‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 18 sur 66 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

liES DÉMEMBBEIIEIVTS DE li'EMPIRE CABOIilNCSIEIV. IrfES IVOBMAIVDS EIV EUROPE

Le premier démembrement. — Il fallait la main puissante de Charlemagne pour maintenir dans Tobéissance tant de pays opposés de mœurs, d'origine et d'intérêts. Aussi, dès qu'il fut mort, son empire se disloqua. Trouvant le fardeau trop lourd pour lui, Louis le Débonnaire associa ses fils au gouvernement et leur partagea ses Etats. Ceux-ci, toat d'abord, ne songèrent qu'à le supplanter et plus tard se battirent entre eux pour se disputer sa succession. Le traité de Ferdwn (843) divisa l'empire en trois royaumes distincts : France^ Germanie^ Lotharingie.

10 La France d'alors ne s'étendait pas à Test au delà du Rhône, de la Saône, de la Meuse et de l'Escaut; ^ ^ •

2o La Germanie comprenait les pays situés à l'ouest du Rhin ;

3o Quant à la Lothartngiêrëtre était composée de l'Italie et des contrées comprises entre le Rhin et les Alpes d'une part; le Rhône, la Saône, la Meuse et l'Escaut, de l'autre; c'est-à-dire de la Provence, du Dauphiné, de la Savoie, de la Franche-Comté et de la Suisse, de la Lorraine, de l'Alsace, de la Belgique et de la Hollande.

Charles le Chauve fut roi de France;

Louis le Germanique fut roi de Germanie ;

Lothaire fut roi de Lotharingie. En sa qualité d'aîné, il fut autorisé à prendre la couronne impériale.

Tentative de restauration de l'empire carolingien. — Lothaire mourut en 855. Ses fils se partagèrent ses Etats qui formèrent les trois royaumes d'Italie, de Bourgogne et de Lorraine. l\s moururent sans postérité. — Charles le Chauve, qui était un prince très ambitieux, mit la main sur Vltalie et la Bourgogne, se fit co\y:onner.empereur, mais dut partager la Lorraine avec Louis le GermaniqueCç^K la mort de ce dernier, il voulut dépouiller ses neveux de la Germahie et rétablir, à son profit, l'unité de l'empire. Une grande défaite le força d'ajourner ses projets. 11 mourut en 877 dans une expédition en Italie. Avant son départ, il avait promulgué le capitulaire de Kiersy- sur-Oise, dans lequel il accordait aux fils des comtes qui mourraient dans la campagne le droit de succéder aux fonctions de leurs pères, sauf confirmation du prince. 'Les Normands. — Pendant qu'il vkait au rôle de Charkmagoe, des pirates danois et norvégiens, qu'on appelait les Normands, insultaient les côtes de France qu'ils trouvaient sans défense, remontaient les fleuves sur leurs bateaux-dragons et pénétraient jusque dans le «Bur du pays, qu'ils

CHATiLEMAGNE. ' 213

pillaient sans miséricorde. On leur donna de l'argent pour les engager à

Îiartir; c'était le meilleur moyen de les eng[ager à revenir. 11 fallut alors leur aire entendre raison, les armes à la main. Ce fut en les combattant que nérit l'héroïque Robert le Fort^ comte d'Angers, tige de la famille des Roberliniens ou Capétiens (866).

L'empire carolingien reconstitué. — Louis le Bègue, qui avait Buccédé a son père Charles le Chauve, laissa trois fils : Louis III, Carloman et Charles (plus tard appelé le Simple). Les deux premiers ne firent que passer sur le trône. Quant à Charles, il fut repoussé tout d'abord, à cause de son jeune âge, par les seigneurs français qui lui préférèrent le dernier fils de Louis le Germanique, Charles le ^Gros, déjà roi de Germanie, d'Italie, de Bourgogpe et de Lorraine. L'empire de Chàrlemagne se trouva de nouveau reconstitué.

Démembrement définitif de l'empire. — Mais cet arriëre-petitfils du grand Charles fut un pauvre prince. Il n'osa pas combattre sous les murs de Paris les Normands épuisés par un siège d'une année. Il acheta leur retraite à prix d'argent et leur donna en outre la Bourgogne à ravager. Celte lâcheté indigna les guerriers. Charles fut déposé à la diète de Tribur (887).

Et alors on vit de nouveau l'empire se démembrer. Il forma cette fois sept royaumes : France, Germanie, Italie, Bourgogne cisjurane, Bourgogne transjurane ou Suisse, Loi^aine et Navarre.

Les Français se donnèrent pour roi le défenseur de Paris, Eudes, fils de Robert le Fort; — les Germains élurent le Carolingien Arnulf, neveu de Charles le Gros. — Quant à l'Italie, elle fut disputée par Guy et Bérenger, qui, tous deux, descendaient de Chàrlemagne par les femmes. Les deux rivaux et leurs successeurs s'exterminèrent avec tant d'acharnement, qu'ils laissèrent le champ libre aux rois de Germanie qui prirent pour eu]( l'Italie et|la couronne impériale. Les Carolingiens allemands s'éteignirent en '~ personne de Louis l'Enfant (911).

Carolingiens et Robertiniens. — En France, Eudes vit les seigneurs, restes fidèles à la famille de Chàrlemagne, lui opposer Charles le Simple. Il en triompha et resta roi. — Quand il mourut, Charles lui succéda; mais il eut à son tour à lutter contre les partisans de la famille d'Eudes. Ceux-ci proclamèrent successivement Robert Jo»", fils de Robert le Fort, puis son gendre Raoul, duc de Bourgogne. Le malheureux Charles finit ses jours en prison. L'acte le plus important de son règne est la ces- • sion de la Neustrie maritime aux Normands, province qui devint le du- \

ché de Normandie (911). .^^js^J

Hugues le Grand, fils du roi Robert l®**, dédaigna la couronne qu'on lui M ^ > offrait. Il préféra couronner Louis IV d'Outre-mer, fils de Charles le Simple. Il savait bien, du reste, qu'il était le maître, puisqu'il possédait Paris et l'Ile-de-France, et était le parent ou l'ami des plus puissants seigneurs du royaume. Les Carolingiens, au contraire, étaient réduits au territoire de la ville de Laon et s'étaient compromis, aux yeux du parti français, en recherchant l'appui des rois de Germanie.

Le fils de Hugues le Grand, Hugues Capet, hérita de la puissance paternelle. A la mort de Lothaire, qui avait régné non sans éclat, il laissa régner son fils Louis V (986). Mais ce prince étant mort prématurément (987), il se laissa donner cette couronne que son aïeul avait portée et la fixa dans sa famille qui devait la garder huit cents ans.

lie

2* EXTRAITS ET ANALYSES lie capitalaire de Klersy-sur-Oise.

Durant le règne de Charlemagne, les nations semblent se grouper pour faire corps contre la barbarie qui les menace. Le danger passé, les liens se relâchent, tout se décompose, l'empire disparait et la féodalité prend naissance.

L'empire franc, tel qu'il était constitué au temps de Charlemagne, portait en lui-même les germes du mal qui devait l'emporter. N'ayant pas les ressources financières de nos Etats modernes, Tempereur avait dû laisser subsister dans son gouvernement une partie des errements des régimes précédents. Ne pouvant, dans ce temps de violence, assurer à tous indistinctement la protection de l'Etat, il avait laissé les humbles se choisir des seigneurs, c'est-à-dire des protecteurs. Ne pouvant payer ses agents en argent, il avait continué, selon l'usage, de les payer en concessions de terres dites bénéfices.

Ces concessions étaient limitées, en principe^ à 1^ v^e du donateur et à celle du donataire: elles étaient révocables si le bénéficiaire cessait de remplir le service auquel il s'était engagé. Il était bien dur pour un homme qui avait joui, sa vie durant, de revenus considérables, de songer qu'à sa mort tous ses biens pourraient être attribués à d'autres qu'à ses enfants. Les bénéficiaires n'eurent dès lors d'autre pensée que de transmettre leurs charges à leurs fils, afin que ceux-ci pussent jouir de leurs bénéfices. Les rois, de leur côté, croyant qu'il était de leur intérêt de maintenir une fonction publique dans une famille qui les avait toujours bien servis, confirmaient volontiers au fils les honneurs du père. Mais bientôt les bénéficiaires voulurent voir un droit dans ce qui n'était qu'une faveur. Pour se faire concéder ce droit, ils en vinrent à marchander leurs services au prince. On a dit que Charles le Chauve avait dîi capituler avec eux et leur accorder, par le capitulaire de Kiersy-sur-Oise, l'hérédité des charges et des offices. Il n'en est rien. En promulguant cet édit, Charles essayait de réagir contre un état de choses qu'il jugeait préjudiciable à la royauté. C'est

Iune erreur grossière que de voir dans le capitulaire de Kiersy la charte constitutive de la féodalité. La féodalité s'est constituée ailleurs qu'en France. Ce régime se trouve chez les Saxons, les Bavarois, les Hongrois, j Faut-il l'attribuer hors de France, comme en France, à l'influence décisive j de ce capitulaire? C'est impossible. — Ou bien faut-il l'attribuer dans ces 'pays à une charte analogue à l'édit de Kiersy? Comment alors se fait-il que cet acte seul ait subsisté, tandis que ceux qui constituaient la féodalité dans les pays étrangers aient si complètement disparu qu'on n'en trouve nulle part aucune mention ?

^.^ Autre question. — Un acte aussi important que l'abdication de la monarchie carolingienne eût nécessairement frappé les contemporains. Ce

3u'il y a de bizarre, c'est qu'ils ne semblent pas avoir compris 1 importance u capitulaire de Kiersy, sauf l'archevêque Hincmar. Aucun des chroniqueurs ou annalistes de Gaule ou de Germanie ne daigne en parler.

Si les contemporains de Charles le Chauve ont eu du capitulaire de Kiersy une idée si dilTérente de la nôtre, ne serait-ce pas que nous nous

serions trompés dans son interprétation ? Revoyons donc le texte même de redit de Kiersy.

Tel qu'il nous a été conservé, le capitulaire, éclairé par d'autres docu- » ments de la même époque, renferme en lui-même sa propre histoire.

Au mois de juin 817, Charles faisait ses préparatifs pour une grande expé- (£) dition en Italie. — C'était sur la prière du pape Jean VIII qu'il l'entreprenait, car, s'il n'eût consulté que ses intérêts, il serait resté en France où il redoutait une révolte de ses principaux seigneurs. Il était donc tout natu-i rel qu'avant de partir il prit ses précautions pour assurer l'ordre dans ses \ Etats pendant son absence et transmettre à son fils Louis son autorité aussi l complète que possible. Il rédigea donc, sous forme de capitulaire, un pian 1 de gouvernement, un programme d'administration qu'il crut devoir, à la ( façon des rois ses prétlécesseurs, soumettre à son baronnage.

Le 12 juin 877, les grands, convoqués à Kiersy, dans le palais même de l'empereur, se trouvaient répartis dans des chambres de délibérations différentes, les évêques et les aobés dans les unes, les seigneurs laïques dans les autres. Charles leur fit parvenir les articles du capitulaire qu'il avait composés « avec l'aide de Dieu ». Les grands approuvèrent les aeux premiers sans difficulté ; mais ils évitèrent de se prononcer sur les autres. L'article 9 lui-même, celui-là qui réglait, comme on le croit, l'hérédité des fiefs et des offices, n'eut pas plus de succès que les autres. Là encore les grands marquèrent leur parti pris de ne pas répondre catégoriquement, et la discussion des articles dut être abandonnée.

L'empereur résolut alors de se passer de leur approbation. Il modifia quelques-uns des articles dans le sens qu'on paraissait désirer et promulgua le capitulaire en vertu de sa toute-puissance législative. La lecture en fut faite par le chancelier Gauzlin, devant l'assemblée générale du peuple, le 14 juin 877.

Examinons maintenant ce qu'était exactement cet article 9 qui, au dire des historiens, « confirmait la déchéance du pouvoir royal. »

« Si un comte meurt dont le fils soit avec nous^ que notre fils, assisté de ses fidèles, prenne parmi les proches et les amis du défunt, un administrateur chargé de veiller, avec les officiers du comté et l'évêque, à l'entretien de ce comté, jusqu'à ce que nous ayons eu connaissance du fait, — Si ce comte a un fils en bas âge, que cet enfant, assisté des officiers du comté et de l'évêque dans le diocèse où il demeure, veille sur le comté, jusqu'à ce que nous en soyons informés, — S'il n'a pas laissé de fils, notre fils et nos autres fidèles désigneront un 'administrateur qui gouvernera le comté avec les officiers et l'évêque jusqu'à ce que nous puissions en disposer. Et que personne n'aille s'irriter si nous donnons, d'après notre bon plaisir^ le comté à d'autres qu'à cet administrateur provisoire. On prendra les mêmes mesures à l'égard de nos vassaux, et les evêques — c'est notre volonté expresse — ainsi que les abbés et les comtes, tous nos fidèles en un mot, les prendront également à l'égard de leurs vassaux. »

Le terme d'hérédité n'a pas été prononcé dans cet article. Il est vrai que le roi laisse entendre la chose, surtout dans les articles 3 et 4 lus par Gauzlin dans l'assemblée générale. — « Si le comte qui meurt laisse un fils en bas âge, que ce fils, avec les officiers du comté et l'évêque du diocèse duquel est le comté, l'administrent jusqu'à ce que nous avons eu connaissance de la mort du comte, et que le fils ait reçu les hénéfices de son père par un acte de notre volonté. » Ce dernier membre de phrase est une addition très favorable à la transmission héréditaire des bénéfices dans les familles des comtes.

On ne peut donc contester que, dans son capitulaire, Tempereur semble reconnaître implicitement l'hérédité des offices et bénéfices. Mais, en y re- « gardant de près, on voit bien vite comment, tout en faisant une concession, le prince a réservé son autorité. C'est à dessein qu'il a réuni dans chaque phrase des expressions comme celles-ci : Jusqu'à ce que nous ayons connaissance du fait^ — jusqu'à ce que nous en soyons informés, —jusqu'à ce que nous puissions en disposer ^ — que personne n'aille s'irriter si nous donnons, d'après notre bon plaisir, le comté à un autre, etc. Il veut être mis au courant de tous les changements qui se produiront dans la propriété pendant son absence, pour intervenir à son gré. Les fameuses additions de l'article 3, si favorables en apparence au principe de l'hérédité sans condition, renferment cependant une condition, et une condition très /uu ^ grave, la concession, la permission royale. * J Remarquons, du reste — ce qui es*t très important — que ce n'est pas

4*/ M f>«, indistinctement à tous les seigneurs qu'il applique le bénéfice de l'hérédité, \ c'est à ceux-là seulement qui sont avec lui^ qui font partie de l'expédition i. Charles n'ignore pas que le seul moyen de décider les grands à le suivre au delà des Alpes, c'est de les garantir contre toutes les éventualités qui pourront se produire pendant la campagne, c'est de maintenir dans le royaume le statu quo provisoire, au profit des absents, Les bénéfices, vacants par la mort des bénéficiaires, seront confiés à des administrateurs I provisoires, jusqu'au retour du roi, qui promet d'en disposer en faveur de a famille du bénéficiaire : dans le cas ou il ne reviendrait pas, il ne faut pas que les modifications qui se produiront nécessairement dans la condition des personnes et des terres se fassent exclusivement au profit des amis de son successeur.

En somme, i'édit de 811 n'a pas le caractère général qu'on s'est plu à lui attribuer. C'est une oeuvre de circonstance. Ce n'est pas non plus l'œuvre d'une royauté qui désarme, d^un empereur faible et aveugle, cest l'acte d'une royauté qui se défend.

Avant cet édit, l'hérédité des bénéfices et des offices existait presque partout, sinon en droit, du moins en fait. Après cet édit, le roi conserve en théorie le droit de reprendre ce qu'il a donné et il l'exerce le plus souvent qu'il peut.

L'édit de Kiersy ne marque donc pas, comme on l'a dit, une date dans notre histoire*. Il faut (jue les auteurs de précis en fassent leur deuil; celle de 811 était pourtant si commode pour fixer le point de départ de la féodalité M

1. Il le répète encore dans l'article 3, lu par Gauzlin, ut filium illius qui nobiseum erit de honoribus illius honoremus.

2. Pas plus que le traité d*Ândelot de 587, que la plupart des auteurs de précis présentent comme une des chartes constitutives de la féodalité, parce que, suivant eux, il aurait reconnu aux grands l'hérédité de leurs bénéfices. Il n'y a rien de semblable dans le traité d'Andelot, dont le texte nous a été intégralement conservé par Grégoire de Tours. Il s'agit tout simplement de deux rois qui se font de part et d'autre des restitutions de villes et de leudcs. Cf. F. de Coulanges, la Monarchie franque, p. 602.

3. D'après le savant ouvrage de M. Emile Bourgeois, professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Lyon : Le Capiiulaire de Kiersy-sur-Oise, étude sur l'état et le régime politique de la société carolingienne à la fin du neuvième siècle, d'après la légitlation de Charles le Chauve, 1 vol. in-S", Hachette et C'*, 1885.

l4es IVormands.

Charles le Chauve n'a pas été flatté par les historiens. La plupart sont d'accord à dire qu'il fut faible et incapable. Le texte du capitulaire de Kiersy nous le montre sous un jour plus favorable ; c'est au contraire un prince prudent et jaloux de son autorité. Le malheur de Charles fut d'avoir été ambitieux. Il voulut rétablir à son profit l'unité de l'empire, alors qu'il n'était pas encore solidement établi dans ses Etats, et il sacrifia ainsi à des projets chimériques la sécurité de la France, laissant le champ libre aux seigneurs et aux Normands.

Si les Normands étaient devenus un danger pour l'empire, c'était que Louis le Pieux avait tout fait pour les y attirer. Au lieu de les combattre, dès qu'ils s'étaient montrés, il avait entrepris de les convertir, et, pour mieux les gagner au christianisme, il s'était fait un plaisir de leur laisser entrevoir les richesses des pays chrétiens. Quand le roi Harald Klak (appelé aussi Hérold ou Hériolt), chassé du Jutland par ses sujets, fut venu le trouver dans sa résidence d'Ingelheim, il fit tant par ses promesses que celui-ci consentit à recevoir le baptême.

Au sortir de la cuve baptismale, Harald fut revêtu d'une chlamyde de pourpre; on lui ceignit l'épée des Césars, on lui jeta sur les épaules un manteau d'or, on lui chaussa des brodequins d'or, et on lui posa une couronne sur la tête. Sa femme fut parée par l'impératrice d'une tunique brodée, toute constellée de pierreries et de bijoux précieux. Son fils et ses fidèles reçurent aussi des vêtements, dignes de la munificence du grand roi des Francs.

A la cathédrale, les barbares purent se croire transportés au paradis, quand ils entendirent les chœurs des clercs du palais et qu'ils contemplèrent les richesses de la basilique et la splendeur du cortège impérial. Leur admiration se changea en joie quand ils furent admis dans la salle du banquet. Ils durent trouver étrange l'usage des lits de table sur lesquels vinrent s'étendre Louis, la belle Judith, Lothaire et leur roi lui-même; mais ils furent ravis de l'abondance des mets, et du service de la tablé, du nombre des officiers, ainsi que de la beauté des enfants qui servaient les princes. <( Ce jour, disait le poète Ermold lé Noir*,

1. On ne sait rien sur ce poète qui a écrit en vers latins une histoire incomplète GA.RRé. -— LEGT. HIST. i3

ce jour si heureux à juste titre pour les Francs et les Danois régénérés par le baptême, sera pour eux dans la suite l'objet de fêtes qui en rappelleront la mémoire. » Le poète était mauvais prophète. Les barbares devaient moins se souvenir de leur baptême que des richesses étalées sous leurs yeux.

A la nouvelle qu'Harald et ses compagnons avaient été si bien traités, les Danois vinrent en foule demander le baptême. Ils se faisaient baptiser pour avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les néophytes qui se présentaient. Il arriva un jour qu'on manqua de tuniques de lin. On donna à l'un d'eux une mauvaise chemise mal cousue. Il la regarda avec mépris et dit à l'empereur : « J'ai déjà été lavé ici vingt fois et toujours vêtu de beau lin blanc comme la neige : un pareil sac est-il fait pour un guerrier ou pour un gardeur de pourceaux? Si je n'avais pas peur d'aller tout nu, maintenant que je n'ai plus mes habits, je laisserais là ton manteau et ton Christ. »

Mais les Danois ne se contentèrent bientôt plus de tuniques. Sous Charles le Chauve, voyant le pays sans défense, ils comprirent qu'ils gagneraient beaucoup plus à se faire pirates qu'à se faire chrétiens, et ils se répandirent dans le royaume, ruinant si complètement les villes et les campagnes, qu'on faisait des lieues entières « sans voir la fumée d'un toit, sans entendre aboyer un chien » .

Fort peu nombreux à l'origine, les Normands s'étaient recrutés, dans leurs courses à travers le pays, de tout ce qu'il y avait de vicieux et de pervers dans la société. C'est ainsi qu'ils avaient trouvé dans le diocèse de Troyes ce fameux Hasting qui devait devenir l'un de leurs principaux chefs.

A propos d'Hasting. — <( Au commencement du neuvième siècle, dit Raoul Glaber, naquit, près de Troyes, dans la dernière classe des paysans un homme nommé Hasting. Il était d'un village nommé Tranquille*, à trois milles de la ville; il était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira, dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; et, cédant à son ambition, il s'exila volontairement de

^e Louis le Pieux et de sa femme Judith. On a dit que, relégué à Strasbourg, on ne sait pour quelle faute, il t&chait d'obtenir sa grâce de l'empereur en faisant son panégyriaue.

i. Tranquille s'appelle aajoard'h»i Traneauli-le-Repos (arr. de Nogent^sor- Seine). Ce village n'est pas a trois milles de Troyes, mais à 51 kilom. — Raoal Olaber, qui était Bourguignon, est excusable de s'être trompé sur la distanoe.

son pays. Il parvint à s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des vivres au reste de la nation et qu'on appelait la flotte {flotta) » .

Dudon, doyen de Saint-Quentin*, dit aussi qu'Hasting était né en France. « La nation française fut horriblement foulée par Hasting qui était pourtant né français {Astingo francigenà), »

Il peut sembler étrange que le plus terrible des rois de mer ait été un Français. Le fait pourtant n'a rien d'impossible. Les Normands devaient être, à l'origine, fort peu nombreux. Tout fugitif, tout bandit, tout serf courageux était le bienvenu parmi eux. Outre qu'ils se recrutaient de compagnons robustes et hardis, ils acquéraient des interprètes et des guides qui devaient les conduire sûrement au cœur du pays.

« Les rivières, dit Grosley, qui portent aujourd'hui l'abondance dans l'intérieur de la France, y portaient alors la désolation et une guerre sans relâche. Le Rhin, l'Esôaut, la Somme, la Seine, la Loire, la Garonne, le Rhône même, avaient leurs Hastings, qui, y ayant pris des établissements fixes, et se donnant la main au besoin, jouissaient paisiblement du fruit de leurs rapines. Dans les divers départements, sous lesquels ils s'étaient partagé la France, leur service, moitié piraterie, moitié finance, se faisait en partie par les Français eux-mêmes, qui entraient avec eux en société tacite, ou qui prenaient ouvertement de l'emploi chez eux. Ils étaient en compte ouvert avec la plupart des grands seigneurs, qui se servaient d'eux soit dans leurs querelles particulières, soit pour rançonner leurs vassaux. Le besoin de vivre, le désir de faire fortune, de s'avancer, de parvenir sans talent et sans travail, l'amour de gains criminels, mais faciles, l'exemple d'Hasting parvenu de l'état le plus vil à un des premiers postes, jetaient dans le métier une foule d'aventuriers, qui aimaient mieux se faire Normands, que cordonniers, maçons, manœuvres ou bergers. D'autres prenaient de l'emploi parmi eux, pour être à couvert du pillage; car alors, en France, il n'y avait pas de milieu : il fallait ou piller ou être pillé. »

Les vieilles chroniques sont remplies des tristes exploits d'Hasting. De 845 à 883, c'est-à-dire pendant trente-huit ans, il ne cesse de promener sur la France la flamme et le fer. On le

1. Dudon, doyen de Saint-Quentin, a écrit, au commencement du onzième siècle, une histoire des Normands jusqu'en 996.

voit sur les bords de la Loire, sur les bords de la Seine, sur les bords du Rhône, en Italie où il prend Luna pour Rome; il saccage la Bretagne, T Anjou, le Poitou, la Touraine, se joue des généraux de Charles le Chauve, tue le plus brave d'entre eux, Robert le Fort, obtient du roi Charles le Gros le comté de Chartres, s'y repose, puis fatigué de son inaction reprend sa vie d'aventures. On ne sait ni où, ni quand il mourut.

11 avait disparu depuis longtemps, qu'on croyait le voir encore. Une chronique du dixième siècle nous le montre ravageant la Bourgogne et se faisant battre par le duc Richard en 911. 11 aurait eu alors près de cent ans. — Quelque temps après, on le signale en Champagne dans les environs de Montier-en-Der. Les religieux de ce monastère se sauvent, empo^ tant avec eux les ossements de saint Berchaire leur fondateur.

Vers le milieu du dixième siècle, il n'est pas encore mort. Un chroniqueur du douzième siècle le fait reparaître sous les murs de Paris, à la tête d'une nombreuse troupe de Normands. 11 le nomme Haustuin et, pour en finir avec lui, il le fait tuer par le comte d'Anjou Geoffroi Grise-Gonelle.

Haustuin n'est qu'une des nombreuses variantes du mot Hasting. Le nom du terrible pirate est écrit tour à tour par les auteurs qui ont parlé de lui : HastinguSj Alstingus, Alstagnus^ Hastencus^ Huastem, A ces variantes la chronique de Fleury ajoute qu'il s'appelait Gurmundus, vei^so nomine, soit que ce fût son nom français et qu'il Teût changé en celui de Hasting en se faisant pirate, soit qu'appelé Hasting en France, les Danois l'eussent nommé Gurmund. Le nom d'Hasting s'était étendu aux Danois qu'il commandait. Une charte de 1075, citée dans le Glossaire de Ducange, rappelle avec horreur et exécration les déprédations barbarorum etimpiorum Hastingorum, Une autre charte de Siméon de Durham les appelait Heastingenses,

Le rival de Robert le Fort n'était donc pas seul à porter le nom d'Hasting; son nom était devenu comme un mot générique. Peut-être les exploits qu'on lui attribue appartiennent-ils à des Hastings différents. Quoi qu'il en soit, il en porte à lui seul toute la peine devant la postérité.

Il ne reste plus qu'à placer ici, en forme d'épitaphe, les vers que l'indignation dictait dans le dixième siècle à Dudon, doyen de Saint-Quentin :

Hic sacer atque ferox, nimium crudelis et atrox, Pestifer, infestus, torvus, trux, flagitiosus,

Pestifer inconstansque, procax, ventosus et exlex, Lœtifer, immitis, praecautus. ubique rebellis, Proditor inventorque mali, duplex, Simulator, Impius et timidus, pellax, deceptor et audax, Farcifer, infestus, infrenus, litigiosiis, Pestiferique mali augmentum, doli incrementum. Non aframento, verum carbone notandus ; Et tanto scelere ante alios immanior omnes, Quantus ad astrigerum tendit suspectas Olympumi.

(D'après les Ephémértdes de Grosley*.)

Coup d'cell sur la poésie Scandinave.

Nos anciens chroniqueurs n'ont guère fait que nous raconter les ravages des Normands; ils ne nous fournissent que peu de détails sur leurs mœurs, leurs croyances, leurs institutions, l'état de leur civilisation. Si nous voulons en savoir plus qu'ils n'en disent, nous sommes obligés de le demander â des sources Scandinaves, particulièrement aux Eddas.

Eddas et Sagas. — Les Eddas sont des recueils de traditions mythologiques et de vieilles sagas ou chants héroïques. On possède deux Eddas, La plus ancienne ou Edda poétique est attribuée à un prêtre islandais, Sœround Sigfuson, qui vivait cinquante ans après l'introduction du christianisme en Islande. Son intention était peut-être de conserver les derniers restes de lai tradition nationale prête à s'éteindre. — L'autre Edda ou Mda prosaïque fut composée, encore en Islande, par le grammairien Snorre Sturleson, vers les années 1215 et 1222. C'est un traité de mythologie et de science poétique à l'usage des jeunes gens désireux de pousser leurs études vers la poésie. Elle comprend trois parties : 1° les légendes, 2° le vocabulaire poétique, 3** la prosodie Scandinave. La première partie est un commentaire très précieux des mythes Scandinaves, souvent si obscurs.

On a recueilli depuis la publication des Eddas beaucoup de

i. Ces vers sont un amas d'épithètes odieuses, terminées par cette hyperbole : « 11 y a moins de distance entre l'œil et le ciel, — qu'entre le plus scélérat et le plus criminel. »

2. Grosley (Pierre-Jean), né à Troyes (1718-1785), membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fut célèbre au dix- huitième siècle par sa science et roriginalilé de son esprit. 11 confondait tous les genres, mêlait le gai au sérieux, le grave au badin; ce qui scandalisait fort ses graves confrères de l'Académie, qni n'osaient pas insérer dans leurs mémoires ses dissertations moitié érudites, moitié plaisantes. Sainte-Beuve a fait l'éloge de son esprit {l'Esprit de malice au hon vieux temps).

sagas qui ne figuraient pas dans ces recueils. Les sagas étaient l'œuvre des Scaldes, sortes de poètes ambulants comme les rhapsodes de Tancienne Grèce et les ménestrels de la vieille France. Bien qu'ils ne fussent pas sacrés comme Tétaient les bardes, les scaldes étaient partout bien accueillis. Lorsqu'ils avaient su plaire aux rois, ceux-ci n'hésitaient pas à leur faire don de l'anneau d'or et de l'épée ciselée. Thorsteinn,s'étant rendu près d'Harald, roi de Norvège, lui raconta une histoire qui dura trois jours. Le prince lai ayant demandé où il l'avait apprise : « Dans mon pays, répondit*il, je vais chaque année à l'Alting, et je recueille les récits de notre célèbre Haldor. »

Beaucoup de Sagas se sont conservées par la tradition dans les familles islandaises. Dans l'étroite cabane que chacune d'elles occupe, tous les membres se livrent à leur travail, autour de la lampe alimentée par l'huile de baleine, tandis que le père, assis près de la lumière, se met à lire les sagas, en les accompagnant d'explications pour les jeunes gens et les serviteurs. Les parois des maisons, les ciselures sur bois, les dessins des tapisseries reproduisent les scènes et les vers des sagas qui sont ainsi conservées et répandues de mille manières. Lorsque la société royale de Copenhague songea à réunir ces derniers fragments de la tradition septentrionale, elle n'eut pas à chercher d'autres collaborateurs que les paysans islandais.

Ce que racontent les Sagas. — Les Sagas ont généralement un caractère héroïque; mais on y chercherait vainement des fées bienveillantes, de ces assauts de courtoisie dans les tournois, dont nos romans de chevalerie sont remplis. Ce ne sont que tableaux de batailles, que scènes de carnage. Le merveilleux consiste pour les scaldes dans des récits, tantôt de combattants qui agitent huit bras armés, tantôt de géants qu'un seul cheval saurait porter, tantôt de boucliers forgés par les nains, tantôt d'épées qui tranchent l'acier comme de la toile. Les scaldes aiment surtout à chanter les braves s'élançant sur la mer, courant au butin et au carnage. Si ceux-ci succombent, le poète les fait entrer au Walhalla, le paradis des Scandinaves. Voici comment y fut reçu Haquin, fils d'Harald, tombé sur le champ de bataille.

« Allons, dit la Walkyrie au héros, poussons nos chevaux au travers de ces mondes tapissés de verdure qui sont la demeure des dieux. Allons annoncer à Odin qu'un roi va le visiter dans son palais. » Odin apprend cette nouvelle, il dit : « Hermode

et Brage, allez au-devant du roi ; un roi renommé par sa vaillance arrive aujourd'hui dans ce palais. » Enfin le roi Haquin s'approche, et, sortant du combat, il est encore dégouttant de sang. A la vue d*Odin, il s*écrie : « Ah ! que ce dieu me paraît sévère et terrible ! » Le dieu Brage répond : « Venez, vous qui fûtes Teffroi des plus illustres, venez vous réunir à vos huit frères : les héros qui habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de bière dans la compagnie des immortels. » Mais le prince valeureux s'écrie : « Je veux toujours garder mon armure; il faut qu'un guerrier conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de quitter sa lance un instant. »

Un paysan passe près d'une caverne où est enseveli Gunnar. 11 entend du bruit, voit une lumière filtrer à travers les blocs de pierre. Il va chercher le fils du héros et tous deux voient entre quatre lumières, le défunt, couché avec ses armes, qui répète son chant de mort, comme Lodbrog dans la fosse des serpents.

Asmundr lutte avec un adversaire qu'il parvient à terrasser. Le tenant sous lui, il lui dit : « Je ne puis te tuer parce que je n'ai pas mon épée. Me promets-tu de m'attendre? je vais la chercher. — Je te le promets, » dit le vaincu. Asmundr part et trouve, à son retour, son rival encore étendu sur le sol, attendant tranquillement la mort.

Asmundr (les noms se ressemblent fort, dans les vieux poèmes Scandinaves), aveugle de naissance, vient à l'Alting demander à Litinger satisfaction de la mort de son père. Celui-ci refuse de se battre avec un aveugle. « Que ne puis-je, s'écrie Asmundr, cesser d'être plongé dans l'obscurité, afin de me venger ! » Aussitôt ses yeux acquièrent la faculté de voir. « Gloire à Dieu, dit-il, je comprends ce qu'il attend de moi. » Il saisit sa hache, tombe sur son ennemi, le tue et, sa vengeance accomplie, sent ses yeux se fermer, couverts d'une éternelle obscurité.

Les femmes elles-mêmes respirent la vengeance et la fierté ; elles encouragent leurs frères au combat; parfois elles combattent comme les guerriers. Tornbiorg, fille d'un roi de Suède, obtient de son père le gouvernement d'une province, elle prend un nom d'homme, combat avec tous les champions qui demandent sa main et, après les avoir vaincus, les fait tuer ou mutiler; enfin il en est un qui parvient à triompher d'elle. Elle va trouver son père et, déposant ses armes à ses pieds, elle lui dit : « Je vous rends le pouvoir que vous m'avez confié; je renonce

à la gloire à laquelle j^aspirais et je redeviens femme. » (D'après Cantu*, Histoire universelle, t. IX; Paris, in-8**, Didot.)

On retrouve des traits de ce genre dans la grande épopée des Allemands, les Niebelungen, Une étude attentive ferait découvrir dans les sagas beaucoup des légendes que répète encore TEurope moderne, et quelquefois un lointain écho des traditions de l'antiquité. Dans l'histoire de Véland le forgeron, citée par Geffroy, dans son intéressante Histoire des Etats Scandinaves *, on retrouve à la fois le mythe grec de Dédale et le type primitif de Guillaume Tell, libérateur de la Suisse. Voici le résumé de cette légende.

Le forgeron Véland. — « Véland, fils du géant Vade, avait appris à travailler le fer dans la caverne de deux nains, plus savants que tous les hommes. Après avoir passé douze mois chez eux, Véland, craignant d'être tué par les deux nains, les égorgea, prit leurs outils et leurs trésors, les cacha dans un tronc d'arbre qu'il avait creusé et s'embarqua lui-môme dans cette frêle embarcation, qu'un fleuve entraîna vers la mer et les côtes du Jutland. Là arrêté par les filets du roi Nidung, il entra à son service. Son emploi, dans le palais, fut de prendre soin des trois couteaux qu'il plaçait devant la table du roi. Un jour, en lavant ces couteaux dans la mer, il en laissa tomber un dans les flots. 11 en fabriqua aussitôt un autre semblable qui, au grand étonnement du roi, coupa non seulement le pain, mais encore la table. Le roi voulut savoir qui l'avait fait, et Véland avoua ce qui s'était passé. Le forgeron du roi conçut alors de la jalousie contre Véland et prétendit faire d'aussi bonnes armes que lui : « Fabrique une épée, lui dit-il, la meilleure que tu » pourras; moi je ferai un casque et une cuirasse. Si ton épée » fend mon armure, ma tête sera à toi ; mais, si mon armure rè-

1. Cantu (César), historien italien, né à Brivio, dans le Milanais, en 1807, devint professeur à dix-sept ans, embrassa la cause libérale, et se fit, par ses écrits patriotiques, condamner à la prison par la justice autrichienne. 11 était déjà célèbre en Italie parmi les écrivains de l'école de Manzoni et de Silvio Pellico, quand, en 1843, il commença à publier son Histoire universelle (19 vol., 1843-49), ouvrage considérable, dont on peut critiquer le plan et l'esprit ; mais qui est écrit avec chaleur et rempli de faits intéressants. Cantu était de l'école qui, mettant dans la papauté le salut de l'Italie, voulait absorber l'Etat dans l'Eglise, la politique dans la religion. En se plaçant à ce point de vue, Cantu s'exposait à tout ramener au moyen âge et à mal juger l'époque moderne et contemporaine. Cantu a écrit, dans cet esprit, VHistoire de la littérature italienne^ 1851 ; Bist, des cent dernières années; Hist. des Italiens; les Hérétiques d'Italie.

2, Paris, 1 vol. in-12, Hachette.

» siste,tu auras forfait ta vie; dans douze mois nous ferons Tes- » sai. » Le forgeron se mit aussitôt à Touvrage. Quant à Véland, après avoir laissé passer jusqu'à dix mois, il fabriqua en sept jours une épée qui fit l'admiration du roi. Ils allèrent avec cette arme sur le bord d'une rivière. Véland fit descendre sur le courant un morceau de bois d'un pied d'épaisseur et tint son épée au-devant; le bois, poussé par le courant contre le tranchant, se coupa en deux. De retour à sa forge, il brisa cette épée et en trois jours en fabriqua une autre, puis l'essaya devant le roi, de la môme manière que la première fois, contre un morceau de bois de deux pieds d'épaisseur, qui fut aussitôt fendu. Véland brisa encore cette lame, et en trois heures de temps en fit une troisième, incrustée d'or, qu'il essaya contre un morceau de bois de trois pieds de longueur et autant d'épaisseur, qui fut coupé aussi aisément que les autres. Le roi, charmé de cette épée, déclara n'en vouloir jamais d'autre.

» Le jour de l'épreuve arrivé, Amilias, forgeron du roi, revêtit sa nouvelle armure et sortit. Tous ceux qui le rencontrèrent furent dans l'admiration, et avouèrent qu'on ne pouvait voir un plus bel ouvrage. L'armure était formée d'une double lame de fer; le casque était bien poli et très épais. Arrivé sur la place, il s'assit sur le siège qui avait été préparé. Le roi vint avec tous ses gens ainsi que Véland et l'épreuve commença. Véland s'approcha, et, touchant le casque d'Amilias du tranchant de sa lame, il demanda à son rival, s'il sentait son épée : a Frappe de toutes tes forces, lui dit Amilias en riant. » Véland appuya le tranchant sur le casque et le coupa; puis, approchant du crâne, il demanda à Amilias s'il sentait quelque chose. Celui-ci lui répondit qu'il sentait comme un peu d'eau sur sa tête. Alors Véland, poussant sa lame, le pria de se tenir prêt; mais, avant qu'Amilias pût s'y attendre, la lame perça jusqu'à la ceinture, et Amilias tomba en deux morceaux de son siège. La foule s'écria que le sort d'Amilias était bien une preuve qu'un homme est près de sa chute au moment oh. il s'enorgueillit le plus.

» Toutefois l'habileté de Véland lui avait fait des jaloux ; il fut calomnié et tua dans une querelle le bailli du roi, qui le chassa loin de sa présence et, bientôt, lui fit couper les jarrets et les nerfs des pieds, en le contraignant à ne travailler que pour lui seul. Véland ne songea plus qu'à la vengeance. Les deux fils du roi étant venus le trouver dans sa forge, il les tua, enfouit

leurs cadavres et fit avec leurs crânes des coupes et avec leurs os des salières et autres vases, qu'il garnit artistement d'or et d'argent, et donna le tout au roi qui, ne se doutant de rien, se fit honneur dans ses festins d'aussi rares ornements.

» Véland était vengé, mais il ne doutait pas que le roi ne voulût le faire mourir s'il apprenait sa ruse. 11 pria son frère Egil, habile chasseur, de lui procurer des plumes d'oiseaux. Il en fit des ailes et, montant sur le haut de sa maison, il dit à son frère : « Si le roi t'ordonne de tirer une flèche contre moi, » tu viseras cette vessie que j'ai remplie du sang des fils du roi » et que j'ai attachée sous mon bras gauche. » Puis il s'envola sur une tour voisine du palais. Le roi l'aperçut : « Véland, lui » dit-il, es-tu devenu oiseau? Quel est ton projet? » — a Seiw gneur, lui répondit le forgeron, je suis maintenant oiseau et » homme à la fois ; je pars et tu ne me verras plus de la vie. » Tu m'avais fait couper les jarrets, et je m'en suis vengé en » égorgeant tes fils, mais tu trouveras leurs ossements dans les » vases garnis d'or et d'argent dont j'ai orné ta table. » A ces mots, il disparut dans les airs. Le roi dit à Egil : « Tire une » flèche contre lui ; si tu le manques, tu mourras ! » Egil prit son arc, tira, et, la flèche étant venue frapper sous le bras gauche de Véland, le sang tomba à terre, a C'est bien, dit le roi, Vé- » land ne pourra pas aller loin. » Cependant il s'envola jusqu'en Seeland, et s'y construisit une demeure, au milieu d'un bois, pour y passer le reste de ses jours. •»

Un précurseur de Guillaume Tell. — « Ce même Egil, frère de Véland, est un des héros de la Wilkina-Saga, et un des types sur lesquels ont été calquées, en partie du moins, les aventures du moderne Guillaume Tell.

» Suivant le récit de la Saga, le roi Nidung, l'ennemi de Véland, ayant entendu vanter l'habileté d'Egil, comme archer, fit placer une pomme sur la tète du fils d'Egil, et lui ordonna de viser ce but. L'archer ne devait lancer qu'une seule flèche, néanmoins il en prit trois, les garnit de plumes, en appuya une sur la corde de l'arc et perça la pomme, de manière que la flèche en enleva une moitié, tandis que l'autre tomba à terre. Ce coup d'adresse, qui est longtemps resté, dit la Saga, dans la mémoire du peuple, excita l'admiration du roi. Cependant le roi Nidung demanda à Egil pourquoi il avait pris trois flèches, quand il ne devait décocher qu'un seul trait : a Monseigneur, répondit Egil, » je vous dirai la vérité. Ces deux flèches vous étaient destinées

» si j'avais eu le malheur de blesser mon enfant. » Le roi ne s'offensa pas de cette réponse, et tous les assistants jugèrent qu'Egil avait parlé en homme de cœur.

» La saga d'Olaf Tryggveson raconte la même histoire avec des détails différents. Le roi Olaf défie à l'arbalète l'habile archer Endride : a Qu'on amène ici, dit-il, l'aimable enfant sur lequel » Endride concentre toutes ses affections ; il nous servira de but » à la distance que je fixerai. » On amène l'enfant. Le roi le fait lier à un pieu, et, ayant demandé une pièce de Jeu d'échecs, il ordonne qu'on la mette sur sa tète : « 11 s'agit, dit-il, d'abattre » cette figure du haut de la tête de cet enfant, sans le blesser. — » Essayez, si tel est votre bon plaisir, répond Endride; mais, si » vous atteignez mon fils, je le vengerai ! » Le roi fait alors envelopper le front de l'enfant d'un mouchoir dont les extrémités seront tenues par deux hommes, afin qu'il ne remue pas, quand il entendra le sifflement de la flèche ; puis il se place, fait le signe de la croix, et bénit la pointe de la flèche avant de la décocher. La rougeur se répand sur le visage d'Éndride. Le trait vole sous la pièce et l'enlève, mais il a effleuré la peau de la tête qui saigne abondamment. Sans s'émouvoir, le roi invite Endride à tirer à son tour; mais sa mère et sa sœur viennent l'arrêter en versant des larmes et l'entraînent avec elles. »

I. Principaux recueils. — 1» Recueil des historiens des Gaules, t. VI, 781-840 [Poème d'Ermold le Noir. Vie de Louis le Pieux par un auteur inconnu. Chron. de Saint-Denis. Annales d'Eginhard, de Saint-Bertin, etc. Extraits de vies de saints. Lettres de Louis le Débonnaire, d'Eginhard, d'Agobard, etc. Capitulaires de Louis et de Pépin d'Aquitaine. Diplômes divers). — T. Vil (840-877), {Chron. de Saint-Denis, Ann. de Saint-Bertin. de Fulde, de Saint- Amould de Metz. Lettres des papes Benoît III, Nicolas, Adrien II, Jean VIII, de Loup de Ferrières, de Hincmar, etc. Lettres et capitulaires de Charles le Chauve). — T. VIII (877-987), (continuation des Annales de Saint-Bertin, de Fulde, de Saint- Amould. AnnaUs de Saint-Waast. Extraits de Flodoard, de Luitprand. Capitulaires de Charles le Chauve). — T. IX (877-991, Lettres du pape Jean VIll, de Hincmar et de Gerbert. Capitulaires de Charles le Gros. Diplômes, chroniques, lettres diverses).

£• Collection Guizot, traduction : t. 111 (Thégan, Vie de Louis le Débonnaire; L'Astronome, Id; Nithard, Bist. des dissensions des fils de Louis le Débonnaire),

— T. IV (Ermold le Noir, Ann. de Saint-Bertin, Ann. de Metz). — T. V (Flodoard, Eist. de l'église de Reims). — T. VI (Abbon, Poème sur le siège de Paris; Flodoard, Chronique; Raoul Glaber, Chronique, etc.).

3» Patrologie latine de Migne. Vol. CXX (Vie d'Adalard et de Wala, par Paschase Radbert). — Vol. CXXXII (Chronique de Reginon).

II. Livres. — Himly, Wala et Louis le Débonnaire, 1849. — E. Bourgeois, le Capitulaire de Kiersy- sur-Oise, 1885. — Lot, les Derniers Carolingiens, 1891.

— Mourin, les Comtes de Paris, 1888. — Depping, Bist. des expéditions mari' times des Normands, 1844.

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