et de sapins; elle avait vingt pieds de haut et autant de large. Entre les troncs on avait planté des arbustes serrés qui, par leur entrelacement, présentaient une haie impénétrable. Derrière ce rempart, les villages étaient assez rapprochés pour que la voix humaine pût se faire entendre de Tun à l'autre. En face des habitations, cette muraille inexpugnable était percée de portes étroites par oii les Huns sortaient pour se livrer au brigandage. De la seconde enceinte, qui était comme la première, jusqu'à la troisième, la distance était de vingt milles de Germanie; et ainsi de suite jusqu'à la neuvième, si ce n'est que les cercles se rétrécissaient de plus en plus. Les habitations étaient partout disposées de telle sorte que, d'une enceinte à l'autre, le son de la trompette pût servir de signal. C'est dans cette espèce de forteresse que depuis deux cents ans les Huns avaient amoncelé toutes les richesses de l'Orient presque dépeuplé par eux. » (Le Moine de Saint-Gall', H, 2.)
Le ring fut enlevé par les soldats de Pépin. Le butin fut tel, dit Eginhard, qu'auparavant les Francs étaient pauvres, en comparaison de ce qu'ils furent dès lors, a H semble, ajoute Michelet, que ce peuple thésauriseur ait perdu son âme avec l'or qu'il couvait, comme le dragon des poésies Scandinaves. Il tombe dès lors dans une extrême faiblesse. Le khakan se fait
1. Les Avares s'étaient établis dans THùnDivar, ou pays des Huns. Les historiens de répoque confondent souvent ces deux peuples Ton avec l'autre.
2. On a dit que ce moine s'appelait Notker le Bègue ; qu'il avait écrit son livre à la prière de Charles le Chauve, d'après les souvenirs de divers personnages qui avaient connu Charlemagne et Louis le Pieux, Les Faits et gestes de Charlemagne sont un recueil de contes, de légendes, de traditions qui sont loin d'avoir tous une grande valeur historique, mais qui offrent une très précieuse peinture des mœurs de l'époque.
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chrétien. Ceux d entre eux qui restent païens mangent dans des plats de bois, avec les chiens, à la porte des évêques envoyés pour les convertir. » Quelques années après, ils demandent l humblement à Gharlemagne uu asile en Bavière, incapables 1 qu'ils sont de résister aux Slaves qu'ils dominaient jadis.
lia léffislation carolingienne.
Les assemblées générales. — « C'était l'usage de ce temps de tenir chaque année deux placites (assemblées générales), l'un au printemps, l'autre à l'automne; et, pour qu'ils ne parussent pas convoqués sans motif, on soumettait à l'examen et à la délibération des grands, et en vertu des ordres du roi, les articles de loi ou capitulaires que le roi lui-même avait rédigés par l'inspiration de Dieu, ou dont la nécessité lui avait été manifestée dans l'intervalle des réunions * . Les grands délibéraient sur ces articles pendant un ou deux jours, ou plus, si l'affaire était importante. Des messagers transmettaient au roi leurs observations et rapportaient ses réponses. Aucun étranger ne pouvait approcher du lieu où ils étaient assemblés, jusqu'à ce qu'ils eussent fait connaître leur avis au prince. Le résultat de leur examen était mis ensuite sous les yeux du glorieux prince qui, avec la sagesse qu'il avait reçue de Dieu, adoptait une résolution à laquelle tous devaient obéir.
)) Pendant que les affaires se traitaient de la sorte hors de la présence du roi, le prince lui-même, au milieu de la multitude venue à l'assemblée générale, était occupé à recevoir les présents, saluant les hommes les plus considérables, s'entretenant avec ceux qu'il voyait rarement. Cependant, si ceux qui délibéraient sur les matières soumises à leur examen en manifestaient le désir, le roi se rendait auprès d'eux, y restait aussi longtemps qu'ils le voulaient, et là ils lui rapportaient, avec une entière familiarité ce qu'ils pensaient de toutes ces choses et quelles
1. Hincmar dit ailleurs : « Le grand empereur Charles, ainsi que l'un de nous l'a entendu de la bouche d'hommes qui l'ont connu, voulait toujours avoir autour de lui trois de ses plus sages conseillers. Lui, cependant, avait toujours ses tablettes à écrire à portée de sa main, et, la nuit, au chevet de son lit; et, dès qu'il lui venait une pensée d'une chose utile au bien de l'Eglise ou de l'Etat, il en prenait note, et il en délibérait aussitôt avec ses trois conseillers. Puis, quand venait le temps du placile, ces mêmes articles qu'il avait mûrement discutés, il les présentait à l'ensemble de ses conseillers (comtes et évèques); enfin, après avoir reçu leur commun avis, il les transformait en lois et veillait à ce qu'ils eussent plein effet. »
étaient les discussions amicales qui s'étaient élevées entre eux. » Je ne dois point oublier de dire que si le temps était beau, tout cela se passait en plein air, sinon dans plusieurs bâtiments distincts, oii ceux qui avaient à délibérer sur les propositions du roi étaient séparés de la multitude des personnes venues à l'assemblée. Les lieux destinés à la réunion des seigneurs étaient divisés en deux parties, de telle sorte que les évoques, les abbés et les clercs élevés en dignité pussent se réunir sans aucun mélange de laïques. De même les comtes et les autres principaux de l'Etat se séparaient, dès le matin, du reste de la multitude, jusqu'à ce que, le roi présent ou absent, ils fussent tous réunis. Lorsque les seigneurs laïques et ecclésiastiques étaient ainsi séparés de la multitude, il demeurait en leur pouvoir de siéger ensemble ou séparément, selon la nature des affaires qu'ils avaient à traiter, ecclésiastiques, séculières ou mixtes. Ainsi se passait l'examen des affaires que le roi proposait à leurs délibérations. » (HiNCMAR*, Le InstituUone Carolamanni»)
Quand cet examen était terminé, le roi prenait l'avis de ses conseillers et décidait. S'il s'agissait d'une loi, il la faisait rédiger et porter à la connaissance de l'assemblée générale. Celle-ci n'avait m à la discuter, ni à la voter. L'empereur, qui en avait eu seul l'initiative et la préparation, avait seul la décision définitive. Ce qu'il voulait obtenir par celte formalité, c'était que les hommes attestassent qu'ils avaient reçu publiquement notification de redit royal et qu'ils donnassent, par leur présence, une preuve évidente de leur volonté de l'observer toujours. « Dès qu'un roi ou empereur, disait Jonas, évêque d'Orléans, promulgue quelque édit qu'il notifie à ses sujets et pour lequel il exige l'obéissance, quel est l'homme qui n'écoute pas cette lecture la bouche béante et qui songe à autre chose qu'à se conformer à toutes les injonctions du roi? » En général, la promulgation de l'édit était précédée d'une annuntiatio, c'est-à-dire de quelques paroles adressées par le prince à l'assemblée générale sur la nécessité du présent édit; puis venait la lecture de l'acte législatif; et, quand l'assemblée avait tout écouté en silence, sans nulle discussion, sans nulle forme de vole, le roi la congédiait à peu près en ces termes : « Que ceux d'entre vous qui ont été cités en notre palais pour quelque cause à juger restent jusqu'à ce que la cause soit jugée. Que ceux qui, pour un procès où ils sont demandeurs, ont besoin de demeurer auprès de nous, restent autant qu'il sera nécessaire ; que les gens de notre maison restent aussi et marchent avec nous. Quant aux autres, retournez chez vous, et, soit dans votre voyage, soit en
1. Hincmar, archevêque de Reims, né en 806, mort en BB^, joua un grand rôle dans l'Eglise et dans TEtat, sous les successeurs de Charlemagne. Evêque de la cour et directeur des rois, il sacra quatre rois et q[uatre reines, assista à trenteneuf conciles, intervint dans le gouvernement civil et religieux, tantôt prenant parti pour les papes, tantôt proclamant les libertés de l'Egiise gallicane. Comme théologien, il combattit les doctrines de l'hérésiarque Goltschalk, et le fit condamner aux conciles de Kiersy, 846 et 853.
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Totre maison, soit quand vous reviendrez vers nous, observant Tordre établi par nous dans notre assemblée générale, allez avec la grâce de Dieu et la nôtre. Que Dieu nous accorde que, dans un bref délai, nous vous revoyions en santé et en joie et que la miséricorde et la grâce de Dieu soient avec nous. »
Les assemblées d'alors n'avaient donc rien de commun avec les chambres législatives de notre temps. Les grands ne faisaient que répondre aux questions qui leur étaient posées par le prince; celui-ci décidait et la foule De faisait qu'approuver par sa présence Tacte émané de l'autorité législative de son souverain (Cf. Fustbl de Coulamges, De la confection des lois sous les Carolingiens^ Revue historique, 1876).
Les capitulaires. — On peut étudier la législation de Charlemagne dans les monuments qni la renferment et qui sont venus jusqu'à nous. Ces monuments, associés à d'autres, émanés comme eux du gouvernement central, sont connus sous le nom général de capitulaires. En voici, d'après M. Guizot, la classification et le résumé.
!• Législation morale. — On trouve dans les capitulaires divers articles dont le caractère est uniquement moral ; ce ne sont point des lois formellement impératives ou prohibitives, ce ne sont pas même des lois : ce sont simplement des conseils, des préceptes, des avertissements. On dirait que l'empereur sent qu'il a à sa charge la vie morale comme la vie politique de son peuple.
« Il faut, dit-il, que chacun s'applique à se maintenir Ini-méme, selon son intelligence et ses forces, au samt service de Dieu et dans la voie de ses préceptes ; car le seigneur empereur ne peut veiller sur chacun individuellement avec tout le soin nécessaire et retenir chacun dans la discipline. » On sent ici, non le roi qui commande, mais le père dont l'affection dirige, et qui parfois se change en moraliste. En joignant à ces articles de pure morale ceux qui sont relatifs à l'établissement des écoles, on trouve que le nombre, sur les onze cent cinquante et un articles dont se compose Tensemble des capitulaires est de quatre-vingt-sept.
2° Législation politiaue. — On peut ranger sous ce chef les dispositions relatives au pouvoir executif proprement dit, les circulaires de l'empereur à ses agents : missi, ducs, comtes, vicaires, etc. ; les articles qui ont pour objet 1 administration de la justice, le service militaire; les dispositions relatives à l'administration des bénéfices et aux relations des bcnéficiers avec l'empereur; les ordonnances de police pour la tenue des marchés et de la vente aes denrées, etc.i. Le nombre total des articles de cette catégorie est de deux cent quatre-vingt-treize.
1. Qnelques lois, qui nous oDt conservé le prix de divers objets, nous permettent d'évaluer la valeur du denier au temps de Charlemagne :
18 pains d'une livre • 1 denier.
1 boisseau de froment 12 —
6 boisseaux, ou 1 bœuf, ou un bouclier et une lance. . 2 sous.
30 — ou 5 bœufs ou une robe 10 —
21 — ou 3 — 1/2, une épée et un poignard. 7 —
36 — ou 6 — ou une cuirasse 12 —
18 — ou 3 — ou un casque 6 —
Charlemagne réduisit la livre d'argent à 20 sous, chacun de 12 deniers. Le denier, sous Charlemagne, pouvait valoir environ 3fr,50 de notre monnaie. (QuÉ- RARD, le Polyptique a'Jrminun.)
30 Législation pénale. — Celte législation n'est, en général, que Teitrait ou la répétition des anciennes lois saliqne, ripuaire, lombarde, etc. On y trouve cependant quelques adoucissements dans la législation primitive, notamment en ce qui concerne les esclaves. La peine de mort n'est prodiguée que dans les capilulaires relatifs aux Saxons. La pénalité est néanmoins encore fort sévère; un premier vol est puni de la perte d'un œil;
Eour le second, on a le nez coupé; le troisième entraîne la peine de mort, e parjure a la main coupée. — La justice criminelle est l'objet de cent trente articles. '
40 Législation civile. — Cette législation n'est pas non plus entièrement nouvelle; les anciennes coutumes suivaient d'elles-mêmes leur cours: on voit cependant paraître chez le législateur une sollicitude plus vive qu'auparavant en faveur de la famille. En tout cent dix articles.
50 Législation religieuse. — Les capitulaires sont remplis de commandements de la nature de ceux qui conviennent à l'autorité pontificale. Ainsi, par exemple :
« Que personne ne croie qu'on ne peut prier Dieu que dans trois langues; car Dieu est adoré dans toutes les langues, et l'homme est exaucé, s'il demande des choses justes.
» Qu'on se garde de vénérer les noms de faux martyrs et la mémoire des saints douteux. »
On compte dans les capitulatres quatre-vingt-trois articles ayant ce caractère.
Dans une foule de circonstances, l'empereur s'arroge le droit de trancher les questions religieuses. La doctrine du culte des images, soutenue par le concile de Nicée et approuvée par l'Eglise romaine, est condamnée, sous la sanction de son nom, par le concile de Francfort. Charles décide également, par la voix des conciles dont il ordonne la convocation dans ses Etats, sur divers points touchant la nature de Jésus-Christ et du Saint-Esprit.
6® Législation canonique. — L'empereur administrait, de sa propre autorité, tout le système ecclésiastique de son empire. Le pape n'intervenait dans les affaires de l'Eglise gallo-franque, que s'il y était invité parle prince. Celui-ci convoquait les conciles, nommait les dignitaires ecclésiastiques et les faisait surveiller comme les autres fonctionnaires par ses missi.
« Que nos mmt, dit-il, examinent si les évêques et les autres prêtres vivent selon l'institution canonique et s'ils connaissent et observent bien les canons: si les abbés suivent la règle et vivent canoniquement; si, dans les monastères d'hommes et dans les monastères de filles on vit selon la règle, et quelle en est la clôture.
» Qu'ils s'informent soigneusement des mœurs de chacun et de ce qui a été fait quant à ce que nous avons ordonné sur les lectures, le chant et tout ce qui concerne la discipline ecclésiastique.
» Si quelqu'un des abbés, prêtres, diacres, n'obéit pas à son évêque, qu'ils aillent devant le métropolitain et que celui-ci juge l'affaire avec ses suffragants. Et s'il y a quelque chose que le métropolitain ne puisse réformer ou apaiser, que les accusateurs et l'accusé viennent devant nous... »
On possède trois cent cinq articles relatifs à cette législation.
70 et 80 Législation de circonstance et législation domestique. — On peut comprendre sous ces deux chefs, d'une part les articles relatifs à des mesures particulières, comme des nominations, des lettres de grâce, etc.; d'autre part, ceux qui sont relatifs à l'administration des biens particuliers de l'empereur. Tel est le fameux capitulaire de Villis.
De l'administration des fermes impériales. — « Nous voulons
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que nos fermes, établies pour notre service, nous profitent à nous et non pas à d'autres.
» Que nos intendants traitent bien nos serviteurs et ne les emploient pas 4 leur service particulier; qu'ils soient pris, non parmi les hommes puissants, mais parmi ceux de condition médiocie qui nous sont fidèles.
» Nous voulons qu'ils rendent pleine et entière justice aux hommes de notre fisc, qu'ils n'admettent parmi nos serviteurs ni larron, ni méchant; qu'ils veillent à ce que tous travaillent à leur ouvrage et ne perdent pas leur temps dans les marchés...
» Que les intendants se procurent, soit par achat, soit autrement, des semences bonnes et excellentes.
» Il faut veiller avec soin à ce que le lard, les viandes séchées ou salées, le vinaigre, la piquette, le vin cuit, la moutarde, le beurre, la bière, l'hydromel, le miel, la cire, la farine, soient faits et préparés avec une extrême propreté. Que personne ne foule la vendange avec les pieds.
» Que nos intendants vendangeât avec soin, qu'ils enferment le vin dans des vases en bon état, sans en rien perdre et qu'ils l'envoient dans nos celliers...
» Nos intendants auront autant d'hommes choisis pour soigner nos abeilles qu'ils auront de fermes sous leur direction.
» Il y aura toujours auprès des écuries de nos fermes principales au moins cent poules et trente oies, et dans les autres au moins cmquante poules et douze oies. S'il y a des poules et des œufs en trop, on aura soin de les faire vendre.
» Pour l'ornement de nos villas, l'intendant aura toujours des paons, des faisans, des canards, des pigeons, des perdrix et des tourterelles.
» On conservera dans nos domaines les viviers existants; on les agrandira et on en creusera là où il n'y en a pas.
» Qu'il y ait toujours dans une chambre de la ferme des lits, des draps, des couverlures, des matelas, des oreillers, des nappes, des vases de cuivre, de plomb et de fer et toutes sortes d'outils, pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en chercher ou d'en emprunter ailleurs.
» On fournira en temps opportun aux ateliers de femmes le lin, la laine, le pastel, le vermillon, la garance, les peignes, les cardes, le savon, l'huile, les vases et les autres objets qui leur sont nécessaires.
» L'intendant aura sous ses ordres de bons ouvriers, forgerons, orfèvres, argentiers, tailleurs, tourneurs, charpentiers, oiseleurs, savonniers, brasseurs; des boulangers, qui feront pour nous des gâteaux; des faiseurs de filets pour la chasse et tous les artisans qu'il serait trop long d'énumérer.
» Que nos forêts soient bien gardées, replantées quand il y aura lieu de le faire. Que l'on ne fasse pas de coupes excessives et nuisibles. Qu'on garde avec soin le gibier et qu'on veille sur nos éperviers.
» Nous voulons que nos intendants nous fassent savoir en tout temps combien de loups ils ont pris et qu'ils nous en envoient les peaux. En mai, ils rechercheront et tueront les louveteaux avec du poison, des épieux, des pièges ou des chiens.
» Qu'ils aient dans leur jardin toute espèce de plantes : des lis, des roses, de la sauge, des concombres, des melons, des citrouilles, des haricots, du romarin, des pois, de l'anis, des coloquintes, des laitues, du persil, de la chicorée, du sénevé, de la menthe, des pavots, des betteraves, des mauves, des panais, des choux, des radis, des oignons, de l'ail, des fèves, du cerfeuil. Pour les arbres, il y aura des pommiers, des poiriers.
des sorbiers, des châtaigniers, des pêchers, des cognassiers, des amandiers, des lauriers, des figuierSj des noyers, des cerisiers, etc.
» L'intendant fera tenir un registre de ce qu'il donne ou réserve pour notre usage; un autre de ce qu'il dépense. Il nous fera savoir, par lettre, ce qui lui est resté.
» Chaque année, à la Nativité du Seigneur, il nous présentera un compte exact, bien ordonné et bien divisé de nos bœufs, de nos terres à labourer, du gibier pris dans nos forêts, de nos moulins, forêts, champs, ponts et bateaux ; des hommes libres vivant sur les terres de notre fisc, des marchés, des vignes, du foin, des coupes de bois, des carrières, des fruits, des jardins, des abeilles, des cuirs, des peaux, des viandes, du miel et de la cire, de la piquette, de l'hydromel, de la bière, du vin, du grain, des poules et des œufs, des pêcheurs, des ouvriers, des poulains et des pouliches, afin que nous sachions ce que nous avons et combien nous avons. »
11 ne faut pas s'étonner du soin minutieux que le roi apportait à l'administration de ses domaines. Us formaient le plus clair de ses reveaus ; c'était l'actif du budget impérial, et les fermiers auxquels il s'adressait formaient en quelque sorte son ministère des finances.
Les capitulaires ne sont donc nullement un code, mais un recueil dans lequel sont entassés pêle-mêle, et avec nombre de mutilations et de lacunes, tous les actes du gouvernement de Charlemagne ; ils ne nous donnent pas le moyen de reconstituer, dans tous ses détails, l'administration carolingienne; mais ils nous permettent cependant d'apprécier, d'une manière satisfaisante, le rôle de ce souverain comme législateur.
lia cour de diarlemaynç.
La cour. — « La cour de Charlemagne : ce terme n'est-il pas impropre ? Quand il s'agit des temps dont nous écrivons Thistoire, il ne faut pas qu'on s'imagine sous le nom de cour une de ces grandes assemblées de gentilshommes damerets, de femmes précieuses, de belles dames et de poètes musqués que la France vit se former au seizième siècle et briller au dix-septième d'un si prodigieux éclat. Voilà la cour de François I*' et de Louis XIV. Celle de Charlemagne n y ressemble guère. Cependant nous ne savons appeler d'un autre nom la suite nombreuse que menait après lui dans ses voyages, dans ses courses militaires, et plus nombreuse encore dans ses résidences hibernales, le glorieux triomphateur des Huns et des Saxons...
» Doué du plus vaste esprit, sachant conduire sans trouble et sans passion, avec la sérénité du génie, les plus grandes entreprises, Charles ne se laissa jamais envahir tout entier par les soins de la guerre, et, comme il avait l'instinct de toutes les gloires, il voulut constamment auprès de lui, après les combats et pendant les trêves accordées aux peuples insoumis, un noble cortège de guerriers francs, de docteurs aquitains, lombards.
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bretons, syriens, pour s'entretenir tour à tour avec les uns et avec les autres des affaires les plus diverses. Ils furent à la fois et ses conseillers d'Etat et les domestiques de sa maison. Leurs attributions furent scrupuleusement définies. Toute cette suite marchait en bon ordre, observant avec précision les règles d'une sévère discipline. C'était donc une véritable cour. » (Hauréau, Charlemagne et sa cour,)
Les officiers du palais. — Les principaux ministres et conseillers du roi étaient ïapocrisiaire ou archichapelain qui avait l'intendance de toutes les affaires ecclésiastiques du royaume et préparait le jugement de toutes les causes de l'ordre canonique, portées à la cour du roi. Cette haute fonction était attribuée soit à un évoque, soit à un abbé. Au-dessous de lui venait le chancelier, chef des notaires du palais, qui présentait au roi toutes les requêtes, signifiait toutes les réponses du roi, expédiait les diplômes et les chartes. Comme l'apocrisiaire, il appartenait à l'Eglise. Le comte du palais occupait dans l'ordre laïque le rang de l'apocrisiaire dans l'ordre ecclésiastique. Si l'un avait dans sa charge la direction de la chapelle du roi, l'autre avait dans la sienne le gouvernement de la maison du poi; il correspondait avec les agents du prince dans les provinces, contrôlait leurs comptes et connaissait de toutes les affaires civiles portées au tribunal du roi. Le camérier était chargé, en principe, d'entretenir les meubles et les vêtements du roi ; mais Charlemagne, assez peu soucieux de sa garderobe, envoyait volontiers ses camériers soit en ambassade, soit à la guerre, à la tête de ses armées. Le sénéchal était le maître de l'hôtel du roi ; on l'appelait aussi le chef des cuisiniers (jpnnceps coquorum), le porte-plats [dapifer]. Il commandait à tous les officiers de la bouche. Le grand échanson ou bouteiller surveillait les caves ; le connétable (cornes stabuli), les écuries. L'humilité de ces titres ne fait guère soupçonner l'importance des personnages qui se faisaient gloire de les posséder. Mais le plus recherché de tous ces honneurs étant d'être compté parmi les serviteurs du roi, nous voyons ces trois départements de la cuisine, de la cave et de l'écurie, brigués par les premiers d'entre les comtes, proceres, optimates regni.
Les résidences royales. — Il ne faut pas demander quel fut le siège de la cour de Charlemagne. Comme elle le suivit dans toutes les résidences où il prit ses quartiers d'hiver, elle voyagea beaucoup et n'eut d'établissement fixe que pendant
les dernières années du règne. Nous la voyons tantôt au château d'Héristal, sur la Meuse, lieu déjà plein de souvenirs ; tantôt elle habite le domaine de Kiersy^ près de Noyon. Chassé par l'hiver des âpres forêts de Saxe, Charlemaçne veut-il venir célébrer les fêtes de Noël sous un ciel plus tempéré? il donne rendez-vous aux gens de sa cour dans le palais de Ratisbonne. Se propose-t-iï de visiter les régions plus tranquilles de la Gaule centrale ? sa cour le suit à Compiégne. Nous le voyons encore résider à Worms, à Attigny -sur- Aisne, à Schélestadt, à Francfort-sur-le-Mein, à Paderborn, à Douzy près de Sedan, à Cassineuil dans l'Agenais, à Thionville. Mais il n'est pas de palais où le roi et sa cour aient célébré aussi sou vent les fêtes de Pâques et de Noël que celui d'Aix-la-Chapelle. C'est là qu'il voulut finir sa vie, observant avec une attention toujours vigilante les mouvements de ses ennemis et les opérations militaires de ses lieutenants. Ce fut le siège principal de sa puissance impériale. Aussi l 'appelait-on par excellence regia et même quelquefois la cour d'Aix, locution qui semble moderne et qui cependant ne l'est pas. C'est ainsi qu'un vieux poète a nommé, avec quelque emphase, la ville d'Aix la nouvelle Rome.
a ... On se représente sans doute la plupart de ces résidences royales, qu'Eginhard nomme toutes des palais, à l'image des châteaux forts du treizième siècle, élevés sur des crêtes aux flancs escarpés, garnis de tours et de tourelles, hérissés de créneaux, défendus par des fossés profonds; hautes murailles dont la masse arrogante semble défier tous les assauts. C'est là le château féodal. Mais au huitième siècle la féodalité n'existe pas encore et l'architecture qu'elle doit créer à son usage est inconnue. Ces palais, tour à tour visités par Charlemagne, ne ressemblaient pas plus au manoir retranché des grands vassaux de Philippe-Auguste que la cathédrale gothique n'est la copie fidèle de la basilique byzantine. Fortunat, décrivant un palais mérovingien du sixième siècle, nous montre un édifice carré, dont les quatre côtés sont décorés par des portiques en bois, sur lesquels s'est exercée la main habile du sculpteur gallo-romain. Tels étaient vraisemblablement pour le style et pour la matière, avec de très légères différences, le palais d'Héristal, de Worms, d'Attigny.
» Autour de l'habitation royale s'élevaient des bâtiments de moindre apparence, ot. logeaient les officiers de la maison du roi, les principaux chefs de la milice, toutes les personnes for-
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mant ou suivant la cour. Dans quelques lieux, Tétage inférieur de ces bâtiments, ouverts la nuit et le jour à tout venant, offrait un asile contre l'injure des saisons aux gens de guerre, aux pauvres serfs : là des troncs énormes, dépouille des forêts voisines, brûlaient dans de vastes cheminées, devant lesquelles se pressaient une foule de misérables, Germains ou Gaulois, de condition ou de race servile, attendant les ordres de leurs maîtres. 11 était bien difficile de maintenir entre eux le bon ordre, malgré le nombre et l'autorité des officiers spécialement chargés de cette police. Us se querellaient souvent et, quand ils en venaient aux mains, le sang coulait. Un décret de Charlemagne rend les officiers palatins responsables de tous les délits, s'ils n'en peuvent nommer les auteurs... Si un officier subalterne a furtivement introduit un malfaiteur, il le portera sur son dos usqu'au marché, et là, si cet officier n'est pas de condition libre, il sera battu de verges. Le roi surveillait lui-même, de ses fenêtres, les gens qui traversaient les cours et ne ménageait guère les préposés qui ne remplissaient pas leur devoir avec une rigueur suffisante. Tous ces détails nous apprennent assez qu'il n'y avait guère de lieu plus mal hanté, plus tumultueux que le palais. » (Hadréau, Charlemagne et sa cour, passim; Hachette et Cio.)
Une cïLasse de Charlemagne. — Quand Charlemagne résidait dans ses palais, ses divertissements préférés étaient le bain et la chasse. Il pouvait, à Aix-la-Chapelle, se livrer tour à tour à l'un et à l'autre. Un poète de l'époque (on ne sait si c'est Alcuin lui-même) nous a laissé une curieuse description d'une chasse faite par Charlemagne dans un bois voisin de la ville. Nous la citons en l'abrégeant :
« Dès que paraissent les premiers rayons du jour, la jeunesse royale s'empresse de quitter le lit, et la foule des nobles, accourant de toutes parts, vient se placer sur le seuil du palais. Le tumulte commence : dans toute la ville s'élève une immense clameur; les airs sont pleins de fracas; le cheval hennit à l'approche du cheval ; les gens de pied s'interpellent à haute voix ; les maîtres donnent leurs ordres à leurs serviteurs et ceux-ci se rangent à leur suite.
» Un courrier, caparaçonné d'or, fier d'avoir été choisi pour porter le grand roi, secoue fièrement la tête et brûle de s'élancer à travers les montagnes. Le roi paraît, la tête ceinte d'un
cercle d'or; il domine toute la foule de ses hautes épaules. De jeunes serfs portent de longs épieux et des filets repliés quatre fois sur eux-mêmes ; ils tiennent en laisse la meute bruyante des chiens, pleins d'ardeur pour la chasse.
» A la voix du clairon s'ouvrent les portes de la ville; les cors résonnent et la jeunesse impatiente s'élance dans la campagne. C'est alors que, longtemps attendue, la reine, la belle Ltdtgarde, sort de son royal appartement. Son teint a la couleur des roses, et la pourpre a moins d'éclat que sa chevelure; des bandelettes écarlates ceignent ses blanches tempes; des fils d'or retiennent les pans de sa chlamyde, un diadème brille sur sa tête, son cou est orné d'un collier de pierres précieuses et sa robe de lin est couleur de pourpre. Les rangs s'ouvrent, et, menant après elle une suite de belles jeunes filles, elle s'avance entre les grands, sur un cheval au port superbe. Après elle marchent les fils du roi, Charles semblable à son père, et Pépin qui, sous le nom de son aïeul, renouvelle les exploits de son propre père.
» Avec un grand fracas retentit la voix rauque des cors, les chiens remplissent les airs de leurs aboiements. Bientôt parait le resplendissant escadron des jeunes filles. Rottmde arrive sur un coursier au pied rapide. Dans ses pâles cheveux s'entrelace un bandeau violet que décorent plusieurs rangs de perles ; une couronne d'or entoure sa tète; une agrafe attache son riche vêtement. Près d'elle, voici Bertrade : sa voix, son cœur viril, tout en elle est l'image de son père. Vient ensuite la blanche Gisèle, parée d'une robe de pourpre dont la mauve sauvage forme le souple tissu ; ses mains ont la blancheur de l'argent, son front la couleur de l'or. A sa droite, de jeunes cavaliers ; à sa gauche une foule confuse de jeunes filles ; tout à l'entour bondissent les coursiers frémissants. Puis voici Rhothaîd; sur sa poitrine, sur son cou, dans ses cheveux, brillent les pierres les plus diverses; un manteau de soie couvre ses blanches épaules, sur son front repose une couronne ornée de perles, une épingle d'or rapproche les deux côtés de sa chlamyde. Cependant arrive Théodrade, non moins brillante que ses aînées. De son front gracieux descend une chevelure dont Tor envierait l'éclat ; des émeraudes ornent son beau cou. Autour de cette vierge illustre, qui aime à porter le cothurne de Sophocle, s'agit^ un bataillon pressé de jeunes filles, et derrière elle se déroule un long cortège de grands. Enfin, au dernier rang (mais c'est le sort qui lui a donné cette place) ]^Q.TdAi Hiltrude ; et le sénat ferme la marche.
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» La troupe illustre atteint les bords de la rivière. Les chasseurs ont rejoint le roi ; bientôt tombent les chaînes de fer qui retenaient les chiens, et ceux-ci, guidés par leur odorat, se répandent dans la forêt, parcourant en tous sens les plus épais fourrés. Un sanglier fauve est découvert, aussitôt les cavaliers s'élancent dans le bois et suivent la voix des chiens. La bête fuit à travers l'espace, mais enfin, épuisée de fatigue, elle fait tête à ses assaillants, montre aux chiens ses terribles défenses, renverse ou lance en l'air ceux qui la poursuivent. Le roi Charles accourt et, plus prompt que l'oiseau dans son vol, il frappe de son glaive la poitrine du monstre et y plonge son fer glacé. Du haut de la montagne, la famille du roi contemple ce spectacle.
» La chasse continue. Les sangliers tombent en foule sous les coups du prince. Les chasseurs, chargés de dépouillés pesantes, viennent dans une prairie où des tentes dorées sont disposées auprès d'une source . ïJ)ondante, à l'ombre des rameaux entrelacés. Charles offre à ses amis un joyeux festin. Il y convie les vieillards, les hommes faits, les jeunes gens, les chastes jeunes filles et il ordonne de distribuer aux convives des vins généreux. »
, Clftarlemagne au lutrin.
Au temps de Charlemagne, la chapelle était Tun des services les plus importants du palais. Elle comprenait, sous la direction de Tarchichapelain, tons les clercs attachés par des fonctions quelconques à la maison impériale.Ces clercs étaient plus ou moins élevés en dignité, plus ou moins instruits; mais, quels qu'ils fussent, ils devaient tous sastremdre à suivre les exercices religieux prescrits par l'empereur. Charles, du reste, quand il n'était pas à la guerre, aimait à diriger ces exercices en personne. La nuit, il se levait régulièrement pour les matines et souvent on le voyait paraître au lutrin. Le fait qui peut nous paraître bizarre, ne Tétait pas pour ses contemporains. Il faut songer du reste que les chants du lutrin étaient à celte époque les seuls concerts, et que le culte de la musique n'existait que dans le sein de l'Eglise. Si on en croit le moine de Saint-Gall, jamais chef de maîtrise ne dirigea mieux ses choristes que le très glorieux Charles.
« Dans la chapelle impériale, il ne fut jamais besoin de désigner à chacun le passage qu'il devait lire, ni d'en marquer la fin avec de la cire ou avec l'ongle, tous savaient si bien ce qu'ils avaient à lire, que, si on leur disait à l'improviste de commencer, jamais on ne les trouvait en faute. Lui-même, il levait le doigt ou un bâton, ou envoyait quelqu'un aux clercs assis
loin de lui pour désigner celui qu'on voulait faire lire. Il marquait la fin par un son guttural que tous attendaient en suspens, tellement que, soit qu'il fît signe à la fin d'un sens ou à un repos au milieu de la phrase, personne ne reprenait trop haut ou trop bas.
» Le roi faisait ainsi pour que tous les clercs de son palais fussent les plus exercés, quoique tous ne comprissent pas bien ce qu'ils lisaient. Aucun étranger, aucun homme même connu, s'il ne savait bien lire et bien chanter, n'osait se mêler à ces choristes.
» Il arriva un jour que, dans l'un de ses voyages, Charles s'étant rendu à une certaine basilique, un clerc étranger, qui ne connaissait pas les règles établies par ce prince, vint se ranger parmi les choristes. N'ayant rien appris de ce que ceux-ci récitaient, il resta muet et l'esprit éperdu. Le paraphoniste vint à lui et, le bâton levé, le menaça de lui en donner sur la tête s'il ne chantait. Le malheureux, ne sachant que faire, se mit à remuer la tête circulairement et à ouvrir les mâchoires fort grandes, pour imiter autant que possible les manières des chantres. Les autres ne pouvaient s'empêcher de rire ; mais l'empereur fit semblant de ne pas s'apercevoir des contorsions que faisait cet homme pour se donner l'air de chanter ; il attendit avec calme la fin de la messe. Ayant mandé le pauvre diable et plein de pitié pour ses chagrins et ses fatigues, il le consola en lui disant avec bonté : « Brave clerc, je vous remercie de votre » chant et de votre peine ; » et lui fit donner une livre pesant d'argent pour soulager sa misère. » (Le Moine de Saint-Gall.)
Il n'en était pas ainsi à Té^^ard des ignorants qui faisaient profession de s'y connaître. — A certaine ifête, comme un jeune parent du roi chantait fort bien Alléluia, le roi dit à un évêque qui se trouvait là : « Il a fort bien chanté, notre clerc 1 » L'autre sot prenant cela pour une plaisanterie, et ignorant que le clerc fût parent de l'empereur, répondit : « Les rustres en chantent autant à leurs bœufs. » A cette impertinente réponse, l'empereur lui lança un regard terrible dont il tomba foudroyé.
Comment Cliarlemagne choisissait les évêav^s*
En vivant ainsi au milieu de ses clercs, l'empereur arrivait à distinguer ceux qui pourraient faire dans la suite de bons évèques et de bons abbés. Ce n'était pas seulement sur la valeur de leur chant qu'il les jugeait, c'était aussi sur leurs qualités et leurs connaissances théologiques. De même qu'il confiait les fonctions de comtes ou d'ambassadeurs aux officiers pa-
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latins dont il avait pu apprécier le mérite, Charles confiait les évéchés et les abbayes aux clercs de sa chapelle qu'il en jugeait les plus dignes. C'est ce que nous apprend encore le moine anonyme de Saint-Gall.
« Il y avait un jeune clerc, sorti de Técole du palais, qui, non moins habile à parler qu'à écrire, était devenu clerc de sa chapelle-, c'est le nom que les rois donnaient à leur oratoire, à cause de la chape de saint Martin qu'ils portaient dans toutes les guerres pour leur propre défense et la défaite de l'ennemi. — Un jour qu'on annonça au prudent Charles la mort d'un certain évèque, il demanda si le prélat avait envoyé devant lui, dans l'autre monde, quelque chose de ses biens et du fruit de ses travaux. Et comme on lui répondit : « Pas plus de deux livres » d'argent ; » notre jeune clerc soupira, et, ne pouvant contenir dans son sein sa vivacité, il laissa, malgré lui, échapper devant le roi cette exclamation : a Pauvre viatique pour un si long » voyage 1 » Charles, après avoir réfléchi quelques instants, lui dit : (( Qu'en penses-tu ? Si tu avais cet évêehé, ferais-tu de plus » grandes provisions pour cette longue route? » Le clerc, la bouche béante à ces paroles, comme à des raisins de primeur qui lui tombaient d'eux-mêmes, se jeta à ses pieds, et s'écria : « Seigneur, je m'en remets, là-dessus, à la volonté de Dieu et » à votre pouvoir. » Et le roi lui dit : « Tiens-toi sous ce » rideau; tu vas entendre combien tu as de rivaux. » En effet, à la nouvelle de la mort de l'évèque, les gens du palais, toujours à l'affût des malheurs et de la mort d'autrui, s'efforcèrent d'obtenir pour eux la place par les familiers de l'empereur. Mais lui, ferme dans sa résolution, refusait à tout le monde, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à ce jeune homme. — Enfin, la reine, Hildegarde, vint elle-même trouver le roi, afin d'avoir Tévêché pour son propre clerc. Comme il accueillit sa demande de l'air le plus' gracieux, disant qu'il ne voulait ni ne pouvait rien lui refuser, mais qu'il ne se pardonnerait pas de tromper le jeune clerc, elle fit comme toutes les femmes, quand elles veulent plier à leur caprice la volonté de leurs maris. Dissimulant sa colère, adoucissant sa grosse voix, elle s'efforçait de fléchir par ses minauderies l'âme inébranlable de l'empereur, lui disant : « Cher prince, mon » seigneur, pourquoi perdre l'évêché aux mains de cet enfant? » Je vous en supplie, mon très doux seigneur, ma gloire et » mon appui, donnez-le plutôt à mon clerc, votre fidèle servi- » teur. » Alors le jeune homme, que Charles avait placé der-
rière le rideau pour écouter les sollicitations de tous les suppliants, s'écria d'un ton lamentable : « Tiens ferme, seigneur » roi, et ne laisse pas arracher de tes mains la puissance que » Dieu t'a confiée. » Alors le prince, ami courageux de la vérité, lui ordonna de se montrer et lui dit : « Reçois cet évêché, » et aie bien soin d'envoyer devant moi et devant toi-même » dans l'autre monde, de plus grandes aumônes et un meilleur » viatique pour ce long voyage dont on ne revient pas. »
» Il y avait dans le palais un pauvre clerc, méprisé de tous et médiocrement lettré. Quoi que fissent ses ennemis, le très pieux Charles n'avait jamais consenti à le chasser. La veille de la Saint-Martin, on annonça à l'empereur la mort d'un évêque. Il fit appeler un de ses clercs également recommandable par sa science et sa noblesse, et lui donna l'évèché. Celui-ci, plein de joie, invita un grand nombre de ses amis à un splendide festin. Endormi dans le vin et la bonne chère, il négligea dans cette sainte nuit d'assister à l'office des vigiles. L'usage était que le maître de chapelle désignât la veille à chacun le répons qu'il devait chanter pendant la nuit. Le futur évêque avait été chargé de ce répons : Seigneur^ si je suis encore nécessaire au peuple. Comme il était absent, un long silence se fit après la leçon. Les clercs s'exhortaient l'un l'autre à chanter le répons, mais chacun ne savait que le sien, a Enfin, dit » l'empereur, que quelqu'un chante. » Alors le pauvre clerc se mit à chanter le répons. Quand il l'eut terminé, il se mit à chanter d'une voix très harmonieuse l'Oraison dominicale. On voulait l'en empêcher, mais Charles ordonna de le laisser finir. Après les matines, lorsque l'empereur fut rentré dans sa chambre pour se chauffer et se parer en vue de la solennité du jour, il fit appeler ce vieux serviteur qui venait de chanter pour la première fois de sa vie. « Qui donc, lui dit-il, t'a ordonné de » chanter ce répons? — Seigneur, répondit-il en tremblant, » c'est vous qui avez ordonné que quelqu'un chantât. — Fort » bien, dit le roi; cet orgueilleux ne respecte ni Dieu, ni le plus » puissant des amis de Dieu ; il n'a pu résister, même pour une » nuit, à l'attrait du plaisir; je lui enlève cet évêché suivant » la volonté divine. Dieu te le donne et je te l'accorde ; gou- » verne-le sous l'autorité du pape et des saints canons. »
» Un autre évêque étant mort, Charles lui donna pour successeur un certain jeune homme. Celui-ci, tout content, se préparait à partir; sps valets lui amenèrent, comme il con-
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venait à la gravité épiscopale, un cheval qui n'avait rien de fringant et lui préparèrent un escabeau pour se mettre en selle. Indigné qu'on le traitât comme un infirme, il s'élança de terre sur sa bête si lestement, qu'il eut peine à se tenir et à ne pas tomber de côté. Le roi, qui le vit de la balustrade de son palais, le fit appeler et lui dit : « Ami, tu es vif, agile et prompt, et tu » as bon pied; la tranquillité de notre empire est, tu le sais, » sans cesse troublée par une multitude de guerres ; nous avons, » par conséquent, besoin dans notre suite d'un clerc tel que » toi. Reste donc pour être le compagnon de nos fatigues, V puisque tu peux monter si lestement à cheval. » (Le Moine de Sadït-Gall.)
t'' lie» école».^^
« Ce qui affligeait bien souvent Charlemagne, c'était l'ignorance des clercs, et il n'eut rien plus à cœur que d'y porter remède. Il écrivait aux chefs spirituels des évèchés et des monastères qu'ils devaient joindre à la pratique des règles canoniques toutes les études qui contribuent au développement de Imtelligence, et il s'efforçait de leur prouver que le travail de l'esprit ouvre les voies du Ciel comme les mortifications et la prière, a C'est plaire à Dieu, disait-il, que de bien vivre; mais » c'est lui plaire encore que de bien parler. N'est-ce pas le » traiter avec irrévérence, que de réciter ses louanges dans un » discours plein de dissonances barbares? Un langage correct » et pur doit lui marquer bien plus de respect... » (Hauréau, Charlemagne et sa cour.)
Mais il fallait trouver des maîtres pour enseigner ce langage pur et correct, et ils faisaient complètement défaut en Gaule. En ce temps, l'étude des lettres était mise en oubli aussi bien que celle de la philosophie et de la théologie.
Les marchands de science. — Or, il advint que le hasard amena sur le rivage de la Gaule, avec des marchands bretons, deux Scots d'Hibernie (Irlande), hommes profondément versés dans les lettres profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise; mais chaque jour ils criaient à la foule ; <( Si » quelqu'un désire de la science, qu'il vienne à nous et en » prenne ; nous en vendons. » Ils répétèrent si longtemps cette annonce, que des gens émerveillés ou les croyant fous la firent parvenir aux oreilles du roi. Charles manda sur-le-champ près
de lui les étranges vendeurs d'une marchandise inconnue, les prit en estime, les dota convenablement et mit entre leurs mains la plus brillante jeunesse, les chargeant de l'instruire *.
Tel est le récit du chroniqueur. Il n'est guère vraisemblable; nous voyons néanmoins, du temps de Charlemagne, plusieurs savants venus d'Irlande, entre lesquels nous pouvons désigner Clément et Dungal; mais l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre en fournirent d'autres bien plus illustres : Pierre de Pise, Paul Diacre, Théodulfe, et surtout Alcuin. C'était une bonne fortune pour Charles que d'être parvenu à enrôler Alcuin, car ce savant personnage dirigeait alors la célèbre école d'York qui fournissait des maîtres à Naples, à Bologne, à Rome même. L'empereur, toutefois, n'était pas encore satisfait : « Ah ! disait-il un jour, si j'avais seulement autour de moi douze clercs instruits dans toutes les sciences, comme l'étaient Jérôme et Augustin ! » C'était se montrer singulièrement exigeant. « Quoil lui répondit Alcuin, le Créateur n'a pas fait d'autres hommes semblables à ceux-là et vous en voulez une douzaine ! »
L'école palatine. — Charles ordonna aux évêques et aux abbés d'ouvrir, près de leurs évêchés et de leurs monastères, des écoles où l'on donnerait gratuitement l'enseignement aux jeunes gens qui voudraient s'instruire dans les lettres*, et, pour montrer quelle importance il attachait à ces sortes de fondations, il ouvrit, dans son propre palais, une école dont il confia la direction à l'Irlandais Clément. Il voulut que les grands de sa cour y envoyassent leurs enfants suivre les cours de ce savant maître, à côté des enfants des pauvres gens de son domaine. H surveillait lui-même leurs progrès, et promettait aux plus laborieux d'en faire un jour des évoques et des abbés. Aux jours
1. Cette historiette, singulièrement ampliûée, devint, au moyen âge, le texte sur lequel se fonda cette tradition, que l'Université de Paris avait été fondée par Charlemagne. Remarquons qu'il n'est nullement question dans ce récit de Parifi qui, à celte époque, n'était pas le siège de la monarchie des Francs. On ne voit pas que Charles, qui visita tant de villes, habita tant de palais, ait jamais séjourne quelques heures à Paris.
2. S'inspirant des instructions de Charlemagne, Théodulfe, évéque d'Orléans.
Publia, pour son diocèse, le capitulaire suivant : « Si un prêtre veut envoyer à école son neveu ou une personne de sa famille, il peut l'envoyer à l'église cathédrale de Sainte-Croix, aux monastères de Saint-Aignan ou dam» les autres monastères placés sous notre direction. — Que les prêtres ouvrent des écoles dans les bourgs et les villages. Si quelqu'un des fidèles veut leur envoyer ses enfants pour qu'ils soient instruits dans les lettres, ils ne refuseront pas de les recevoir et de les instruire. Qu'ils ne réclament pour cela aucun salaire, et qu'ils n acceptent que ce qui leur sera offert de bonne grâce et par amitié. »
d'inspection (c'était l'empereur qui remplissait lui-même les fonctions d'inspecteur*), malheur à ceux qui étaient pris en flagrant délit de paresse et d'ignorance ! « Tournant sur eux un front irrité, tonnant plus qu'il ne parlait », il accablait du poids de sa colère et de son mépris ces mauvais écoliers, qui, presque toujours, étaient des fils de grands seigneurs : « Beaux fils de » grands, délicats et jolis mignons, fiers de votre naissance et » de votre fortune, vous avez négligé mes ordres, et votre « gloire et l'étude des lettres pour vous livrer à la mollesse, au » jeu, à la paresse. Par le roi des cieux, je ne me soucie guère » de votre noblesse et de votre beauté, quelque admiration que » d'autres aient pour vous ; et tenez ceci popr dit, que, si vous » ne réparez pas par un zèle vigilant votre négligence passée, » vous n'obtiendrez jamais rien de Charles. »
^ Un colloque scolaire. — Les fils de Charlemagne passèrent-ils par l'école du palais? L'histoire n'en dit rien; mais il est certain que, quels que fussent leurs maîtres, ils devaient avoir l'esprit singulièrement aiguisé, si l'OQ en juge par la curieuse conversation que Pépin, alors âgé de quinze ans, eut un jour avec Alcuin.
En voici quelques extraits :
Pépin. Qu'est-ce que l'écriture? — Alcuin : La gardienne de l'histoire.
P. Qu'est-ce que la parole? — A. L'interprète de l'âme.
P. Qu'est-ce qui donne naissance à la parole? — ^. La langue.
P. Qu'est-ce que la langue? — A, Le fouet de l'air.
P. Qu'est-ce que l'air? — ^. Le conservateur de la vie.
P. Qu'est-ce que la vie? — A. Une jouissance pour les heureux, une f douleur pour les misérables, l'attente de la mort. ,
. P. Qu est-ce que la mort? — A. Un événement inévitable, un voyage incertain, un sujet de pleurs pour les vivants, la confirmation des testaments, le larron des hommes.
'. ^. A quoi ressemble V homme? — A. k pomme ^. I P- Qu'est-ce que l'homme? — A, L'esclave de la mort, un voyageur pasf sager, un hôte sans demeure.
i P. Comment l'homme est-il placé? — A. Comme une lanterne exposée I auvent.
I P. Qu'est-ce que le sommeil ? — A. L'image de la mort.
P' Qu'est-ce que le jour? — A. Une provocation au travail.
, 1. Charlemagne allait inspecter jusque dans les églises l'état d'instruction des ieanes catéchumènes. Il entra un jour dans sa chapelle au moment où Ton allait baptiser quelques enfants, il les interrogea et reconnut qu'ils ne savaient pas suffisamment l'Oraison dominicale et le Symbole. Aussitôt, il interrompit la cérémonie, renvoya les enfant* à leurs familles et leur interdit de revenir à la fontaine «crée tant qu'ils ne seraient pas mieux instruits.
2. Tel est, du moins à peu près, ce jeu de mois du texte : « Cui similis est hmo? ^ Porno, n
P. Et le soleil? — A. La splendeur de Tunivers, la beauté du firmament, la grâce de la nature, le distributeur des heures.
P. Qu'est-ce que la terre? — A. La mère de tout ce qui croît, la nourrice de tout ce qui existe, le grenier de la vie, le gouffre qui dévore tout.
P. Qu'est-ce que la mer? — Ar, Le chemin des audacieux, la frontière de la terre, rhôtellerie des fleuves, la source des pluies.
P. Maître, je crains d'aller sur mer. — A. Qu'est-ce qui te conduit sur mer? — P. La curiosité. — A. Si tu as peur, je tg, conduirai partout où tu iras.
P. Qu'est-ce qu'un vaisseau? — A. Une maison errante, une auberge partout, un voyageur qui ne laisse point de traces.
P. Qu'est-ce" qui rend douces les choses amères? — A. La faim.
P. De quoi les hommes ne se lassent-ils point? — A, Du gain.
P. Quel est le sommeil de ceux qui sont éveillés? — A. L'espérance.
Après avoir satisfait la curiosité ae son élève, Alcuin prend à son tour le rôle d'interrogateur.
A. Quelqu'un qui m'était inconnu a conversé avec moi sans langne et sans voix; il n'était pas auparavant et ne sera pas après; et je ne l'ai entendu ni connu.
P. Un rêve peut-être t'agitait, maître.
A. Précisément. Ecoute encore ceci : j'ai vu les morts engendrer les vivants, et les morts ont été consumés par le souffle du vivant.
P. Le feu est né du frottement des branches, et il a consumé les branches.
A. Il est vrai...
(Œuvres cC Alcuin^ II, trad. Guizot.)
De tels dialogues étaient assurément plus ingénieux qu'utiles. Ils attestent du moins cette curiosité avide avec laquelle l'esprit jeune et ignorant se portait sur toutes choses.
L'académie palatine. — Les lettrés employés par Charles au conseil, à 1 administration, à l'éducation de la jeunesse, formaient une sorte d'académie, dont Alcuin était comme le directeur. Pareille à certaines académies italiennes, oii de graves ecclésiastiques s'affublent des noms bucoliques des bergers de Virgile, l'académie carolingienne donnait un nom savant à chacun de ses membres. Charlemagne était appelé David; Gisèle, sa sœur, Lucie; Gisèle, sa fille. Délie; Rothrude, Colombe; Luitgarde, Ava; Angilbert, Homé'e; Alcuin, Flaccus; Théodulfe, Pindare; Riculfe, Damœtas; Eginhard, Béséléel; Ricbod, Macaire; etc. Nous ne comprenons pas, dit M. Hauréau, toutes les allusions que ces noms renferment. Maîtres et disciples avaient un goût très prononcé pour les jeux d'esprit.
L'académie palatine suivait l'empereur dans toutes ses résidences. Il aimait en effet à prendre part aux discussions des savants et à s'éclairer de leurs lumières. L'amour exclusif que les
académiciens de Tépoque professaient pour la langue de Virgile ne l'empêcha pas d'entrevoir l'avenir des langues modernes. Il conçut le projet de soumettre aux lois générales du langage, l'idiome jusqu'alors indiscipliné des Germains : il commença une grammaire franque-qui a précédé de plus de huit cents ans les plus anciennes grammaires allemandes. Il ne dédaigna pas les vieux chants nationaux de la Germanie, dont VEdda et les Niebelungen nous conservent les débris, et il ordonna de recueillir ces poèmes barbares qui renfermaient à coup sûr plus de vraie poésie que tous les hexamètres de Flaccus-Alcuin et d'Homère- Angilbert. Lui-môme cultiva pourtant la poésie latine. On lui attribue plusieurs vers qui nous restent encore. Il en est un qui semble lui appartenir plus certainement, car il s'y est nommé. C'est l'épitaphe du jeune Hugues, l'un de ses fils. On y remarque un solécisme si plein de grâce qu'il semble une condition indispensable de l'idée qu'il exprime :
Hoc tibi, care decus, Carolus miserabile carmen Edidit...
« Nous aimons, dit M. Demogeot *, à trouver ce mélange de talent et d'incorrection sous la plume du poète guerrier. Il semble que cette forte pensée, impatiente d'entraves, brise au moindre mouvement les règles trop délicates de la syntaxe et de la prosodie. »
lia saint Cbarlemagrue.
« Ce fut sans doute parce que sa canonisation ne paraissait pas régulière, ayant été prononcée par un antipape, que le culte de Gharlemagne eut tant de peine à s'établir en France. Louis XI, pourtant, avait prescrit, sous peine de mort, d'honorer le jour de la fête de ce grand homme, par la cessation de toute espèce de travail.
» En 1619, le recteur Le Maistre publia un mandement pour la célébration de la fête de saint Gharlemagne dans toutes les écoles de l'Université de Paris ; mais le mandement de Le Maistre n'eut pas beaucoup plus de succès que l'édit de Louis XI ;
1. Histoire de la littérature française, p. 41, Hachette et C'«.
et, malgré Tattrait du congé qu'il annonçait aux écoliers, les principaux ne le firent exécuter que la première année.
» Ce fut seulement en 1661 que la solennité de la saint Charlemagne prit le caractère d'une véritable institution scolaire; elle passa si avant dans les mœurs de la jeunesse studieuse, qu'après deux siècles, et malgré les révolutions, elle se célèbre encore de nos jours.
» C'était alors Du Boulay * , qui était recteur, et il était trop bien persuadé que l'Université, dont il s'était constitué l'historien, devait son existence à Charlemagne pour permettre qu'elle négligeât le culte de son fondateur. Par une délibération du 16 décembre 1661, la Faculté des arts rappela à tous les principaux des collèges leurs devoirs envers l'auguste patron de l'école de Paris, et elle leur enjoignit de célébrer annuellement sa fête, le 28 janvier. Pour que nul ne pût à l'avenir prétexter cause d'ignorance, le recteur devait chaque année publier un mandement à l'occasion de cette solennité scolaire.
» Au commencement de l'année i674, le recteur en exercice, Nicolas Marguerie, informa la Faculté des arts, qu'un maître de la nation de France avait annoncé l'intention de fonder une messe et un panégyrique annuel en l'honneur de Charlemagne; que cent livres de rentçs étaient affectées à cette œuvre pie; qu'une indemnité serait payée aux officiers et suppôts de l'Université pour leur assistance à la cérémonie. Le généreux donateur, qui témoignait ainsi sa vénération envers l'auguste patron des études et des lettres, n'était autre qu'Egasse du Boulay, fidèle jusqu'à la fin de sa carrière aux convictions et aux sentiments qu'il avait si souvent exprimés dans ses ouvrages. Son nom ne fut pas prononcé ; mais ses offres furent accueillies avec une vive reconnaissance par la Faculté des arts. Il paraît qu'elles ne reçurent pas au dehors un accueil favorable ; le bruit se répandit même que l'archevêque de Paris, Mgr de Harlay, n'autoriserait pas la fondation projetée. Une requête de la Faculté des arts, appuyée d'une démarche personnelle du recteur auprès du prélat, leva heureusement ces difficultés. Le 28 janvier, la fête de saint Charlemagne, qui tombait ce jour-là un dimanche, fut célébrée avec une pompe inaccoutumée. Le recteur et les procu-
1. Du Boulay (César Egasae) 1610 à 1678, a écrit en latin une immense ZTwtoire de l'Université. 6 vol. in-f«. C'est un ouvrage de haute érudition qui fait encore autorité.
CHÂRLEMAGNE. 211
peurs, en costume de cérémonie, se rendirent à neuf heures dans la chapelle du collège de Navarre. Egasse du Boulay officiait lui-même, en qualité de doyen de la tribu de Tours. La messe terminée, maître Belleville, régent de rhétorique au collège d'Harcourt, monta en chaire, et prononça le panégyrique du roi des Francs. Le lendemain, une journée entière de congé fut accordée aux écoliers. » (Jourdain*, Histoire de VUniversité de Paris ; Paris, Hachette, in-f».)
Principaux RKcneiLS. — 1* Recueil des historiens des Gaules^ t. V. {Annales LavrissenseSy Eginhard, le Moine de Saint-Gall, Chroniques de Saint-Denis^ Extraits de vies de saints. Lettres de saint Boni face. Codex Carolinus, Correspondance de Charlemagne avec les papes^ avec Alcuin^ etc. Capitulaires^ Diplômes de Pépin et Charlemagne.)
2» Collection Guizot, t. JII. (Eginhard, le Moine de Saint-Gall, etc.)
3» Monumenta Germanig^ t. l et II.
Ecrivains origtnaox. — Outre les écrivains qui figurent dans les recueils, ▼oy. le Liber pontificalis. — Hincmar, De Ordine Palatii (édition Prou, 1885).
— La Chanson de Roland, édit. Gautier.
Livres. — Lehuërou, Hist. des inst. carolingiennes, 1843. — Vétault, Hist. de Charlemagne, 1876. — F. de "Coulanges, h Gouvernement de Charlemagne, 1876 [Revue des Deux-Mondes, \" janv.). — Hauriau, Charlemagne et sa cour, 1868.
— J. Zeller, Hist. d'Allemagne, t. 1", 1872. — Lavisse, Etudes sur l'histoire d'Allemagne (Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1885). — Gaston Paris, Bist. poétique de Charlemagne^ 1865.— Guizot, Hist. de la civilisation en France, t. II.
1. Jourdain (Charles), né à Paris en 1817, enseigna la philosophie pendant plusieurs années, notamment au collège Stanislas. Il passa ensuite, en 1849, au minislère de l'instruction publique comme chef du cabinet du ministre, devint ^chef de la division de comptabilité, inspecteur général de l'enseignement supérieur, secrétaire général. Il quitta le ministère en 1879. Le 13 décembre 1863, il avait été élu membre de l'Académie des inscriptions en remplacement de Berger de Xitrey. Les principaux ouvrages de M. Jourdain sont : la Philosophie de saint ThomaSy 2 vol., 1858; Bist. de l'Université de Paris aux dix-septième et dixhuitième siècles, 1862-64; l'Université de Toulouse; Documents inédits, 1863, etc.