CHAPITRE IX
l» RÉSUMÉ HISTORIQUE
Comment périt l'autorité royale. — Les derniers Carolingiens n'étaient rois que de nom. Personne ne voulait leur obéir, pas même leurs principaux agents qui portaient les titres de ducs et de comtes. Un fonctionnaire qui, aujourd'hui, refuserait d'oBéir à son chef, serait aussitôt révoqué. Les Carolingiens ne pouvaient révoquer personne. Profitant de leur faiblesse et de leurs embarras, les ducs et les comtes avaient rendu leurs fonctions héréditaires et les transmettaient à leurs enfants, sans qu'aucune autorité supérieure pût s'y opposer. Les officiers qui leur étaient subordonnés avaient fait comme eux, si bien que, du plus petit au plus grand, l'insubordination à l'autorité royale était complète.
La recommandation. — Les plus malheureux, dans ces temps de violence et d'anarchie, avaient été les faibles qui s'étaient vu dépouiller de ce qu'ils possédaient sans avoir pu en appeler, comme au temps de Charlemagne, aux missi dominici et au souverain. Ceux qui avaient échappé à la rapacité des puissants du jour, avaient dû aliéner leur indépendance. Pour vivre, pour conserver leurs biens, ils s'étaient adressés à des hommes capables de leur prêter l'appui de leur bras ou de leur influence : mais, en revanche, ils avaient dû s'engager à leur obéir en toute occasion. La royauté elle-même avait été obligée d'adhérer à cet état de choses. Impuissante à protéger qui que ce fût, elle avait engagé tout homme libre à se choisir un seigneur, c'est-à-dire un protecteur (édit de Mersen, 847). Demander la protection d'un homme puissant était ce qu'on appelait alors se recommander à lui. On le proclamait son seigneur ou son suzerain; on se déclarait son homme (d'où le mot hommage) ou son vassal; on reconnaissait ne tenir son bien que de lui : on s'engageait à le servir de sa personne, de sa bourse et de son épée. Le bien ou domaine qu'on disait tenir de lui s'appelait fief (du germain feodj d'où est venu le mot féodalité). Les possesseurs de fiefs s'appelaient des feudataires.
La hiérarchie féodale. — Il se forma ainsi une société toute militaire. En première ligne étaient les grands feudataires ou seigneurs titrés : les ducs, les marquis, les comtes, les vicomtes ; en seconde ligne les grands propriétaires appelés barons ou sires^ portant la bannière carrée et menant a la guerre un certain nombre d'hommes d'armes; en troisième ligne, les vassaux de ces vassaux (vavassaux), possesseurs d'un petit fief, simples chevaliers (milites) servant à la guerre sans autre suite qu'un écuyer (homme portant Vécu ou bouclier) et souvent écuyers eux-mêmes de quelque seigneur plus puissant. (Rambaud, Histoire de la civilisation.)
Ceux qui étaient restés en dehors de cette société guerrière n'étaient pas réputés nobles et étaient classés dans la catégorie des serfs, vilains, manants et roturiers. On les tenait dans le plus grand mépris, car on croyait alors qu'il n'y avait qu'une seule occupation honorable, la guerre.
Le seigneur dans son fief. — Tout subordonné qu'il îdi à son suzerain, le possesseur d'un fief était un véritable roi dans son domaine. 11 y exerçait ce qu'on a appelé les droits régaliens : 1° droit de lever des troupes pour sa défense ou droit d'o5^; 2° droit de lever des impôts sur ses tenanciers on sujets et de battre monnaie; 3» droit de rendre la justice et de faire exécuter ses sentences. 11 était fier surtout de ce dernier droit : aussi, pour le bien faire constater, il avait soin de placer à l'entrée de son domaine les fourches patibulaires ou potences (signum potentiœ)^ où se balançait toujours quelque pendu.
Le village féodal. — Le domaine seigneurial se composait généralement d'un ou plusieurs villages dont les habitants portaient généralement le nom de vilains. On divisait les vilains en tenanciers libres^ propriétaires don champ assujettis à des redevances annuelles; en serfs ou esclaves. Les serfs n'étaient pas propriétaires : ils n'étaient que fermiers. Us n'avaient ps même la propriété de leni> corps. Le sire pouvait faire d'eux tout ce que Don lui semblait, et il n'était tenu d'en repondre ou'à Dieu. Toutefois, on ne pouvait séparer le serf de sa famille, m le vendre au loin. Les serfs du onzième siècle étaient donc un peu mieux traités que les esclaves de l'antiquité.
Les euerres privées. — Le seigneur résidait dans son château, entouré d'épaisses murailles et protégé par de profonds fossés. Les châteaux du onzième siècle n'étaient certes pas des résidences agréables. Aussi les seigneurs s'y ennuyaient-ils fort. Us charmaient leurs loisirs en chassant durant la belle saison, en écoutant les chansons des ménestrels durant les soirées d'hiver; mais le plus souvent ils guerroyaient les uns contre les autres.
Dès qu'il croyait avoir reçu une offense d'un de ses pairs, le baron metlait ses troupes en campagne, ravageait les terres de son ennemi, oui ne manquait pas, dès qu'il se sentait en forces, de lui rendre la pareille. La guerre durait souvent plusieurs années consécutives, et tout le poids en retombait sur les malheureux vilains ç[ui ne pouvaient plus ni semer, ni récolter. A la guerre succédaient la famine et la peste. A défaut de pain et de viande, on se nourrissait des animaux les plus immondes, puis on mangeait l'be'rbe des ruisseaux et l'écorce des arbres; on en vint même à se repaître de chair humaine.
La trêve de Dieu. — L'Eglise fit entendre raison à ces barons batailleurs. Profitant de la peur que ceux-ci avaient du diable et de l'enfer, elle les menaça de l'excommunication et parvint à obtenir d'eux qu'ils observeraient la trêve de Dieu : pendant l'Avent, le Carême, le mois de Mai, les Quatre-Temps, les jours de fête, chaque semaine du mercredi soir au lundi matin, il était interdit de se battre sous peine d'être frappé d'anathème. L'Eglise ne croyait pas pouvoir exiger davantage des barons. .La chevalerie. — Un autre service qu'elle rendit à la société fut de diriger vers le bien, dans la mesure du possible, la fougue de ces batailleurs. Dans ce but, elle fit de la chevalerie une institution religieuse. C'était une coutume en Germanie que l'enfant, devenu homme, reçût ses armes de la main de son père dans l'assemblée de sa tribu. Cette réception solennelle se perpétua en Gaule : le seigneur s'en empara. Suzerain, il prit le droit d'armer les fils de ses vassaux, et il en usa au milieu de la plus grande pompe. La religion augmenta encore la solennité. Le jeune guerrier passait
une nuit en prières; l'épée qu'il recevait était bénite. 11 jurait de s'en servir honnêtement, de respecter les commandements de Dieu, de combattre pour son prince très valeureusement, de soutenir le droit des faibles, comme des veuves, des orphelins et des demoiselles, de garder sa foi à tout le monde, etc.
Bientôt la France ne fut plus un champ de bataille suffisant pour cette noblesse avide daventures. Dès que l'Eglise lui eut montré à l'étranger des infidèles à pourfendre, elle se précipita de ce côté et fit succéder à la trêve de Dieu la Guerre de Dieu, Elle s'en alla signaler sa bravoure en Espagne, en Sicile et jusque sur la route de Jérusalem.
20 EXTRAITS ET ANALYSES EàB, féodalité devant l'ennemi.
Le régime féodal n'est pas une institution particulière au moyen âge. Il a existé dans tous les temps, chez tous les peuples, sous toutes les latitudes ; il appartient, dit F. de Goulanses, à la nature humaine.
On le trouve à toutes les époques de désorganisation sociale et politique, à tous les temps d'anarchie. Quand l'autorité publique et les lois ont dis-
Ïiaru, l'homme sent mieux que jamais le besoin d'obéir et les bienfaits de a protection. Pour vivre, il s'engage à obéir à celui qui le protégera. Cet engagement a porté différents noms dans l'histoire : patronage et clientèle, mainbourg et fidélité, seigneurie et vassalité.
Au neuvième siècle, temps de violence et d'anarchie, où la sécurité n'est nulle part et l'ennemi partout, chacun éprouve le besoin de se subordonner à un plus puissant que soi. L'homme d'arme se subordonne au châtelain, le châtelam au vicomte, le vicomte au comte. C'est le régime d'une compagnie devant l'ennemi. M. laine a bien défini ce rôle militaire de la féodalité.
«... Après tant de siècles d'invasions, voici dans chaque canton des bras armés, une troupe sédentaire, capable de résister à l'invasion nomade; on ne sera plus en proie à l'étranger; au bout d'un siècle, cette Europe, que saccageaient des flottilles de barbares à deux voiles, va jeter deux cent mille hommes armés sur l'Asie, et désormais au nord, au midi, en face des musulmans, en face des païens, au lieu d'être conquise, elle conquiert. Pour la seconde fois, une figure idéale se dégage : après celle du saint, celle du héros, et le nouveau sentiment, aussi efficace que l'ancien, groupe aussi les hommes en une société stable. — Celle-ci est une gendarmerie à demeure, où, de père en fils, on est gendarme. Chacun y naît avec son grade héréditaire, son poste local, sa solde en biens-fonds, avec la certitude de n'être jamais abandonné par son chef, avec l'obli-
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gation de se faire tuer au besoin pour son chef. En ce temps de guerre permanente, un seul régime est bon, celui d'une compagnie devant Tennemi, et tel est le régime féodal ; par ce seul trait, jugez des périls auxquels il pare et du service auquel il astreint. — « En ce temps-là, dit la Chronique générale d'Es- » pagne, les rois, comtes, nobles et tous les chevaliers, afin » d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux dans la » salle où ils couchaient avec leurs femmes. » — Le vicomte dans la tour qui défend l'entrée de la vallée ou le passage du gué, le marquis jeté en enfant perdu sur la frontière brûlée, sommeille la main sur son arme, comme le lieutenant américain dans un blockhaus du Far-West, au milieu des Sioux. Sa maison n'est qu'un camp et un refuge ; on a mis de la paille et des tas de feuilles sur le pavé de ia grande salle; c'est là qu'il couche avec ses cavaliers, ôtant un éperon quand il a la chance de dormir ; les meurtrières laissent à peine entrer le jour ; c'est qu'il s'agit avant tout de ne pas recevoir de flèches. Tous les goûts, tous les sentiments sont subordonnés au service ; il y a tel point de la frontière européenne où l'enfant de quatorze ans est tenu à marcher, où la veuve jusqu'à soixante ans est forcée de se remarier. Des hommes dans les rangs pour combler les vides, des hommes dans les postes pour monter la garde, voilà le cri qui sort à ce moment de toutes les poitrines, comme l'appel d'une voix d'airain. » (Taine*, Origines de la France contempùi'aine, t. P'; Paris, in-8°, Hachette.)
lies cbàteaux féodaux.
Le mot château réveille à lui seul tous les souvenirs et toute la poésie de la féodalité. Il s'en fallait pourtant de beaucoup que les châteaux d'alors fussent des retraites agréables. C'étaient des forteresses qui res-
1. Taine (Hippolyte-Adolphe), né à Vouziers en 1828, mort en 1893, élève de l'Ecole normale supérieure, fut quelque temps professeur dans les lycées de pro- ▼inee, devint docteur es lettres en 1853, puis se consacra entièrement à la littérature. Ses premiers ouvrages furent : Essai sur Tite Lioe^ La Fontaine et ses Fables^ Voyage aux Pyrénées. Il aborda tour à tour l'étude de la philosophie, la critique d'art, l'histoire littéraire, Vhistoire politique, et sut se montrer supérieur dans chacun de ces genres difficiles. Celui de ses ouvrages qu'il considérait comme son œuvre capitale était les Origines de la France contemporaine, qu'il n'eut pas le temps d'achever : M. Taine est un historien scrupuleux et indépendant, habile à recueillir et à classer les documents, à faire revivre les époques et les personnages ; c'est aussi un profond penseur et un puissant écrivain. Il était membre de 1 Académie française depuis 1878.
semblaient fort à des prisons. Il existe encore en France nn certain nombre de ces vieilles demeures seigneariales, et les prisonniers d'aujourdMiui, s'ils
Souvaient les voir, frémiraient rien qu'à l'idée qu'ils pourraient être conamnés à les habiter. Prisons pour prisons, ils préféreraient les prisons modernes où Pair et la lumière circulent du moins librement.
Ce fut à la suite des invasions normandes que la France se hérissa de châteaux. Au dixième siècle, ils ne présentaient encore que des défenses bien imparfaites. « Le château de ce temps, dit M. VioUet-le-Duc consistait en une enceinte de palissades entourée de fossés et d'une escarpe en terre. Au milieu de l'enceinte, s'élevait un tertre factice ou moite, sur laquelle on bâtissait une maison carrée, en bois, à plusieurs étages, ce qui t'utplas tard le donjon. Pour protéger ce donjon primitif contre les projectiles incendiaires, on étendait, sur la plate-forme ou sur les murs extérieurs, des peaux de bêtes récemment écorchées. Les palissades de défense avancée étaient formées, soit de haies vives, soit de fascines de branchages entrelacés, soit d'enceintes en planches avec des tourelles de distance en distance. » Peu à peu, les palissades et les tours de bois furent remplacées [)ar des murs et des tours de pierre; on multiplia les enceintes, les fossés, es ouvrages avancés; en un mot, on s'étudia à rendre les châteaux impre-
le
Un ch&teau féodal.
Au treizième siècle, le château féodal était généralement bâti sur une hauteur. Il était tout d'abord protégé par une barbacane, fortification qui servait de tête de pont, et par un profond fossé, le plus souvent rempli d'eau. Derrière ce fossé, on voyait une première muraille garnie de créneaux, de mâchicoulis, de tours, et percée d'étroites meurtrières. Voulait-oo
entrer, il fallait sonner du cor et décliner son nom ; car, dans ces temps de violences, la porte dn château était toujours fermée. — Si on reconnaissait en vous un ami, le pont-levis qui fermait la porte s'abaissait; la hei'se de fer qui défendait rentrée du couloir se levait et vous entriez dans une première cour. — Puis venait un second fossé, un second pont-levis, une seconde herse, une seconde muraille, une seconde cour. — Quelquefois, vous deviez franchir une troisième enceinte, et alors vons vous trouviez dans la cour où s'élevait le donjon [dominiiim). C'était une tour massive, où résidait le seigneur avec sa famille, et oui était aussi protégée par un fossé avec pont-levis. Comme elle était appelée à servir de dernier refuge à la garnison, si les premières enceintes étaient forcées, on y avait accumulé tous les moyens de défense. Les escaliers conduisant aux salles supérieures étaient barricadés par des grilles ou des portes, interrompus
Suelquefois par des lacunes dans les marches. Des blocs de pierre d'un iametre considérable, placés en réserve dans les paliers supérieurs, pouvaient être roulés dans les escaliers de manière il fermer le passage et à écraser les assaillants.— Les souterrains^ creusés sous le donjon, servaient de caves, de prisons et d'asiles en cas que le château fût pris. Ils avaient souvent des issues secrètes par lesquelles la garnison pouvait s'échapper. Le seigneur résidait dans le donjon avec sa famille. Certes, ce n était
Ï)as un lieu de plaisance. — Sur le pavé de la grande salle, on avait, au ieu de tapis, jeté de la paille et des feuilles. Les meubles étaient massifs et grossièrement sculptés : grands bahuts ferrés, grands fauteuils à bras, grands bancs de vingt pieds à dossiers grillés, le reste à l'avenant. Dans la cheminée de pierre, véritable monument, brûlaient des arbres entiers, et, malgré tout, on avait froid dans cette salle voûtée et humide. Les meurtrières, qui tenaient lieu de fenêtres, laissaient à peine arriver le jour; c'est qu'il s'agissait de ne pas recevoir un carreau d'arbalète sur la tète tandis qu'on se livrait au repos. Si tristes que fussent ces séjours, on ne laissait pas de s y divertir. L'historien Monteil nous donne une idée assez exacte de l'ancienne vie seigneuriale. Voici ce qu'il fait écrire au frère Jehan, cordelier de Tours i.
Ija vie de château au moyen âge. — a Quant à la manière de vivre dans ces grands châteaux, j'en suis assez content, à cela près qu on ne dîne guère que vers le milieu du jour et qu on ne soupe qu'après le coucher du soleil, ce qui me paraît un peu tard. La journée est d'ailleurs agréablement variée. Le matin vous voyez la cour se remplir d'écuyers, de piqueurs, de pages qui font faire à leurs chevaux mille différentes voltes. Quelquefois les damoiseaux, dont plusieurs sont des prodiges de force, de jeunes samsons, assaillent ou défendent pendant plusieurs heures, avec leurs longues piques ferrées,
1. Le frère Jehan est un espèce d'Anacharsis féodal qui s'en va, le bréviaire sous le bras, le bÀton à la main, explorant la société du moyen Age, comme le philo80i)he scythe s'en allait jadis visitant le monde grec. 11 use de la forme ëpistolaire pour nous faire part de ses impressions de voyage.
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un petit carré de fumier, une petite butte de terre, aux applaudissements de tous les spectateurs. Après dîné les barres, les quilles, le palet et plusieurs autres jeux. Nous avons en outre les papegais* et les singes^. Nous avons aussi la vieille folle du feu sire de Montbazon, et le petit fou du seigneur actuel, si gentil, si espiègle, que, les jours de mauvais temps, il court toutes les salles et devient Tâme de la maison.
» L'aumônier est chargé des plaisirs de la veillée. Il a vu le monde, il narre agréablement ; mais, comme il n'a jamais été pèlerin et qu'il n'a vécu ni dans les couvents, ni dans les monastères, il ne peut, sans courir risque de se répéter, faire plus de deux ou trois contes par soirée. Heureusement que nous avons un ancien commandeur de Rhodes, qui a visité la Terre Sainte et a voyagé dans les trois parties du monde. C est un frère du sire de Montbazon. Il raconte volontiers et bien; c'est fort dommage que ses fluxions le forcent d'aller se coucher de bonne heure. Souvent il nous vient des jongleurs, des sauteurs; on entend souvent aussi des concerts de trompes, de trompettes, de' flûtes, de chalumels, de tambours, de harpes, de luths, de cimbales, de sonnettes, de rebecs. Aujourd'hui il est passé un musicien qui jouait de la vielle et qui n'a jamais pu laccorder : on a reconnu que les cordes étaient moitié de boyaux de brebis, et moitié de boyaux de loups; il a été payé aussi généreusement que les autres.
» La vie de ces châteaux serait trop heureuse si, comme toute autre, elle n'était mêlée d'anxiétés et d'alarmes. Quelquefois au moment où Ton s'y attend le moins, pendant le repas, au milieu du sommeil, le guet sonne la cloche, on crie : aussitôt tout est en mouvement; les ponts sont levés, les herses tombent, les portes se ferment; tout le monde quitte précipitamment la table, le lit, court aux créneaux, aux machecoulis, aux meurtrières, aux barbacanes. Ces jours derniers, je fus témoin d'une de ces alertes, et durant deux fois vingt-quatre heures il n'y eut que l'aumônier et moi à qui il fut permis de dormir; on se tint sans cesse sur ses gardes. Mais il n'en fut
1. Le papegai était un oiseau de bois que les amateurs s'exerçaieut à abattre avec des flèches.
2. Le singe était alors un animal rare et curieux ; c'était un objet de luxe dans un château. Quand le seigneur n'en avait point, il exigeait que le jongleur, qai en avait un, payât l'hospitalité qu'on lui donnait en faisant gambader sa béte devant les hùtes du château. C'était ce qu'on appelait j9ay«r en monnaie de singe.
que cela. C'était un vidame des environs qui avait cru que le sire de Montbazon faisait des levées et des préparatifs contre lui, et qui, sans envoyer de lettres de défiance, s'était mis en campagne avec trois cents hommes. Il y eut des pourparlers, des explications : tout s'est arrangé. A ce sujet, madame la douairière nous disait qu'aujourd'hui les guerres ne sonfplus aussi fréquentes qu'autrefois. Elle se souvient que, la semaine de ses noces, il fut fait une si longue et si rude attaque contre ce château que personne n'alla se coucher de huit jours. — Ecrit au château de Montbazon, le quinzième jour de février. » (Mon- TEiL*, Histoire des Français dçs divers états; t. P'. Epître XIX.)
Ii*aliondance seigneuriale.
Ailleurs, l'historien nous trace un tableau assez bien réussi de l'abondance seigneuriale : « C'est ici, ajoute le frère Jehan, que règne l'abondance : les caves, les celliers, les huches, les laiteries, les fruiteries, s'emplissent et se désemplissent sans discontinuer ; y prend qui veut, quand il veut et tant qu*il veut. Les provisions de tout genre y sont amoncelées avec une profusion qui annonce la magnificence en même temps que la richesse. Pour les consommer, ce grand nombre de nobles, d'écuyers, de veneurs, de fauconniers, de pages, de gens de l'office, de la sommellerie, de la boulangerie, ce grand nombre de serviteurs, de valets, d'ouvriers, de jardiniers, de fourriers, de concierges, de portiers, de soudoyers, de gardes, ne suffisent pas. De tous côtés accourent des parents, des alliés, des voisins, des amis, des pèlerins, des voyageurs, qui tous séjournent plus ou moins, qui tous s'en reviennent rassasiés comme au lendemain d'une noce ou d'une fête patronale.
» Dans les cuisines, les cheminées n'ont pas moins de douze
1. Monteil (Amans-Alexis|, né à Rodez (1769-1850), fut professeur d'histoire à l'école militaire de Fontainebleau, et, plus tard, bibliothécaire de l'école de Saint- Çyr. Bien que mêlé au monde militaire, Monteil ne voulut jamais croire que ^nigtoirf,-bataill€ fût toute l'histoire. L'un des premiers parmi nos historiens, il ▼oulut qu'on étudiât aussi l'histoire des mœurs et des institutions, et il écrivit V Histoire des Français des divers états aux cinq derniers siècles, 5 vol. in-12, ouvrage d'une érudition remarquable, mais dont la forme est trop fantaisiste. L'auteur adopte, en effet, trop volontiers la forme anecdotique ou épistolaire, ce qui fait perdre à son livre une partie de son autorité scientifique. Il faut rendre toutefois cette justice à Monteil, que beaucoup de ses narrations sont ingénieuses et fort spirituelles.
pieds de large. Ni vous ni moi ne saurions assez forts pour bien manier les pincettes ou tenailles, les pelles ou traye-feu. Les chenets et contre-hâtiers ne pèsent pas moins de cent livres, les trépieds moins de quarante livres ; les pots de cuivre de trente livres y sont des pots ordinaires ; il en est de même des broches de onze et douze livres. J'y ai vu rôtir à la fois, outre le gibier, la venaison et la volaille, un, deux, trois veaux, deux, trois, quatre moulons. Le bouillonnement des marmites, la fumée des graisses, rendent l'atmosphère tellement grasse, tellement épaisse, qu'il suffit d'y respirer pour se nourrir : la veille d'une fête je n'oserais, pour ainsi dire, y entrer, de crainte de rompre le jeûne. » — Ecrit au château de Montbazon, le dernier jour de février. (Monteil, id,, ibid., épître XX.)
lies pauTTes irens.
Le village féodal. — Au pied du château était bâti le village féodal, assemblage confus de misérables chaumières aux murs de craie on d'argile, aux. toitures en chaume. On y arrivait au milieu des tas d'ordures où picoraient les poules et où fourrageaient les porcs dont le purin s'étendait en flaques à droite et à gauche. L'intérieur valait l'extérieur. — La chaumière se composait d'une étable pour les bêtes et d'une chambre unique pour la famille. Le long des murs étaient des lits, des coffres, des bahuts, des instruments agricoles : aux poutres du plafond étaient suspendues des provisions de lard et des bottes de légumes secs. — Pour plancher, la terre nue ; pour cheminée, une âtre en terre battue. La fumée s'échappait par la fenêtre ou par la porte entr'ouverte.
La vie des gens de campagne était dure à cette époque. Pendant tout le jour, ils vaquaient aux travaux des champs. Le soir, ils se retiraient dans leurs tanières où ils vivaient d'un pain grossier, d'eau, de racines et de salaisons, ils ne brûlaient pas de chandelle : elle était trop coûteuse; la
f caisse valait alors aussi cher que la viande de boucherie ; pour avoir une ivre de suif, il aurait fallu payer une journée de travail.
Mal logés, mal nourris, les paysans étaient encore plus mal vêtus; il n'y avait alors aucune industrie dans le village. Dans chaque ménage, c'était la femme qui filait et tissait la grossière étoffe de laine dont on faisait les vêtements; les hommes préparaient et tannaient eux-mêmes les cuirs; ils fabriquaient aussi et réparaient les outils agricoles, à l'exception de ceux qu'ils étaient obligés d'acheter ou de porter a la forge du seigneur.
Les vilains. — On désignait les paysans sous le nom de vilains (de l'ancien mot latin villanus, qui voulait dire homme de la ferme), d'hommes coutumiers ou hommes de poeste, potestatis. Le mot de roturier n'était pas employé au moyen âge.
Les vilains formaient deux catégories de personnes : les serfs et les tenanciers libres. — Les serfs (servi) étaient les descendants des anciens esclaves qui exploitaient les domaines ruraux des anciens propriétaires gallo-romains. Sans doute, le christianisme avait amélioré leur condition,
car TE^lise voyait en eax des hommes, des chrétiens, et faisait une loi aux seigneurs de les traiter comme tels, mais ils étaient encore bien misérables. Ils ne possédaient ni le champ qu'ils cultivaient, ni la pauvre hutte qui les abritait, pas même leurs femmes et leurs enfants, pas même leur chétive personne. -- « Le seigneur, disait la loi féodale, peut prendre au serf tout, ce qu'il a et le tenir en prison toutes les fois qu'il lui plaira, soit à tort, soit à raison, et il n'est tenu d'en répondre qu'à Dieu. » En principe, le seigneur ne devait pas séparer le serf de sa famille; mais il n'hésitait pas à le faire chaque fois qu'il y trouvait son intérêt. Il le vendait, loi, sa femme et ses petits, comme il eût fait d'un vil bétail.
La condition des tenanciers libres était meilleure. Ils avaient la jouissance de leurs terres, à la condition d'acquitter une rente annuelle et des corvées déterminées. Us étaient réputés libres; toutefois, ils ne pouvaient oi quitter la seigneurie, ni se maner en dehors de la seigneurie sans permission du maître. Rien ne garantissait, du reste, les droits du vilain. C'était le temps où la raison du plus fort était toujours la meilleure et où la volonté du seigneur était la loi suprême. Sans doute, il pouvait y avoir de bons seigneurs, mais les meilleurs d'entre eux avaient parfois une singulière manière de respecter les droits des faibles. L'anecdote suivante, rapportée par Joinville, nous en fournit un exemple :
« Ertaut deNogentfut le bourgeois du monde en qui le comte (de Champagne) Henri le Large se fiait le plus; il fut si riche que il fist le chastel de Nogent-rErtaut de ses deniers. Or il advint que le comte Henri descendit de ses salles (de son palais) de Troyes pour aller ouïr messe à Saint-Estienne, le jour d'une Pentecoste. Aux pieds des degrés s'agenouilla un pauvre chevalier qui lui dit ainsi : a Sire, je vous prie pour Dieu que vous » me donniez du vostre, pour que je puisse marier mes deux » filles que vous voyez ici. » Ertaut, qui allait derrière lui, dit au pauvre chevalier : « Sire chevalier, vous ne faites pas que » courtois de demander à Monseigneur ; car il a tant donné qu'il » n'a plus rien à donner. » Le large comte se tourna devers Ertaut et lui dit : « Sire vilain, vous ne dites pas bien en disant » que je n'ai plus rien à donner : j'ai encore vous mesme. Et » tenez, sire chevalier, je vous le donne et vous le garantirai. » Le chevalier ne fut pas esbahi ; il le prist par la chape et lui dist que il ne le laisseroit aller jusques à tant que il aurait financé avec lui; et avant que il lui eschappast, Ertaut dut lui financer cinq cens livres. »
Ertaut avait beau être trésorier du comte, posséder un magnifique château; sa haute situation ne le sauvait pas : il était vilain.
Les vilains étaient assujettis, vis-à-vis leurs seigneurs, à une foule de redevances onéreuses et vexatoires. On en prendra une idée en lisant les deux récits suivants de Monteil :
Les quatre cas. — « L'annonce du mariage de Mademoiselle de Montbazon a été publiée dans tous les carrefours des villages. Je m'attendais à des réjouissances, à des transports de joie; il a régné une consternation générale. Cette demoiselle, toute jeune, toute belle, toute bonne, toute douce, toute gracieuse, s*est montrée au peuple; la consternation a redoublé. J'en ai témoigné ma surprise à l'aumônier, qui ma dit que, suivant les coutumes, les habitants d'une terre payaient à leurs seigneurs la taille double des quatre cas : le premier, lorsq^il marie sa fille aînée; le second, lorsqu'il est armé chevalier; le troisième, lorsqu'il est pris par les ennemis; le quatrième, lorsqu'il part pour la Terre Sainte. Les villageois détestent toujours le premier cas ; ils détestent un peu moins le second, parce qu'il suppose le courage dans le seigneur chargé de les protéger ; dans le troisième, ils paient volontiers lorsque le seigneur a été pris en défendant leurs villages, leurs champs, ou en ravageant à leur tête ceux des autres; ils paient plus volontiers encore dans le quatrième, lorsque le seigneur va faire la guerre aux infidèles. La demoiselle de Montbazon n'a pas voulu que son mariage fût un cas de désolation : elle s'est jetée aux genoux et au cou de son père, en lui demandant la remise de ses droits. Il est des circonstances où l'on ne refuse rien ; son père lui a accordé sa demande. Aussitôt des cris de joie ont éclaté de toutes parts, les réjouissances ont commencé; les chants et les musettes se sont fait entendre ; je les entends encore.
» Ecrit du château de Montbazon le quatrième jour de mars. »
Le souterrain. — a Ah! frère André! j'ai eu aujourd'hui une bien terrible matinée. En revenant d'une longue promenade sur les bords verdoyants de Tlndre, j'ai été prié d'aller . dans la prison, où un homme voulait se tuer et se livrait à tous les excès du désespoir. On m'a mis une petite lanterne à la main, on m'a passé une corde sous les aisselles, on a levé une grande pierre, on m'a descendu dans le fond d'une tour. J'ai vu, sur une botte de paille, un malheureux, la tête tournée vers le mur, ayant à son côté un vase rempli d'eau où trempait un morceau de pain auquel il n'avait pas touché. Je l'ai appelé, et à peine m'a-t-il vu qu'il s'est écrié en me tendant les bras : « Ah ! du moins on me laisse confesser avant de me faire mou- » rir » . Je me suis hâté de le détromper : « Bon homme ! lui
» ai-je dit, il ne s'agit pas de votre vie ; je viens vous consoler » au nom de Jésus-Christ, le père des malheureux, des prison- » niers et de tous ceux qui souffrent. Mettez votre confiance en » lui ». J'ai fait apporter un peu de nourriture, et, pendant qu'il la prenait, je l'ai questionné sur la cause de sa détention. Enfin, le voyant un peu calme, je me suis fait remonter. La corde passée sous les aisselles et la lanterne encore à la main, j'ai été droit à lappartement du sire de Montbazon : « Monsei- » gneur! lui ai-je dit, je viens vous demander la liberté et » la grâce d'un de vos hommes. C'est à tort qu'on vous a dit » qu'il n'allait pas moudre à vos moulins, cuire à vos fours; » qu'il coupait ses foins, ses blés, et vendangeait avant la » publication de votre ban; qu'il faisait aiguiser le soc de sa » charrue sans vous en demander la permission et sans vous » en payer le droit : il prouvera le contraire par cent témoins. » Il prouvera aussi qu'il a toujours exactement labouré et » moissonné vos terres, toujours exactement payé le cens et » la rente des siennes; qu'il a toujours exactement porté le » bois, l'eau et les provisions au château; qu'il a toujours » nettoyé vos étables, qu'il les a toujours fournies de paille et » de foin; qu'il n'a jamais chassé sur vos terres; qu'il a tou- » jours bien nourri vos chiens; enfin, qu'ayant trouvé derniè- » rement quelques pièces d'argent, il crut que c'était un trésor, » et voulut vous remettre votre part; il assure qu'il a dans tous » les temps satisfait à tous ses devoirs et à tous vos droits. Il » ne le nie pas ; pour défendre sa fille, il a frappé de sa cognée » le chien de votre cousin le sénéchal. Votre cousin n'est plus, » mais, s'il pouvait se faire entendre, il se joindrait à moi » pour vous prier de n'être pas plus inexorable que le souve- » rain juge devant lequel il a comparu. » Le sire de Montbazon était ébranlé, lorsque le commandeur, que mon discours impatientait, s'est pris à dire : « Monsieur mon frère ! point de pitié » pour ce coquin; là-haut! là-haut I » Et il montrait deux énormes piliers, qui sont les fourches patibulaires du lieu. Alors j'ai osé le reprendre de sa trop grande rigueur : a Le ciel, lui » ai-je dit, n'a pas mis une si grande différence entre les » hommes pour que les uns puissent traiter ainsi les autres. » Quand vous serez mort, votre corps, il est vrai, sera déposé » dans un riche cercueil, mais votre âme ira par le même che- » min que ce pauvre homme dont vous méprisez tant la vie, et » il vous sera fait ainsi que vous aurez fait. »
» Le sire de Montbazon a accordé la grâce à ce malheureux pèi»e de famille, qui est maintenant au milieu de ses enfants. Ce vieux commandeur! le long exercice de l'autorité le rend quelquefois féroce; quelquefois son cœur est aussi dur que Tacierqui le couvre.
» Ecrit au château de Montbazon, le dix- huitième jour d'avril. »
Ce petit récit nous fait entrevoir quelques-uns des droits auxquels le manant était soumis à Tégard de son seigneur. Il y en avait bien d autres. — Quand monseigneur chassait, le vilain ne pouvait Tempècher de traverser ses champs avec ses gens, ses chevaux et sa meute, de saccager ses récoltes et ses plantations : c'était le droit de chasse.
Quand monseigneur voyageait, le vilain devait le recevoir chez lai et rhéberger avec tous ses amis, donner aux chevaux du foin et de Tavoine en abondance, aux mulets de Torge d'été, au faucon une poule, aux chiens des pains : c'était le droit d'hébergement.
Si monseigneur avait des pigeons, et il en avait toujours des centaines dans ses colombiers, le vilain devait, sans murmurer, laisser les maudites bêtes picorer son grain, car, s'il en tuait ou en blessait une seule, il risquait la potence : c'était le droit de colombier.
Ces droits étaient les plus communs ; mais il serait impossible d'énoncer toutes les obligations particulières imposées par la tyrannie et le caprice du seigneur. Il y en avait parfois de bien bizarres : le récit suivant en donnera une idée.
La table de pierre. — a Aujourd'hui le sire de Montbazon est parti du château avec toute sa suite, à la plus belle heure du jour. Il était monté sur un cheval blanc, l'oiseau sur le poing. Arrivé au lieu appelé la Table de pierre^ il s'est assis. Toute sa maison, tous ses gens se sont rangés derrière lui... Le sire a fait signe d'approcher à une foule de villageois qui, tous chargés de denrées et de provisions, se tenaient respectueusement à une certaine distance. Aussitôt la terre a été couverte autour de lui, de blé, de volailles, de jambons, de beurre, d'œufs, de légumes, etc. En un moment les gens du château ont tout enlevé, et, le terrain se trouvant libre et net, plusieurs tenauciers se sont approchés, les uns faisant des grimaces, d'autres des gambades. A leur suite venait une jeune fille un peu confuse, un peu honteuse ; elle devait faire une de ces incongruités qui, dans les écoles, font crier : sortez ! oh le mal élevé ! Le sire de Montbazon lui a dit en riant de se retirer, qu'il la quittançait sans recevoir. D'autres tenanciers sont venus, les uns, baiser le verrou de la principale porte du fief dominant; les autres ont chanté une chanson gaillarde, d'autres ont eu le nez ou les
oreilles tirés par le maître d'hôtel, qui a donné aussi quelques petits soufflets à droite et à gauche. Le sire a ordonné qull fût donné à tout le monde bonne et valable quittance. L'assemblée s'est alors formée en rond : « Mes amis, a dit le sire de Montba- » zon, j'ai reçu trop d'argent de vous cette année, à mon grand » regret; les amendes pour vols, querelles et blessures, coups » de poing, mauvaises paroles, ne m'ont jamais tant rendu. » J'ai fait la remise des amendes, mais je ne la ferai plus... Je » suis assez content de la manière dont les gens de métier ont » fait leurs corvées, cependant quelques-unes n'ont pas été » finies... J'ai encore à me plaindre d'une chose : depuis » quelque temps vous n'êtes pas très prompts à prendre les » armes, quand mes trompettes font la proclamation de guerre; » lorsqu'il s'agit de courre et de bouter le feu, vous usez de mé- » nagement avec des amis, des connaissances et des parents qui » habitent les terres des seigneurs avec lesquels je suis en guerre. » Les autres en usent plus franchement sur mes terres : voilà B pourquoi j'ai été si souvent obligé de vous faire rebâtir vos » maisons et de vous donner des indemnités... » Le sire de Montbazon s'est retiré.
» Ce soir, j'étais à me promener avec le sommelier sur les hautes galeries, lorsque nous avons aperçu plusieurs gens qui revenaient avec des charges de pieds et de langues de bœufs... Le sommelier m'a expliqué que c'étaient des prestations dues à son maître, qui, de chaque pourceau vendu à la boucherie, a trois deniers, et de chaque bœuf ou de chaque vache, les pieds et la langue. « Il a aussi, a-t-il ajouté, le droit de mesurage sur » toutes les denrées, le droit de banvin sur toutes les denrées, » les droits de leude sur tous les paniers de poissons ou de lé- » gumes. Il a encore d'autres droits, et il n'en a pas trop : nous ») avons au château deux grandes bouches presque toujours » ouvertes, qu'il faut presque toujours remplir, celle du four et » celle de la marmite. Au bout de l'an, rien ne reste. »
» Frère André, je n'ai pas tout dit : je garde le bon et le meilleur pour la fin. Dans les fossés du château, il s'était engendré une telle quantité de grenouilles, que leurs coassements empêchaient le monde de dormir. Le chambellan, en vertu des obligations et des servitudes de la terre, a ordonné aux villageois débattre l'eau pendant la nuit. Depuis, le sommeil du château B a pas été interrompu. Voilà un beau droit que celui-là !
» Ecrit au château de Montbazon, le douzième jour de mai. )i
lia Justice féodale.
C'était une singulière justice qae celle du temps passé. Les procès se vidaient, le plus souvent, par des combats à Tépée entre les nobles, an bâton entre les vilains. En veut-on un exemple? — Un paysan avait été volé par son voisin et Taccusait devant son seigneur. Le voleur niait ie fait de toutes ses forces et jurait ses grands dieux qu*il était innocent. Pour éclaircir l'affaire, le seigneur les forçait à combattre devant lui. Si le volé était battu par le voleur, c'était lui qu^'on pendait comme calomniateur, parce qu'on supposait que Dieu avait dû nécessairement protéger Tinnocent.
Aussi appelait-on ce singulier jugement \e jugement de Dieu. Bien que prohibé par saint Louis et Philippe le Bel, le duel judiciaire se maintint lusqu'au delà du moyen âge. Voici le récit d'un combat à outrance qui eut lieu entre vilains, à Valenciennes, en 1455.
Un duel judiciaire. — « Un nommé Mahuot Coquel, de Tournay, accusé d'avoir tué un homme, s'était réfugié à Valeociennes qui était lieu de franchise. Un parent du mort, Jacotin Plouvier, l'ayant rencontré, le traita d'assassin et maintint son dire devant les magistrats. Mahuot niant le fait, le combat fut décidé. Le duc de Bourgogne voulut y assister en personne.
» La lice n'était point construite comme pour une joute; elle était ronde et n'avait qu'une seule entrée. Le prévôt de la ville et le prévôt du comte de Hainaut étaient juges du champ clos : le duc n'était là que comme spectateur. Au milieu de la lice on avait placé, en face l'une de l'autre, deux chaises couvertes de drap noir. Les deux champions furent amenés; ils avaient la tête rasée ; un vêtement de cuir, lacé et étroit, leur couvrait tout le corps, en laissant les jambes et les bras nus. Chacun fut assis sur sa chaise; on apporta les évangiles pour leur faire prêter serment. Puis ils graissèrent leurs corsets de cuir pour ne pas laisser prise, se frottèrent les mains avec de la cendre afin que l'arme ne glissât pas dans leurs poings, et mirent un morceau de sucre dans leur bouche, de peur que la chaleur ne leur desséchât le gosier. Ils furent ensuite armés de bâtons noueux, parfaitement égaux en longueur et en poids, et de deux écus peints en rouge; mais ils devaient les porter la pointe en haut, pour marquer qu'ils n'étaient point gens nobles.
» Dès que le signal fut donné, Mahuot Coquel, qui était moins grand et moins fort que son adversaire, se baissa, ramassa une poignée de sable et la lui jeta aux yeux. Jacotin fut un instant troublé et reçut un grand coup de bâton dans le visage; mais,
reprenant aussitôt courage, il se jeta sur Mahuot, le prit à bras le corps, le renversa par terre, lui appuya le genou sur Testomac, lui enfonça, à la grande horreur des assistants, son bâton dans les yeyix, puis lassomma raide mort. Mahuot fut plaint dans la ville, car c'était à lui que le peuple prenait intérêt. Quoi qu'il en fût, on le traîna hors de la lice et son corps fut attaché à la potence*. » (De Barante', Histoire des ducs de Bourgogne^ t. VII, d'après le récit d'Olivier de la Marche, chi xxxii.)
Le justicier avait d'autres moyens, croyail-il, de découvrir la vérité. Il faisait plonger la main de l'accusé dans de l'eau bouillante, ou lui faisait porter une barre de fer rougie au feu. Si le patient se brûlait, c'était signe que Dieu le désignait pour le vrai coupable, et on le pendait sur-le-champ. Voici la cérémonie usitée alors en pareil cas.
L'épreuve du fer rouge. — « Après que Taccusation aura été faite régulièrement et que trois jours auront été passés en jeûnes et en prières, le prêtre', vêtu des vêtements sacrés, sauf la chasuble, prendra avec des tenailles le fer posé devant l'autel; il le portera au feu en chantant l'hymne des trois jeunes Hébreux dans la fournaise; puis, à l'endroit où sera allumé le feu, il dira la prière suivante : « Seigneur Dieu, bénis ce lieu, » afin que s'y trouvent pour nous, sainteté, chasteté, courage » et victoire, humilité, bonté, douceur, plénitude de la loi et » obéissance à Dieu le Père, au Fils et au Saint-Esprit. » Alors que le fer soit mis au feu et qu'il soit aspergé d'eau bénite; tandis qu'il chauffe, que le prêtre célèbre la messe. Quand il aura pris l'eucharistie, qu'il appelle celui qui doit subir l'épreuve et le fasse communier. Puis qu'il répande de l'eau bénite sur le
1. On fit combattre plusieurs fois des hommes contre des animaux. Dans la pensée de ceux qui regardaient le duel comme le jugement de Dieu, la volonté divine pouvait se manifester aussi bien par la victoire d'un animal que par celle d'un homme. On connaît l'histoire du chien de Montargvt. Aubry de Montdidier, gendarme da roi, ayant été assassiné dans la forêt de Montargis, sans qu'on pût aeviner l'auteur du crime, on remarqua que le chien d'Aubry s'acharnait sans cesse contre un archer nommé Macaire. On soupçonna celui-ci d'être l'assassin, et le roi Charles V ordonna le duel enlre Macaire et le chien. Le combat eut lieu à Paris, dans l'ile Notre-Dame. Macaire était armé d'une massue, mais le chien lui sauta à la gorge et le renversa. Le vaincu, reconnu coupable, fut aussitôt pendu.
2. De Barante (le baron), 1782-1866, membre de l'Académie française, s'est fait an grand nom parmi les historiens du dix-neuvième siècle par sa fameuse Histoire des ducs de Bourgogne dont nous donnerons d'autres extraits dans la suite.
3. Bien que l'intervention du prêtre soit ici mentionnée, les chefs de l'Eglise, ait M. B. Zeller, condamnèrent ce mode de procédure. Saint Louis en ordonna la suppression.
fer et dise : « Que la bénédiction du Père, du Fils et du Saint- » Esprit descende sur ce fer, afin que soit discerné le vrai juge- » ment de Dieu. » L'accusé portera le fer en parcourant un espace de neuf pieds. Pendant trois jours, sa main sçra couverte de linges fermés d'un sceau ; au bout de ce temps, si Ton y voit un pus sanglant, c'est qu'il est coupable; si la main est pure, que louange soit rendue à Dieu. » (De Rozières, Recueil des formules usitées dans Vempire franc, du cinquième au dixième siècle, t. II, p. 837.)
<}aerre« priirée« et famines.
Dans leurs différends entre voisins, les seigneurs, eux aussi, avaient recours au jugement de Dieu. Dès qu'il croyait avoir reçu une offense d'an de ses rivaux, le baron mettait aussitôt ses troupes en campagne, envahissait les domaines de son ennemi, ravageait ses champs, coupait ses vignes et ses arbres, brûlait ses récoltes, assiégeait son château.
Si l'assiégé parvenait à intéresser à sa cause ses amis, ses parents jusqu'au septième deçré, la guerre devenait alors générale et s'étendait à toute la province. Parfois on se battait pendant plusieurs années sans pouvoir s'accorder sur le différend.
Presque toujours, à ces guerres interminables, qui foulaient horriblement l'es malheureux paysans, succédaient la famine et la peste. La dévastation était au comble quand les éléments se mettaient de la partie. Un contemporain nous a conservé le souvenir d'une de ces famines, comme on en vit tant au moyen âge.
« ... En ce temps-là, le muid de blé s'éleva à soixante sous d'op. Les riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les racines des forêts ; plusieurs, chose horrible à dire ! se laissèrent aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient et les mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit, et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c'eût été désormais une coutume établie de manger la chair humaine, il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia point et fut brûlé. Un autre, pendant la nuit, alla déterrer cette môme chair, la mangea et fut brûlé de môme. »
«... Dans la forêt de Mâcon, près de l'église de Saint-Jeande-Castanedo (Chatenay), un misérable avait bâti une chaumière où il égorgeait, la nuit, ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements et parvint à s'enfuir.
On y trouva quarante-huit têtes d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux que plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait ceux qui sembleraient les plus robustes, de peur que la terre ne demeurât sans culture. » (Raoul Glaber\ IV, 4 : abrégé par Michelet.)
Intervention de l*Esli«e.
L'excommunication. — « Ces excessives misères, dit Michelet, brisèrent les cœurs et leur rendirent un peu de douceur et de pitié. Les barons mirent leur glaive dans le fourreau, tremblants eui-mênïes sous le glaive de Dieu. » L'Eglise, du reste, intervint à propos pour diriger et discipliner la société féodale, si dure aux pauvres gens. A l'égard des plus grands coupables, elle usa des grands moyens; elle leur montra l'enfer ouvert devant enx, et les menaça, s'ils ne s'amendaient pas, de les exclure de la société des fidèles. Les "formules d'excommunication dont onl usait alors étaient bien faites pour frapper de terreur les plus endurcis. Voici l'anathème que le pape Benoit VIII lançait contre les barons spoliateurs des églises :
« Qu'ils ne puissent éviter la société de Judas Iscariote, de » Caïphe et de Ponce-Pilate ; qu'ils périssent maudits par les » anges et relégués dans la communion de Satan ; que les malé- » dictions descendent sur eux du ciel et remontent vers eux de » Tabîme ; qu'ils soient maudits avec les juifs, les hérétiques et » les blasphémateurs ; qu'ils soient maudits avec les damnés de » l'enfer, s'ils ne s'amendent et ne font satisfaction...
» Qu'ils soient maudits dans les quatre parties du monde ;
1. Raoul Glaber ou le Chauve, né probablement en Bourgogne, composa une curieuse chronique en cinq livres qu'il dédia à Odilon, abbé de Cluny (1047). 11 était, à cette époque, moine de Cluny. On ne sait ni la date de sa naissance ni celle de sa mort. Son ouvrage est confus, mal écrit, mais fort intéressant.
» maudits à TOrient, abandonnés en Occident, interdits au Sep- » tentrion et retranchés de la communion des fidèles au Midi ; » qu'ils soient maudits de jour et excommuniés de nuit ; mau- » dits dans leurs maisons et hors de leurs maisons ; maudits » debout et assis ; maudits lorsqu'ils mangent et boivent; mau- » dits quand ils dorment, excommuniés quand ils s'éveillent; » maudits quand ils travaillent et quand ils se reposent, au » printemps, en été, en automne et en hiver; maudits dans le » présent et excommuniés dans les siècles futurs!
» Que leurs biens soient livrés aux étrangers, leurs femmes à » la perdition, leurs enfants au tranchant du glaive ; que leur » nourriture soit maudite, les restes de leurs repas maudits; et » quiconque en goûtera, maudit aussi; que le prêtre qui leur » offrirait le corps et le sang du Seigneur ou qui les visiterait » dans leurs maladies, soit maudit et excommunié; qu'il en soit » de même de ceux qui les porteraient à la sépulture ou ordon- » neraient de les ensevelir ; qu'ils soient enfin excommuniés et » maudits par toutes les malédictions possibles! »
Pénitence des barons coupables. — Ce n'était pas tout. Des légendes terribles, recueillies ou inventées par de pieux écrivains, racontaient la mort des pécheurs qui avaient osé braver l'Eglise, et glaçaient d'épouvante les hommes de mauvais vouloir. Elles apprenaient que Wilderode, prélat mondain et dissolu, avait été, à cause de sa rapacité, dévoré vivant par des rats ; qu'un chevalier, qui avait usurpé les biens d'un couvent, avait eu affaire aussi à ces singuliers champions de la foi : ne pouvant s'en délivrer, môme à coups d'épée, il s'était enfermé dans une caisse qu'il avait fait suspendre en l'air au moyen d'une corde, afin de dormir en sûreté ; mais le matin, lorsqu'on avait ouvert la caisse, on n'y avait plus trouvé que les os du sacrilège ; les rats l'avaient mangé tout entier pendant la nuit.
L'un des princes les plus turbulents et les plus farouches de ces temps agités était Foulques Nerra (le Noir), comte d'Anjou (987-1040).
« Un jour, dit une chronique angevine, il pénétra, les armes à la main, dans le cloître de Saint-Martin de Tours, violant ainsi les privilèges de ce saint lieu d'asile : personne ne lui résista ; mais les chanoines, déposant aussitôt les corps des saints et les crucifix, les couvrirent d'épines; puis ils fermèrent, de jour comme de nuit, les portes de l'église, et en refusèrent
l'entrée à tous, excepté aux pèlerins, jusqu'à ce que le comte eût demandé pardon à saint Martin. »
Une fois, saccageant Saumur, il mit le feu de sa propre main à l'église de Saint-Florent, en criant au saint : « Laisse -moi seulement brûler ici ton moutier ; je t'en rebâtirai un bien plus beau à Angers. »
« Ce même Foulques, dit Glaber, qui avait poignardé sa femme et fait couler sans pitié le sang humain, fut enfin saisi de la crainte de lenfer, et se rendit à Jérusalem pour visiter le sépulcre du Sauveur. A son retour, il fonda dans la Touraine, près de Loches, une église superbe qu'il consacra aux Vertus Célestes, et il résolut d'y établir une communauté de moines chargés de prier à toute heure pour racheter son âme de la mort du péché (1007). L'archevêque de Tours ayant refusé de venir faire la dédicace du nouveau moutier, il s'adressa au pape Jean XVIII qui envoya, pour bénir l'église, le cardinal Pierre. Mais Dieu n'avait pas encore pardonné à Foulques. « Vers la neuvième heure, le jour même de la dédicace, voici qu'un violent ouragan, se déchaînant soudain du midi, fond sur l'église, l'enveloppe comme un tourbillon et l'ébranlé par ses efforts redoublés : la voûte cède, les poutres du toit s'écroulent et la couverture du temple jonche la terre de ses débris. »
Foulques avait tant de crimes à expier, qu'il fit encore deux pèlerinages en Terre Sainte. Au dernier, il se fit traîner sur une claie par les rues de Jérusalem, nu, la corde au cou, fouetté à grands coups par deux de ses valets, et criant de toutes ses forces ; a Seigneur, ayez pitié du traître, du parjure Foulques ! » Il voulut revenir à pied, mais mourut à Metz (1040).
On connaît l'histoire de ce terrible duc de Normandie, si célèbre sous le nom de Robert le Diable. Il avait commis tous les crimes qu'il est possible de commettre. Un jour, pris de remords, il dit adieu à ses vassaux et partit pour la Terre Sainte. Arrivé au tombeau du Sauveur, il l'arrosa, dit le chroniqueur, pendant huit jours de ses larmes. Il ne revit pas l'Europe; il mourut de maladie dans la ville de Nicée, où il fut enterré (1035). Comme si la pénitence n'eût pas été assez forte, les vieilles légendes nous montrent Robert condamné à vivre dans un chenil, n'ayant d'autre nourriture que la pitance destinée aux chiens ; puis relevé de sa peine par le pape, épousant la fille de Tempereur et faisant autant de bien qu'il avait jadis fait du mal.
Malheureusement ces barons batailleurs ne faisaient pénitence que lors-
3u'ils avaient amoncelé bien des ruines et brisé bien des existences. Pleine e confiance dans sa force morale, l'Eglise tenta de réprimer ce droit barbare de la force brutale inhérent à la société féodale : elle proclama la paix de Dieu.
La paix de Dieu. — « Les évêqiies d'Aquitaine, avec les personnes de tous rangs dévouées au bien de la religion, formèrent des assemblées pour le rétablissement de la paix. Les provinces d'Arles, de Lyon, de Bourgogne, jusqu'aux extrémités de la France, suivirent leur exemple ; et, comme on fit savoir cela partout, le peuple accueillit la nouvelle avec joie et attendit la décision des pasteurs de TËglise. Il fut ordonné aux bommes de toute condition de sortir dorénavant sans armes, avec toute sécurité. Le ravisseur des biens d 'autrui devait être dépouillé de ses richesses ou puni corporellement. Des bonneurs et des privilèges étaient attribués aux lieux saints ; et, quand un coupable s'y réfugiait, il pouvait en sortir sans crainte, excepté celui qui avait violé les lois relatives au maintien de la paix, car celui-là, fût-il au pied de l'autel, ne pouvait échapper à la punition de son crime. On régla encore que ceux qui voyageraient dans la compagnie d'un clerc ou d'un moine seraient à l'abri de toute violence. Tous les habitants conçurent un tel enthousiasme de ces institutions, que les évoques levaient leurs bâtons vers le ciel, et, les mains étendues, s'écriaient : « La paix! la paix! » en signe de l'éternelle alliance qu'ils venaient de contracter avec Dieu. » (Raoul Glaber, livre IV.)
La guerre est un besoin pour le baron. — Cette paix perpétuelle était impossible dans la société féodale. Vouloir empêcher les barons de se battre, c'était exiger d'eux un trop grand sacrifice. La guerre était pour eux la plus grande de toutes les jouissances, un besoin véritable comme le dormir et le boire. C'est ce que confesse Bertrand de Born dans un de ses plus fameux sirventes.
Bien me plait le doux printemps
Qui fait feuilles et fleurs venir;
Et plaît à moi quand j'entends la réjouissance
Des oiseaux qui font retentir
Leurs chants par le bocage ;
Et plaît à moi quand je vois sur les prés
Tentes et pavillons plantés;
Et me plaît à moi en mon cœur,
Quand je vois par les campagnes rangés
Cavaliers avec chevaux armés.
Et me plaît quand les coureurs Font les gens et les troupeaux fuir; Et il me plaît quand je vois après eux
Beanconp de soldats ensemble gronder;
Et j'ai grande allégresse,
Quand je vois forts châteaux assiégés,
Et murs crouler et déracinés,
Et que je vois l'armée sur le rivage
Qui est tout à Tentonr clos de fossés
Avec des palissades de forts pieux fermés.
Lances, épées, heaumes de couleur,
Ecus percer et dégarnir
Nous verrons à l'entrée du combat,
Et maints vassaux ensemble frapper.
D'où iront à l'aventure
Chevaux des morts et des blessés ;
Et lorsque le combat sera mêlé.
Qu'aucun homme de haut parage
Ne pense qu'à fendre têtes et bras^
Vu que mieux vaut mort que vif vaincu.
Je vous dis aue tant ne m'a saveur
Manger ni boire ni dormir.
Comme à quand f entends cner : A eux!
Des deux parts; et que j'entends hennir
Chevaux démontés par la forêt.
Et que j'entends crier : Aidez î Aidez l
Et gue je vois tomber dans les fossés
Petits et grands sur l'herbe.
Et que je vois les morts qui par les flancs
Ont les tronçons outre-passés.
Voyant qu'il était impossible de faire renoncer la noblesse à ce qu'elle considérait comme le premier de tous les plaisirs terrestres, l'Eglise usa avec elle de tempérament. Elle lui accorda trois jours dans la semaine pour vider ses querelles et échanger des coups. Puisque rien ne pouvait calmer cette ardeur belliqueuse, mieux valait lui donner un dérivatif que d'attendre qu'elle fit rage. La paix de Dieu fut changée en trêve de Dieu.
La trêve de Dieu. — « Il fat ordonné que, depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant*, personne n'eût la témérité de ne rien enlever par la violence ou de satisfaire quelque vengeance particulière. Celui qui oserait violer ce
1. La trêve de Dieu fut encore étendue aux jours de fête, à Tavent, au carême, de sorte qu'il ne resta plus que soixante ou quatre-vingts jours par année où l'appel à la force fut permis. Les églises, les cimetières, les laboureurs avec leurs outils et leurs bestiaux, ceux même qui se réfugiaient près des charrues, furent mis sous la sauvegarde perpétuelle de la trêve de Dieu.
250 LBCTURES HISTORIQUES.
décret public, devrait payer cet attentat de sa vie ou être banni de son pays et de la société des cbrétiens. Tout le monde convint de donner à celte loi nouvelle le nom de Trêve de Dieu.
» En effet, elle n'était pas fondée uniquement sur Tautorité des hommes, et Dieu manifesta plus d'une fois, par des exemples terribles, qu'il l'avait prise sous sa protection. La plupart des furieux qui osèrent, dans leur folle témérité, désobéir à cette résolution commune tombèrent bientôt sous les coups de la vengeance divine, ou le fer des hommes en fit justice. Ces exemples furent partout si fréquents que leur multitude même nous empêche de les citer. » (Raoul Glaber, livre V, coll. Guizot.)
La trêve de Dieu devait paraître bien dure aux batailleurs, obligés de tenir Tépée au fourreau quatre jours sur sept. — L'Eglise imagina alors de diriger vers le bien — autant du moins qu'elle le pourrait — la fonçuc des oarons féodaux. Dans ce but, elle fit de la chevalerie^ une institution religieuse.
lia clieiralerleyd'après le« clianson« de gestes.
On peut distinguer dans Thistoire de la chevalerie, trois époques distinctes : une héroïque, où la guerre prévaut sur la galanterie ; une presanae féminine, où la galanterie l'emporte sur la guerre ; puis enfin une artificielle, ne reposant ni sur la guerre, ni sur l'amour, où tout est faux, tout est convention. La première phase apparaît dans les chansons de gestes ou romans carolingiens; la seconde, dans les romans bretons ou de la Table Ronde; la dernière fit éclore la satire de Cervantes.
1. La chevalerie dérive d'un usage germain : la remise de la framée et du boaclier uu jeune homme qui entrait dans la vie civile. Voici le passage de Tacite : « Nul Germain /ne porte les armes que la cité ne Tait reconnu capu>le. Alors, an des chefs ou le père du jeune homme le décore, en pleine assemblée, de la framée et du bouclier. C'est là sa robe virile ; ce sont là ses premiers honneurs : auparavant, il était membre d'une famille, il devient membre de TEtat. » Voilà pour la remise des armesy voici maintenant pour la fraternité guerrière. « En général, les jeunes gens s'attachent à des chefs longtemps éprouvés, et ce rôle de compagnon n'a rien dont on rougisse... Il est honteux au prince d'être surpassé en courage, il est honteux à la troupe de ne pas égaler le courage de son prince. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter tout à sa gloire, voilà le premier serment de cette milice. » Voici maintenant les emprises^ signes distinctifs que le guerrier devait porter jusqu'à ce qu'il eût accompli quelque action d'éclat. « Un usage adopté par la bravoure individuelle chez beaucoup de Germains est devenu une loi générale. Ils laissent croître, dès Tàge de puberté, la barbe et leurs cheveux, et ne dépouillent cet aspect sauvage qu'après s'être déliés, en tuant no ennemi, du vœu qu'ils ont fait à la vertu guerrière de le garder jusque-là. Il est des braves qui prennent, en outre, un anneau et le portent comme une cbaioe jusqu'à ce qu'ils se rachètent par la mort d'un ennemi. » {La Germanie^ XIII,
Rien de plus brutal, ni de plus barbare que les premiers chevaliers. Nos plus anciennes chansons de gestes, celles qui ont leurs sources dans les traditions du dixième au onzième siècle, n'ont pas flatté leurs héros, ce qui nous porte à croire que les portraits qui y ont été tracés ont été pris sur le vif. On se croirait encore aux plus mauvais temps des Huns et des Lombards. Aucun sentiment généreux ne vient tempérer la férocité naturelle de ces fervestus, c'est-à-dire de ces hommes vêtus de fer.
Un chevalier surprend un félon. Se transformant en justicier, il lui tranche la tête, jette ses entrailles à la rivière et sème sur la route ses membres coupés menus comme chair à pâté. Un autre, pour justifier son frère d'une accusation infamante, combat en champ clos l'accusateur, le renverse, le tue, entr'ouvre son cadavre, prend le cœur de ses deux mains et en soufflette le visage d'un de ses parents, en disant : « Tenez, vassal, voici le cœur de votre cousin, vous n'avez plus maintenant qu^à le saler et le rôtir. »
Le chevalier d'alors est loin d'être magnanime; il ignore le pardon des injures. Les vengeances se poursuivent de génération en génération, sans que le temps parvienne jamais à affaiblir les haines. — Invité aux fêtes de laPentecoste par Fromondin, Girbert de Metz demande à voir le tombeau du vieux Fromont, l'un des ennemis de sa race, et, comme on en exhume le corps, il trouve moyen d'en soustraire le crâne. De retour chez lui, il fait venir un orfèvre qui enchâsse dans l'or la pièce volée et la pare de toute la gloire des pierres précieuses. Girbert aura du moins la satisfaction de savourer le vin et le piment dans le crâne d'un ennemi ; mais ce plaisir ne lui suffit pas. Il veut faire boire le fils dans le crâne de son père, et il n'est complètement heureux que lorsqu'il est parvenu à lui jouer ce vilain tour.
La religion a peu de prise sur ces fervestus. Si, couverts de blessures, dépouillés de leurs biens, bourrelés de remords, ils vont chercher, dans le calme du cloître, un remède à leurs blessures morales et physiques, on peut être sûr que, une fois guéris, ils n'y resteront pas longtemps. Malheur au prieur qui s'avisera de leur rappeler une promesse échappée dans un moment de désespoir et se présentera à eux, les ciseaux à la main, pour les tondre ! « Eh quoi I s'écriera le chevalier indigné, me prend-on pour un rustre? Croit-on que je sois fait pour sonner
la cloche? Si j'étais hébergé au Paradis avec les anges et que je visse l'enfer déverrouillé, certes, je sortirai du Paradis et m'en irais habiter l'enfer avec les diables et les damnés, plutôt que de laisser mon fief entre les mains de mon ennemi. » {Girbert de Metz,)
Animé de pareils sentiments, le fervestu n'a aucun respect pour les choses saintes. Sait-il son ennemi réfugié dans une église, il l'y poursuit; le voit-il, pour arrêter son bras, placer le crucifix sur sa poitrine, il ne s'en émeut pas ; il lui faut sa victime. Il met le feu à l'église, au risque de brûler les hommes de Dieu qui ont eu le malheur de voir le vaincu se réfugier chez eux.
Quoique leur âme soit aussi dure que l'acier de leur épée, tout sentiment chrétien n'est pas éteint pourtant au fond du cœur de ces rudes soldats. Ils montrent à l'occasion qu'ils savent encore les commandements de l'Eglise. — Raoul de Cambray a mis le Vermandois à feu et à sang. Il dirige une partie de son armée sur l'abbaye d'Origny, avec ordre de dresser sa tente dans l'église, de préparer son lit devant l'autel, de percher ses éperviers sur les bras des croix, de faire du porche l'écurie de ses chevaux. Au moment où les chevaliers se mettent à exécuter ses ordres, la cloche sonne et la crainte les saisit. Remplis d'un saint respect, ils s'en vont camper au milieu du pré. Bientôt Raoul arrive, il se fâche de ce que ses ordres n'ont pas été exécutés. Le feu est mis au monastère. Les planchers s'effondrent, les victuailles amoncelées dans les caves et dans les greniers deviennent la proie des flammes, la graisse rend le feu plus ardent ; tout flambe, tout grille, les nonnes comme le reste. Sans être ému, Raoul se fait servir, aux lueurs de cette horrible fournaise, un magnifique repas : paons rôtis, cygnes empoivrés, gibier de toute sorte. Il veut que, jusqu'au dernier soldat, chacun fasse bonne chair. En l'entendant parler, son sénéchal se signe : a Eh quoi ! oubliez-vous, sire, que nous sommes en carême, que c'est temps de jeûne et que c'est déjà bien assez d'avoir violé un moutier et brûlé des nonnes. — Sénéchal, dit-il, ces gens ont mérité leur sort. Pourquoi m'ont-ils manqué? Mais j'avais oublié le carême. N'offensons pas Dieu. » Raoul renonce à faire bombance et demande son échiquier. {Ra4)ul de Cambray.)
Tels sont les premiers chevaliers. Assurément, ils sont loin de l'idéal qu'on a l'habitude de s'en faire. Le fervestu est un bar-
bare qui n'a fait que traverser la civilisation chrétienne et n'en a pris encore qu'une bien légère empreinte * .
lia clieiralerie de la Table Bonde.
Les vieilles chansons de gestes du cycle carolingien représentent la société féodale dans toute sa brutalité sauvage. Elles n'oflfrent, le plus souvent, qu'une série de combats, de trahisons, de réparations. C'est a peine si la religion a quelque pouvoir sur ces âmes dominées par leur humeur farouche. S'inspirant des légendes bretonnes, Chrestien de Troyes* nous transporte dans un monde meilleur. Dans ses romans, la chevalerie perd sa rudesse: la galanterie prend la place des passions effrénées et violentes. LesErec, les Lancelot, les Tristan, qu'il fait succéder aux Roland, aux Olivier, aux Renaud, introduisent dans le monde l'empire de l'amour. Avec eux commencent toutes les folles prouesses dont l'amour d'une femme est le principe et la récompense. Voici, en quelques mots, le thème ordinaire des compositions de Chrestien.
Arthur, le souverain de toute chevalerie, siège en différents palais, au milieu des fêtes et des tournois. Aux jours solennels, on voit affluer à sa cour les chevaliers les plus valeureux. C'est le roi qui, sous les yeux des dames courtoises, décerne le prix. Mais que d'exploits à accomplir pour être rangé au nombre des preux ! Le monde de Chrestien de Troyes est plein de magiciens, de fées, de brigands, de géants, de nains, etc. La plupart des châteaux sont enchantés. Les forêts regorgent de monstres tels qu'on n'en a vus et n'en verra jamais. Ajoutons aux dangers que peut courir, en un monde pareil, une créature humaine, les belles dames qui tendent sournoisement leurs pièges à la vertu des héros. Mais, « fine et loyale amour aidant », les chevaliers de la Table Ronde triomphent de tout. Ils ont raison des monstres, des enchantements et des perfides sirènes ; ils arrachent les femmes aux mains des géants, rendent la liberté à des milliers de captifs. Grands redresseurs de torts, ils deviennent partout l'efi'roi des tyrans pervers et féroces.
Cette chevalerie galante et profane, dont les côtés ridicules
1. Voy., pour plus de détails : Gidel, Histoire delà littérature française depuis non origine jusqu'à la Renaissance, et surtout Léon Gautier, les Epopées françaises, 4 vol. gr. in-8*.
2. Chrestien, né à Troyes ou près de Troyes (1170-1227), semble avoir été peu goûté de son souverain, le comté Henri l*', le Libéral, qui était trop latiniste et trop théologien pour se complaire à des poèmes d'aventures en langue vulgaire. Le poète alla chercher ailleurs des protecteurs. Ce fut à la demande de Philippe d'Alsace qu'il entreprit son roman de Pci'ceval.
CARRè. LECT. HIST. 15
a54 LECTURES HISTORIQUES.
font parfois penser involontairement à don Quichotte, n'est pas la seule qu'ait chantée Ghrestien de Troyes. Dans Perceval, le Gallois, le poète français nous présente le type du chevalier religieux. Pour découvrir le Saint-Graal, cette coupe où Notre- Seigneur avait célébré la Cène, Perceval surmonte les plus terribles obstacles, chemine à travers les périls et les séductions des plaisirs, et, lorsque, arrivé au terme de ses travaux, il a été couronné roi par Arthur lui-même, il abdique pour se faire prêtre.
lia clievalerle» cl*après l*Es^llse.
Quand nos pères en vinrent à goûter ces romnns, à préférer les pieux et courtois chevaliers de la Table Ronde et du Saiut-Graal aux rudes guerriers des anciennes épopées carolingiennes, c'est que la chevalerie avait subi, dans l'intervalle, une importante transformation. « Ne pouvant empêcher la guerre, l'Eglise avait christianisé le soldat. Au baron féodal qui vivait dans sa grossière fertéj elle avait proposé un idéal ; elle avait conféré en quelque sorte un « huitième sacrement », le baptême de l'homme de guerre. Cet idéal, ce sacrement, c'était la chevalerie. » (Léon Gautier, la Chevalerie.)
c( La chevalerie ne fut pas l'œuvre d'une mesure générale adoptée par quelque concile et acceptée par la noblesse : on ne saurait assigner une date précise à cette modification si importante : mais elle dut évidemment coïncider avec le mouvement religieux qui produisit la paix de Dieu et la trêve de Dieu, Le clergé bénit les armes qu'il n'avait pu arracher des mains de la noblesse, et s'apprêta à tourner cette insatiable soif de la guerre contre les musulmans et contre tous les ennemis de l'Eglise. Le pieux cérémonial de la chevalerie fut sans doute en pleine vigueur vers le milieu du onzième siècle... Ce cérémonial était grave et austère : la veille du jour de la réception, le jeune écuyer prenait un bain en signe de purification ; puis on le revêtait d'une tunique blanche, d'une robe vermeille et d'une saie ou cotte noire, couleurs symboliques qui indiquaient l'engagement de mener une vie chaste, de verser son sang pour la foi et d'avoir toujours présente la pensée de la mort. Le récipiendaire jeûnait jusqu'au soir et passait la nuit en prière dans une église ou dans la chapelle du château; puis, le matin, il purifiait son âme par la confession, comme il avait purifié son corps par le bain, entendait la messe et se présentait à la table
sainte. La messe finie, le récipiendaire s'agenouillait devant le parrain qui devait lui conférer Tordre, et qui lui rappelait brièvement les devoirs du guerrier : « Tout chevalier doit avoir » droiture et loyauté ensemble; il doit garder (protéger) les » pauvres gens pour que les riches ne les puissent fouler, et » soutenir les faibles pour que les forts ne les puissent honnir. » Il se doit éloigner de tout lieu où gît la trahison ou le faitx » jugement (l'injustice) ; lorsque les dames ou demoiselles ont » métier (besoin de lui), il les doit aider de son pouvoir, s'il » veut gagner los (louanges) et prix ; car il faut honorer les » femmes et porter grand faix pour défendre leur droit. Il doit » jeûner tous les vendredis, ouïr la messe chaque jour et y faire » offrande s'il a de quoi. Les chevaliers doivent garder la foi » inviolablement à tout le monde, et surtout à leurs compa- » gnons ; ils se doivent aimer, honorer, assister les uns les » autres en toute occasion. »
» Le récipiendaire prétait serment ; alors les chevaliers et les dames s'approchaient de lui, portant toutes les pièces de l'armure qu'il allait avoir droit de revêtir : souvent, c'était une dame qui lui aidait à se couvrir du haubert, une dame qui lui ceignait l'épée, une autre qui lui chaussait les éperons d'or, emblème de la rapidité avec laquelle il devait voler partout oCi l'appellerait le service de Dieu et la défense des opprimés. Quand il était ainsi adoubé (équipé), son parrain en chevalerie lui donnait un soufflet* et trois coups d'épée sur le cou, en lui disant : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de Notre-Dame, je te fais » chevalier ! »
» Les cloches sonnaient à joyeuses volées; l'église retentissait de fanfares, on apportait un heaume au jeune chevalier, on lui amenait son cheval de guerre et, fendant l'air de son épée, il parcourait au galop les cours du château et les préaux verdoyants qui s'étendaient au pied des remparts, tandis que
1. On disait la colée (colaphus). — Le coup de plat d'épée donné sur la nuque da récipiendaire s'appelait la paumée. Au onzième et même au douzième siècle, cette paumée avait quelque chose de brutal ; elle était appliquée assez rudement pour faire trébucher le nouveau chevalier. Julien de Saint-Gilles, armant son fils ebevalier, laisse tomber sa main comme un marteau sur le cou du jeune homme qui est à moitié renversé. Celui-ci sent la colère lui monter à la tète : « Ah ! <iit-il, si c'était un autre I » Il se calme, relève la této et monte brusquement à cheval pour aller renverser la quintaine. — Un certain Rigaud (dans Garin le l^herain) est de même renversé : il tire à moitié son épée pour en férir son parrain. -- M Que veux-tu faire, enragé? lui crie-t-on. C'est la coutume. — Au diable la coutume! maudit soit celui qui, le premier, Tintroduisit ! »
les acclamations populaires saluaient son entrée dans lassociation des preux * .
» Le rôle que remplissaient les femmes dans la cérémonie, le serment que le chevalier prêtait de les protéger et de les défendre, annonçaient l'introduction d'un troisième élément dans l'institution chevaleresque à côté de l'esprit féodal et de l'esprit chrétien : des sentiments tout à fait nouveaux, au moins dans leur forme et leur expression, venaient réellement de naître en Occident et s'identifiaient à la chevalerie: c'est lace qui l'a rendue justement populaire... Le plus beau titre de la civilisation du moyen âge, c'est d'avoir amélioré la condition morale et sociale des femmes, et de leur avoir assigné une place plus haute, plus digne, plus essentielle, dans la vie générale que ne l'avait fait l'antiquité. Le christianisme primitif n'avait relevé la femme qu'en l'arrachant violemment au monde : l'idéal de la femme chrétienne des premiers temps était en dehors de la famille; c'était l'ascétisme et la virginité; puis vint le déluge de la barbarie, qui bouleversa le monde sans emporter dans ses flots le christianisme ni les instincts supérieurs qui s'étaient développés chez la femme ; mais, quand la société se reforma, le progrès moral ne reprit pas une voie contraire à la nature et aux véritables destinées de la femme ; il entra dans le sein de la famille; il se manifesta d'abord dans la race noble, mais n'y resta point circonscrit. La vie de château, l'isolement des propriétaires féodaux, si contraire au développement des lumières et aux vertus politiques, resserra beaucoup par compensation les liens domestiques, et offrit aux femmes les moyens d'acquérir une grande influence intérieure et de fréquentes occasions de justifier cette influence ; le rôle d'une dame châtelaine tournait souvent à l'héroïsme, et, lorsque son sire partait pour quelque chevauchée, c'était à elle qu'il confiait le soin de veiller sur le manoir, toujours menacé de surprise ou d'attaque à force ouverte. Le groupement de la jeunesse des deux sexes dans les grands châteaux, autour des suzerains et des dames de haut parage, adoucit peu à peu la rudesse des manières et donna plus de grâce et de délicatesse aux rela-
1. A l'origine, les choses se passaient plus simplement. 11 s'agissait, pour le nouveau chevalier, d'abattre la quintaine. La quintaine était une sorte de mannequin revêtu d'une armure de chevalier. Le jouteur se précipitait au galop contre ce mannequin, la lance en arrêt, de manière à percer à la fois le haubert, l'écu, et renverser le poteau fiché en terre.
tions sociales; car les jeunes demoiselles étaient élevées au service des grandes dames, comme les garçons au service des seigneurs. Un mot caractéristique, celui de courtoisie, désigna l'ensemble des qualités qui naissent de ce commerce fréquent des deux sexes et qui constituaient le type du parfait chevalier ; c'était, en effet, dans les cours d'honneur des châteaux, théâtre des jeux guerriers auxquels on exerçait les varlets et les damoiseaux sous les yeux des dames, que se développaient cette bonne grâce, cette politesse, cette galanterie, cette générosité, qui faisaient le chevalier courtois. La présence des femmes, l'émulation qu'elle excitait, imprimèrent une physionomie tout à fait nouvelle et inconnue aux fêtes militaires, aux joutes, aux tournois qui remplissent une place si considérable dans l'histoire du moyen âge. Les applaudissements et les sourires des belles spectatrices étaient la plus précieuse récompense du mieux- faisant ; on combattait pour faire triompher leurs couleurs, pour gagner leur amour autant que pour la gloire ; et n'étaient-elles pas d'ailleurs les arbitres de la gloire? le vainqueur recevait solennellement de la main d'une dame le prix du tournoi. » (Henri Martin, Histoire de France, Philippe P^; Paris, Jouvet et C»®.)
llépatalion do la cbeiralerle fk*ançalse en Orient.
Imbu de bons principes et revêtu d'une armure impénétrable, le chevalier se trouvait capable des actes les plus héroïques. Vaillant sur les champs de bataille, il se montrait en toute circonstance loyal, courtois, généreux, modeste, droiturier et sensible à l'honneur. C'étaient là des vertus de premier ordre, dont i)lusieurs étaient inconnues à l'antiquité.On prit la chevalerie en telle estime, qu'on en vint à se tigarer que c'était une institution que le monde musulman devait nous envier. On sait l'histoire du mamelouk Octaï qui voulut forcer saint Louis à le faire chevalier. — « Ne sais-tu pas que je suis maître de ta vie? » disait-il, en levant son cimeterre. — « Fais-toi chrétien, disait le saint roi, et je te ferai chevalier. » On a raconté aussi que Saladin avait eu le même désir. Un ancien trouvère nous a conservé le souvenir de ce fait.
« Or il me convient de mettre en rimes un conte que j'ai ouï conter d'un roi qui, en terre païenne, fut homme très puissant et très loyal Sarrasin ; il eut nom Saladin. Advint une fois qu'à la bataille fut un prince qui avait nom Hugues de Tabarie ; avec lui était grande compagnie de chevaliers de Galilée, car il était seigneur de la contrée. Assez' de beaux faits d'armes ils firent ce
2o8 LBGTUHES HISTORIQUES.
jour-là; mais il ne plut au Créateur que les nôtres eussent la victoire, car là fut pris le prince Hugues, et amené le long des rues tout droit devant Saladin, qui le salua en son latin (sa langue) qu'il savait très bien : « Hugues, j'ai grand liesse à vous » tenir, par Mahomet ; et une chose je vous promets, c'est qu'il » vous faudra ou mourir ou venir à rançon. » Le prince Hugues répondit : « Puisque vous m'avez partagé le jeu, je choisirai la » rançon, si j'ai de quoi la payer. — Oui, répondit le roi; cent » mille besans tu me compteras. — Ah! sire, je ne pourrais » atteindre autant, quand je vendrai toute ma terre. — Tu les » feras bien. — Comment, sire? — Tu es de grand courage et » plein de chevalerie, et nul preux, si tu l'en requiers, ne » t'éconduira sans un beau don ; ainsi donc tu pourras t'ac- » quitter. — Maintenant je veux vous demander comment je » partirai d'ici? » Saladin lui répondit : « Hugues, vous m'at- » testerez sur votre foi que vous reviendrez, et que dans deux » ans d'ici, sans faute, vous aurez rendu votre rançon ou que » vous rentrerez en prison? Ainsi vous pourrez partir. — Sire, » grand merci, et tout ainsi je vous le promets. »
» Alors il demande congé, et veut s'en aller en son pays; mais le roi l'a pris par la main, en sa chambre l'a mené, et l'a prié fort doucement : « Hugues, dit-il, par cette foi que tu dois » au Dieu de ta loi, instruis-moi, car j'ai envie de bien savoir » comment se font les chevaliers. »
« Beau sire, dit Hugues, je ne ferai et je vous dirai pourquoi. » Le saint ordre de chevalerie serait sur vous mal placé ; car » vous êtes de la mauvaise loi, et n'avez baptême ni foi ; et je » ferai grande folie, si je voulais vêtir un fumier de drap de » soie. Je ferais méprise si sur vous je mettais un tel ordre, et » je ne saurais l'entreprendre, car j'en serais blâmé. »
« Là, Hugues, dit-il, vous ne le ferez pas? il n'y a point de » mal à vous de faire ma volonté, car vous êtes mon prisonnier. » — Sire, puisque je ne puis m'y refuser, je le ferai sans re- » tard. »
» Alors il commença à lui enseigner tout ce qu'il doit faire, lui fait bien arranger les cheveux, le visage, comme il convient à un nouveau chevalier, puis le fait entrer dans un bain. Lors, le Soudan demande ce que cela signifie : « Sire, ce bain où vous » voushaignez signifie que, comme Tenfant sort des fonts pur » de péchés quand il vient de receyoir le baptême, ainsi devez » sortir de là sans nulle vilenie, et prendre un bain de cour-
» toisie, d'honneur, de bonté. — Ce commencement est très » beau, par le grand Dieu ! » dit le roi.
» Après qu'on Ta du bain ôté, il se couche dans un beau lit, qui était fait à grand plaisir. « Hugues, dites-moi sans faute la » signification de ce lit. — Sire, ce lit veut dire qu'on doit, » par sa chevalerie, conquérir la place que Dieu accorde à ses » amis. C'est là le lit de repos ; qui n y sera pas, sera bien sot. »
» Quand il fut resté un peu dans le lit, il se vêtit de draps blancs qui étaient de lin. Lors, Hugues dit en son latin : « Sire, » ne tenez pas à mépris ces draps blancs; ils vous donnent à » entendre que chevalier doit tendre à conserver sa chair pure, » s'il veut arriver à Dieu. »
» Après, il lui met une robe écarlate; Saladin s'étonne fort de cela : « Hugues, dit-il, que signifie cette robe? — Sire, cette » robe vous donne à entendre que votre sang devez répandre » pour sainte Eglise défendre, afin que nul ne puisse mal faire ; » car chevalier doit faire tout cela, s'il veut plaire à Dieu. »
» Après, il lui chaussa des souliers d'étoffe noire, et lui dit : « Sire, sans faute, ceci vous avertit que vous ayez toujours en » mémoire la mort et la terre oii vous serez gisant, d'où vous » venez et oii vous irez. Vos yeux doivent la regarder, afin que » vous ne tombiez en orgueil; car l'orgueil ne doit pas régner » en un chevalier ; il doit toujours tendre à la simplicité. — » Tout cela est fort beau à entendre, dit le roi, et ne me déplaît » pas. » Après se leva debout, puis se ceignit d'une ceinture blanche; ensuite, Hugues lui mit deux éperons à ses pieds, et lui dit : « Sire, tout ainsi que vous voulez que votre cheval soit » animé à bien courir quand vous frappez des éperons, ces épe- » rons signifient que devez avoir à cœur de servir Dieu toute » votre vie. »
» Alors il lui ceignit l'épée*... »
li^armare d*aii clieTalier aa moyen âge.
Dans un temps oti l'on ne connaissait que les combats corps à corps, et où l'on n'usait que de la lance, de l'épée et de la hache, il eût été imprudent de se présenter à l'ennemi vêtu
1. Sainle-Palaye : Mémoires sur l'ancienne chevalerie. — Legrand d'Aussi, collection de fabliaux, livre IL
seulement d'une casaque plus ou moins épaisse. Aussi les chevaliers s'étaient-ils transformés en véritables forteresses de fer. Jusqu'au onzième siècle ils portèrent la broigne, tunique de peau ou de forte toile recouverte d anneaux et, le plus souvent, de plaques de métal superposées les unes sur les autres comme des tuiles ou des écailles ; puis ils adoptèrent le haubert * , longue chemise de mailles de fer, qui descendait au-dessous du genou
Chevalier du temps de Hugues Capet. Chevalier du temps de Philippe I".
et se complétait de manches et d'un capuchon de maille appelé coiflfe ou ventaiP. Au moment du combat, ils laçaient le casque ou heaume. Le heaume a affecté, suivant les époques, les formes les plus variées. Au onzième siècle, c'était un chapeau de fer (armet, morion) de forme conique comme un entonnoir, avec une bande de fer en avant qu'on appelait nasal ^ parce qu'elle était des-
1. Les chevaliers seuls pouvaient porter le haubert; les écoyers n'y avaient pas droit.
2. Le plus souvent, on jetait sur le haubert une longue robe d'étoffe, sans manches, qu'on appelait surcot.
tiûée à protéger le nez. N'avait-on pas des exemples de vaillants guerriers qui avaient perdu cet ornement à la bataille? « Ah! mauvais roi, disait Guillaume au Court-Nez à Charlemagne, Dieu te puisse maudire! Tu te souviens mal du grand combat d'Aspremont; j'y perdis la moitié de mon visage et le surnom de Court-Nez m'en est resté. »
A la fin du douzième siècle, le heaume s'arrondit par le haut
Chevalier du temps de Louis VI. Chevalier du temps de Philippe-Auguste.
en forme de calotte, puis devint tout à fait cylindrique. Le chevalier du treizième siècle avait l'air d'avoir la tête emboîtée dans une casserole en fer battu. Ce n'était pas élégant, mais c'était solide; car ces disgracieux récipients étaient soigneusement rembourrés et fortifiés à l'intérieur par de fortes lames d'acier. Une petite ouverture ou grille, qu'on nommait visière, permettait de voir et de respirer. Comme cette grille était à coulisse et pouvait glisser sur le front du casque, elle se levait quand on voulait boire ou prendre l'air. — Le guerrier portait en outre, comme arme défensive, un bouclier armorié qui s'appelait rondache, s'il était rond ; écw, s'il était long et se terminait
par une pointe; targe^ s'il était en forme de carré long. Le bouclier était formé de petites pièces de bois, recouvertes d'un cuir épais que maintenaient des bandes de fer se réunissant au centre en boucle (d'oii le nom de bouclier).
Au quatorzième siècle, les chevaliers abandonnèrent le haubert pour la cuirasse en fer battu. Ils entourèrent leurs bras et leurs cuisses de plaques de fer nommées brassards et cuissards. Leurs bottes ou grèves étaient aussi en fer ainsi que leurs gants ou gantelets y leurs souliers ou solerets. Un gorgerin également en fer garantissait leur cou ; des épauliéres^ leurs épaules; des cubitières^ leurs coudes; des genouillères, leurs genoux. Un jupon, composé de tassettes de fer disposées sur quatre rangs et s'emboîtant les unes dans les autres, comme les feuilles de tôle d'un manteau de cheminée, protégeait leur ceinture et leur ventre, tout en leur permettant d'enfourcher leur cheval.
Les chevaliers avaient même, à Taide de larges lames d'acier nommées chanfreins et bardes, fortifié leurs coursiers de bataille. L'ancienne noblesse paraissait ainsi invulnérable.
Les armes offensives étaient la lance, l'épée à deux mains ou espadon^, la hache d'armes suspendue à l'arçon, la masse d'armes, espèce de massue garnie de pointes de fer*, la dague onpoignai^d de miséricorde, qu'on nommait ainsi parce qu'on s'en servait pour égorger le vaincu, s'il ne criait pas miséricorde. Un roman du moyen âge [Parthenope de Blois), cité par Chéruel (Dictionnaire des Institutions), donne la description suivante du costume d'un chevalier.
Chausses de fer dessus chaussées
De lacs de soie bien lacées,
Il a un bon haubert vestu
Et a un bon double escu
Et son heaume en chef lacie
Et en son poing un bon espie (lance).
1. Ces épées étaient redoutables, quand elles étaient entre des mains expérimentées. On dit que Godefroy de Bouillon fendait un homme en deux d'un coup d'épée. Ces épées avaient parfois plus de trois pieds de long; larges de trois pouces, elles pesaient plus de cinq livres. L'estoc n'avait pas de tranchant : on n'usait que de la pointe, d'où l'expression proverbiale frapper d'estoc. Les épées des héros des romans de chevalerie portaient des noms qui sont devenus célèbres : l'épée de Charlemagne s'appelait Joyeuse; celle d'Arthur, Scalibor; celle de Bradimard, Flamberge ; de Renaud, Èalisarde; de Roland, Durandal; d'Olivier, Haute-Clère; d'Ogier, Courtin, etc.
2. La masse d'armes était parfois remplacée par le fléau d'armes, qui se composait d'un manche très court auquel était suspendue, par une chaînette de fer, une ou plusieurs boules de fer hérissée de pointes.
Il a nne épée longue et dure
Et bien moulue à sa mesure ;
Une autre à son arçon pendue,
D'autre part une besaguê (hache à deux tranchants)
Et sa miséricorde a ceinte.
Décadence de la dtevalerie.
La perfection de la nature chevaleresque, si elle exista jamais, fut relativement de peu de durée. La libéralité, dont on faisait un devoir au chevalier, dégénéra un jour en prodigalité. Dans l'assemblée de Beaucaire, en 1174, dix mille chevaliers luttèrent de magnificence. Le comte de Toulouse ayant donné à Raymond d'Agout dix mille pièces d'argent en pur don, celui-ci les distribua aussitôt aux assistants. Bertrand Raibaux fit mieux, il fit labourer un champ et y sema trente mille pièces d'argent ; Gros de Mariells servit un banquet où ne figuraient que des mets cuits à la flamme des cierges; Ramon de Venans fit brûler trente chevaux du plus haut prix. D'un autre côté, la courtoisie envers les dames dégénéra en une galanterie insipide ou effrontée. La religion se convertit en pratiques superstitieuses qui amenèrent la chevalerie errante. C'est la période extravagante de cette institution qui, n'ayant plus d'objet, devint tellement insupportable, que l'auteur de Don Quichotte ifiérita bien des gens sensés en l'ensevelissant dans le ridicule. S'inspirant de l'œuvre du çrand romancier espagnol, l'historien Monteil a tracé une assez bonne caricature du chevalier errant au quatorzième siècle.
« Il faut que je vous raconte * un fait assez plaisant qui s'est passé ici. On ne voit aujourd'hui que bien rarement des chevaliers errants ; on en voij cependant encore quelquefois. Il en est venu un qui a sonné du cor devant la grande porte du château ; le trompette n'ayant pas répondu, comme il est prescrit en pareil cas, le chevalier a tourné bride et s'est éloigné. Les pages ont couru après lui, et, à force d'excuses sur l'impéritie du trompette, ils sont parvenus à le ramener. Pendant ce temps, les dames s'étaient parées, et avaient déjà pris place sur leurs sièges et, en attendant, faisaient de la tapisserie. La dame de Montbazon était vêtue d'une robe rebrochée d'or, qui était dans la maison depuis plus d'un siècle. La douairière, coiffée d'une aumusse comme dans sa. jeunesse, avait mis ses plus riches fourrures. Entre le chevalier, entre l'écuyer, l'un et l'autre tout couverts de plaques de laiton, faisant à peu près le même bruit que des mulets chargés d'ustensiles de cuivre mal agencés. Le chevalier, ayant ordonné à son écuyer de lui ôter son casque, nous
1. L'auteur snopose une lettre que le frère Jehan, cordelier de Tours, hôte du ch&teau de Montbazon, écrit à un de ses confrères de Toulouse.
a montré une tête presque chauve, moitié garnie de cheveux blancs ; son œil gauche était couché sous un morceau de drap vert de la couleur de ses habits. Il avait fait vœu, a-t-il dit, de ne voir que du côté droit et de ne manger que du côté gauche jusqu'après Taccomplissement de son entreprise. Les dames lui ont proposé de se rafraîchir. Pour toute réponse, il s'est jeté à leurs pieds, leur jurant à toutes, à la plus vieille comme à la plus jeune, un éternel amour, leur disant que, bien que ses armes fussent de la meilleure trempe, elles ne pouvaient le défendre contre leurs traits, qu'il en mourrait, qu'il se sentait mourir, que c'en était fait, et mille autres niaiseries pareilles. Comme il insistait, surtout vis-à-vis la Jeune dame, dont, à plusieurs reprises, il baisait les mains, l'impatience m'a pris. Le commandeur s'en est aperçu. « Bon! m'a-t-il dit, ces vieux » fous ont leurs formes et leur style, ainsi que les tabellions. « Soyez d'ailleurs tranquille, peut-être ne passera-t-il pas ici » la journée.» Effectivement, il est parti quelques heures après.
» Tels sont les ridicules vestiges de cette ancienne chevalerie (jui, aux temps passés, para l'humanité de tant de vertu et de gloire.
» Ecrit au château de Montbazon, le onzième jour de juillet. » (MoNTEiL, Histoire des Français des divers états^ quatorzième siècle, épîtrexxx.)
lie CId.
C'est pourtant dans cette Espagne, qui devait produire l'auteur de Don Quichotte^ que naquit le Gid, ce fameux guerrier qui personnifia pour les Espagnols la vertu chevaleresque. — Rodrigue Diaz naquit à Bivar, |)rès de Burgos (1025 ou 1245). 11 fut surnommé Campearfor, parce qu'il était toujours en campagne, et le Cid^ du titre que lui donnaient les prisonniers arabes (seidj seigneur).
L'histoire du Cid est mal connue : on a même été jusqu'à mettre en doute l'existence du héros. D'après les historiens les plus dignes de foi, Rodrigue de Bivar avait commence ses exploits sous le règne de Ferdinand I^f de Castille et avait servi bravement son fils Sanche II. Celui-ci ayant été assassiné traîtreusement, Rodrigue exigea d'Alphonse VI, son successeur, qu'il déclarât par serment qu'il était innocent du meurtre de son frère. Le nouveau roi prêta le serment, mais ne pardonna jamais au Cid sa hardiesse. Il le garda néanmoins près de lui et dut à son épée la conquête de Tolède, dont il fit sa capitale, et celle de Madrid qui n'était alors qu'une forteresse sur le Manzanarès. Enorgueilli par ses succès, le roi crut pouvoir laisser éclater le ressentiment qu'il gardait au fond de son cœur et il déclara au Cid qu'il n'avait plus besoin de ses services. Celui-ci partit pour l'exil, suivi de tous ses parepts et amis. Trop généreux pour tirer vengeance d'un prince
ingrat, il fit la guerre aux ennemis de son pays pour son propre compte, vivant en aventurier au milieu des nombreuses nationalités qui se partageaient le sol espagnol. Un jour, il apprit qu'Alphonse avait essuyé une double défaite à Zélaca contre les Almoravides d'Afrique, venus au secours de leurs coreligionnaires d'Europe (1086). Il n'hésita pas à répondre à Tappel de son souverain; réconcilié avec lui, il rejeta en peu de temps l'ennemi au delà de TAlbaracin. Malheureusement, la réconciliation n'était pas sincère; le Cid eut à subir de nouvelles injustices de la part de son roi, qui alla jusqu'à le dépouiller de ses fiefs et emprisonner sa femme et ses enfants. Le loyal Camçeador ne Ten secourut pas moins chaque fois qu'il vit la cause de la chrétienté en péril. En 1094, il s'empara de Valence dont il fit sa place d'armes et anéantit sous ses murs d'innombrables armées de Sarrasins. Il concevait les plus hautes espérances, et parlait de rejeter les Arabes hors de l'Espagne, lorsqu'il mourut (1099). Sa veuve, Chimene, se maintint dans Valence jusqu'en 1102. Quand elle fut forcée de l'abandonner après un siège mémorable, elle opéra fièrement sa retraite, emportant les restes du héros qu'elle fit inhumer dans le couvent de Saint-Pierre de Cardena près Burgos, où elle passa le reste de ses jours et fut ensevelie.
La mémoire du Cid s'est conservée dans les souvenirs de ses compatriotes, associée à tout ce qu'il y a de noble, de généreux et d'héroïque i. Après huit siècles, il n'est personne en Espagne qui ne répète cet éloge naïf que faisait de lui un contemporain : « Il fut bon chevalier, des meilleurs de toute l'Espagne; grand serviteur de ses rois, grand défenseur de sa patrie, ennemi des traîtres, ami des honnêtes gens. Vivant et mort, il mérita les louanges les plus belles ; et de tous ceux qui osent en dire du mal, aucun ne parle avec vérité. »
Les historiens ont négligé bien des détails de la vie du Cid, mais les poètes populaires de l'Espagne en savaient bien plus long qu'eux, particulièrement sur sa jeunesse et ses amours, ses malheurs et sa magnanimité. Les nombreuses ballades et romances qu'ils ont consacrées à sa mémoire forment un respectable recueil connu sous le nom de Romancero del Cid, Citons, en les abrégeant, quelques-unes des plus remarcjuables.
Don Diègue et ses enfants. — « Diego Lainez, injurié par le comte de Gormaz Lozano, songeait avec souci à la tache de sa maison; voyant que les forces lui manquent pour la vengeance, il fait appeler ses fils, et, sans leur dire une parole, il alla leur pressant la main l'un après l'autre et la leur serra de telle sorte que les jeunes hommes dirent : « Seigneur, c'est » assez : qu'essayes-tu? que veux-tu ? Lâche-nous, car tu nous fais mourrir. » Mais guand il en vint à Rodrigue, celui-ci, les yeux rouges de sang comme une tigresse d'Hyrcanie, avec beaucoup de fureur et d'audace, lui dit ces
1. L'érudition moderne qui ne respecte rien a soulevé à propos du Cid de formidables points d'interrogation. Etait-il aussi bon Espagnol qu'on veut bien le dire, l'homme qui n'avait eu aucun scrupule dans sa jeunesse (parait-il) à servir les rois maures ? Etait-il un chrétien bien orthodoxe l'aventurier gui pillait indistinctement les églises et les mosquées? Etait-il bien loyal, le général qui accordait un armistice à ses ennemis et en profitait pour les exterminer? Etait-il bien désintéressé ce faiseur de rois qui sans doute travaillait pour le bien du pays, mais songeait avant tout à ses propres affaires ?
Le Cid des Espagnols nous parait être bien plutôt le Cid de la légende que celui de l'histoire. Ils l'ont ennobli, mais il est certain que Rodrigue fut en tous x>oints un homme du onzième siècle et qu'U en eut les passions fougueuses et la moralité facile.
mots : « Lâche-les, mon père, on malherir à toil Lâche-les I car si lu n'étais » pas mon père, une satisfaction en paroles ne me suffirait pas; mais avec ma » main même, je t'arracherais les entrailles, mon doigt se faisant passage en » place de dague ou de poignard. » Le vieillard, pleurant de joie, dit : — « Fils de mon âme, ton courroux me soulage, et ton indignation me plaît. » Ce bras, mon Rodrigue, montre-le pour la vengeance de mon honneur » qui est perdu, s'il n'est reconquis et gagné par toi. » Il lui conta son injure et lui donna sa bénédiction et son épee. »
Le défi. — « Rodrigue rencontre, sur la place du palais. Don Gormaz de Lozano qui, comme lui, était seul, et lui adresse la parole en ces termes: « Me connais-tu, noble Gormaz, moi, le fils de don Diègue ? Quand tu » étendis la main sur son noble visage, savais-tu que don Diègue des- » cendait de Lain le Chauve ? Savais-tu que rien n'est plus noble et plus » pur que son sang et son écu? Savais-tu que, moi vivant, homme sur » terre ne pouvait, et à peine le Seigneur tout-puissant du ciel, faire impu- » nément ce que tu as fait? »
— «1 Et toi, répondit l'orgueilleux Gormaz, sais-tu ce qu'est la moitié de » ma vie? » — « Oui, reprit Rodrigue, je le sais parfaitement : une moitié » consiste à respecter les nobles, l'autre à punir les arrogants et à laver un » affront reçu avec la dernière goutte de sang. » En disant ainsi, il fixait sa pupille sur l'orgueilleux comte, qui lui repartit : « Eh ! que veux-tu de » moi, jeune téméraire ?» — « Je veux la tète, comte de Gormaz ; c'est » un vœu que j'ai fait. » — « S'il te plaît de combattre, jeune homme, » les batailles des pages sont ton fait. » Puissances du ciel, dites-nous ce que Rodrigue éprouva à ces paroles ! »
Il combat, remporte la victoire et rentre triomphant au château de Bivar, où il présente à son père la tête de son ennemi.
La requête de Chimène. — « Chimène, fille de celui qui est tombé sous les coups de Rodrigue, ne cesse de demander vengeance. Le roi Fernand est assis sur un trône, écoutant les plaintes de ses sujets et rendant la justice. Traînant de longs manteaux de deuil, entrent dans la salle trente hidalgos, écuyers de Chimène, qui s'avance avec respect sur l'estrade, et commence ainsi sa plainte, à genoux sur le dernier degré : « Seigneur, il y » a six mois que mon çère est mort sous les mains d'un jeune homme que » les tiennes ont élevé pour être meurtrier. Quatre fois je suis venue à » tes pieds, et quatre fois mu poursuite a obtenu des promesses, et justice » jamais. Don Rodrigue de Rivar, jeune homme orgueilleux et vain, pro- » fane tes justes lois, et tu favorises ce profanateur; tu le caches, tu le )) couvres, et puis, l'ayant mis en sûreté, tu gourmandes les juges, parce » qu'ils ne peuvent le prendre. Si les bons rois représentent l'image de » Dieu et son office sur la terre envers les humbles humains, il ne doit pas » être roi bien craint et bien aimé, celui qui manque à la justice et encou- » rage les méchants. Tu vois cela, tu en juges mal. Pardonne, si je te » parle mal; l'injustice change, dans une femme, le respect en colère. »
— « Gentille donzelle, répondit le roi, il n'est pas cœur d'acier et de mar- » bre que vos plaintes ne puissent adoucir. Si je garde don Rodrigue, » c'est pour votre bien que je le garde; un jour viendra que, par lui, tu » changeras en joie tes pleurs. »
On sait, en effet, que l'amour amena une réconciliation, et que le fils de don Diègue épousa la fille du comte de Gormaz.
Les imprécations du Cid. — Alphonse est devenu roi de Gastille. La rumeur publique l'accuse d'être l'auteur de la mort de son frère; le Cid ne veut lui prêter hommage que s'il jure n'avoir pas eu part au meurtre.
« Je le "veux bien, dit Alphonse; demain je jurerai ; mais aujourd'hui je » désire savoir qui a pensé à m'imposer un tel serment. » — « Moi », répond le Cid. — « Vous, don Rodrigue ! Ne songez -vous donc pas que » demain vous devez être mon sujet? » — « Je ne le suis pas encore » aujourd'hui, et j'y songerai quand vous serez roi. »
« Dans Sainte-ôadée de Burgos, où les gentilshommes prêtent hommagelige, Rodrigue exige le serment du nouveau roi de Castilie.
» Serment si terrible qu'il inspirait la terreur à tous; il se prêtait sur un épieu de fer et une arbalète de bois.
« Que des vilains te tuent, Alphonse ! des vilains et non des chevaliers; » que des Asturiens d'Oviédo te tuent et non des Castillans ;
» Qu'ils te tuent avec des épieux, non avec des lances et des dards; avec » des couteaux à manche de corne, non avec des poignards dorés;
» Qu'ils portent des chaussures de corde, non aes brodequins lacés; des )» manteaux de laine grossière, non des étoffes de brocart;
» Des chemises d'étoupe, non de toile de Hollande; qu'ils soient montés » sur des ânes, non sur des mules ou des coursiers ;
» Qu'ils aient en main des licous de corde, non des brides de cuir doré ; » qu'ils t' égorgent dans un sillon, non dans une ville ou dans une bour- » gade;
» Enfin, qu'ils t'arrachent le cœur du côté gauche, si tu ne dis la vérité M sur ce que nous te demandons. As-tu contribué au meurtre ou consenti » à la mort de ton frère ? »
Le Cid en exil. — Alphonse, qui n'a jamais pardonné au Cid de lui avoir imposé un pareil serment, le chasse de sa cour dès qu'il croit pouvoir se passer de ses services. Rodrigue est déjà vieux, l'exil ne lui est que plus dur; derrière lui, il laisse une femme et des enfants.
« Pleurant de ses yeux, malgré sa force d'âme, il tournait la tête et regardait sa demeure. Il vit les portes ouvertes et les huis sans cadenas, les perches de la fauconnerie vides, sans toiles et sans autours apprivoisés. Mon Cid soupira, car il eut de très grands soucis. Mon Cid parla bien et d'une voix très calme : « xMerci à toi. Seigneur père, qui es dans les cieux. » Mes ennemis méchants m'ont enlevé cela. » Alors il se hâta de partir et lâcha les rênes. A la sortie de Bivar, ils eurent la corneille à droite et, à l'entrée de Burgos, ils l'eurent à gauche. Mon Cid conduisait les hommes et levait la tète ; il entra dans Burgos, ayant à sa suite soixante lances ornées de bannières. Pour le voir, les hommes et les femmes s'étaient mis aux fenêtres, pleurant de leurs yeux tant ils avaient de douleur ! et ils disaient pour toute parole : « Dieu! quel bon vassal, s'il avait eu un bon seigneur! » Mais personne n'osait l'inviter, tant le roi Alphonse avait grande puissance; car, avant la nuit, son ordre écrit et scellé était venu à Burgos avec un grand message, annonçant que personne ne donnât logement à mon Cid, et que tout homme qui lui donnerait une simple parole, perdrait les oreilles et les yeux de la tête et, de plus, le corps et Pâme. Le Cid alla droit à son logement, et il en trouva les portes bien verrouillées, par la terreur du roi Alphonse, qui le voulait ainsi. Les gens de mon Cid appelaient à haute VOIX ; les gens de la maison ne voulaient pas répondre une parole. Mon Cid s'approcha, tira son pied de l'étrier, et frappa un coup. La porte ne s'ouvrit pas, car elle était bien fermée. Une petite fille de neuf ans se tenait au guet : « Cid, le roi a défendu de vous recevoir. A la nuit, son » ordre est venu avec un grand message et fortement scellé. Nous n'oserions «vous ouvrir, ni vous recueillir; nous perdrions notre avoir et nos » maisons, et, de plus, les yeux de la tète. Cid, vous ne gagneriez
» aucune chose à notre mal. Mais que le Créateur vous favorise de toutes » ses bénédictions. » La petite fille dit cela, et tourna vers sa maison. Le Cid vit qu'il n'avait pas les bonnes grâces du roi; s'étant retiré de la porte, il traversa Burgos... »
Le Testament du Cid. — Les chagrins du Cid ne brisèrent pas son courage, et, jusqu'à son dernier jour, il signala sa valeur contre les Maures. Partant pour la bataille, il exprimait ainsi à Chimène ses dernières volontés :
« Si, blessé d'un fer mortel, je reste gisant sur le champ de bataille, ma » Chimène, porte mon cadavre à Saint-Pierre de Cardena.
M Puisses-tu obtenir de creuser ma tombe au pied de l'autel de Saint- » Jacques, notre protecteur dans les batailles !
M Ne vous occupez point de me pleurer, afin que nos braves soldats, en » voyant mon bras leur manquer, ne se découragent pas et n'abandonnent . » pas ma conquête.
» Que les Maures ne voient en toi aucune faiblesse; d'un côté que l'on » crie aux armes, et que de l'autre on fasse mes obsèques.
» Que cette Tizona^ qui maintenant arme ma droite, ne perde jamais son » droit et ne tombe pas dans les mains d'une femme.
» Et si Dieu permettait que mon cheval Babiéca revînt sans son maître » et qu'il hennit à la porte, ouvre-lui et caresse-le; donne-lui ration » entière; car qui sert un bon maître attend de lui bonne récompense.
>/ Mets -moi, de tes mains, le corselet, la gorgière, les brassards, le » casque et les gantelets; donne-moi l'écu, la lance et les éperons.
» Voici le point du jour et les Maures me courent sus; donne-moi ta » bénédiction, et le reste à la grâce de Dieu. »
Le jour où le Cid rendit le dernier soupir, le peuple espagnol fit entendre tout d'une voix ses douloureux gémissements :
« Bannières antiques et affligées qui souvent avez accompagné le Cid » dans les batailles et en êtes revenues victorieuses avec lui, vous frémissez » tristement dans l'air; car vous n'avez pas de voix, vous n'avez pas de » larmes. Ses yeux se ferment, et il vous regarde pour la dernière fois. » Adieu, riantes montagnes de Téruel et de TAlbaracin, immortels témoins » de sa gloire, de ses traverses, de son courage ! Adieu, collines attrayantes, » et toi, vaste mer répandue au-dessous d'elles! Hélas! la mort nous )» enlève tout; la mort nous dépouille comme l'épervier. C'en est fait! ses » yeux s'éteignent; ils voient pour la dernière fois. Qu'a dit le vaillant » Cid ? Il git étendu sur son ht. Qu'est devenue sa voix de fer ? A peine » peut-on entendre qu'il demande à revoir encore une fois son ndèlc » Babiéca.
» Chimène est assise en silence; le Cid lui serre encore la main; mais le » frémissement des bannières redouble; à travers les fenêtres ouvertes, » souffle le vent des collines; tout à coup, le vent et les bannières se » taisent : le Cid s'est endormi. Allons, trompettes, fifres et clairons, » faites-vous entendre, couvrez de vos sons les lamentations et les soupirs; » le Cid l'a ordonné. Accompagnez l'âme d'un héros qui s'est endormi. »» (Romancero du Cid^.)
1. La première édition du Romancero du Cid fut publiée en 1510. Il y en a en beaucoup d'autres depuis. M. Damas-Hinard en a donné une traduction complet© arec une introduction et des notes. Paris, 1844, 2 vol. in-12.
Documents originaux. — Les principales chroniques des dixième et onzième siècles se trouvent dans les collections générales : Historiens des Gaules, t. X et XI; Monumenta Germanix scriptores; — Polyptique de Vabbé /rmmon, 2 vol., 1843. — Beaumanoir, Coutumes du Beauvaisis, éd. Beugnot, 2 vol., 1842. — Les Etablissements de saint Louis, éd. VioUet, 3 vol., 1881-86. — Assises de Jérusalem, éd. Beugnot, 3 vol., 1841-41.
Livres : Sur les institutions féodales : Guizot, Hist. de la civilis. en France, t. in. — Giraud, Essai sur l'hist. du droit français au moyen âge, 2 vol., 1846. — Luchaire, Manuel des institut, françaises, 1892. — Viollet, Précis de l'hist. du droit français, 1884-86. — Glasson, Hist. du droit et des institut, de la France, t. IV, 1891. — Brussel, Nouvel examen de l'usage des fiefs, 1750. — Boutaric, Institutions militaires de la France, 1863. — Flach, les Origines de l'ancienne France, le Régime seigneurial, 2 vol., 1886-93.
Sur la condition des personnes : Guérard, Introduction au Polyptique de l'abbé Irminon, 1844. — Dareste, Hist. des classes agricoles en France, 1854. — R. Rosières, Hist. de la société française au moyen âge, 2 vol., 1884. — Delisle, la Classe agricole et l'agriculture en Normandie, 1851. — Doniol, Hist. des classes rurales en France. — L. Gautier, la Chevalerie, 1884. — Sémichon, la Paix et la trêve de Dieu, 2 vol., 1869. — Yanoski, De l'abolition de l'esclavage au moyen âge et de sa transformation en servitude de la glèbe.
Pour la langue et la littérature du moyen âge : Ducange, Glossarium médise et infimx latinitatis^ 7 vol., éd. Herschel, 1840-50. — Léon Gautier, les Epopées françaises, 3 vol., 1881. — Gaston Paris, la Littérature française au moyen âge, 2« éd., 1891. — Histoire littéraire de la France, t. XVIII et XXII.
Sur les châteaux : De Gaumont, Architecture civile et militaire, 3* éd., 1869. — Viollet-le-Duc. Dictionn. de l'architecture française, 10 vol., 1861-68.
Pour l'histoire de la féodalité dans les provinces : Dom Vaissette, Hist. du Languedoc, éd. Molinier, t. Il, VII, XII. — D'Arbois de Jubainville, Hist. des comtes de Champagne^ 7 vol., 1859-65. — Raynal, Hist. du Berry, 1844. — Seignobos, le Régime féodal en Bourgogne, 1882. — E. Petit, Hist. des ducs de Bourgogne de la race capétienne, 1885. — A. de Courson, la Bretagne, du cinquième au douzième siècle. — Kervyn de Leltenhove, Hist. de Flandre, 5 vol., 1853-54.
2T0 LSCTURES HISTORIQUBS.