CHAPITRE X
IaA papauté et Ii*EMPIBE
A la fin du dixième siècle, il ne restait pins rien de l'empire de Charlemagne, et sa famille s'était éteinte comme son empire.
1° Les Robertiniens régnaient en France;
2° Les deux royaumes de Bourgogne cisjurane et transjurane n'en formaient plus qu'un : le royaume d'Arles ;
30 L'Italie n'avait plus de rois qui lui fussent propres; elle obéissait aux mêmes souverains que les Germains ;
40 Depuis la mort de Louis IV l'Enfant, le dernier des Carolingiens allemands, les Gei^mains s'étaient donné des rois électifs^ qu'ils prenaient dans l'une des trois grandes maisons allemandes. D'ordinaire, ils élisaient le fils ou le frère du monarque défunt. Les rois qu'ils se donnèrent du obzième au treizième siècle furent pris dans les trois grandes familles de SaxCj de Franconie et de Souabe.
Duchés, marches, comtés. — Chacune de ces maisons correspondait à l'une des grandes nations allemandes. Il y en avait cinq : Saxe^ Franconie, Souabe, Bavière et Lorraine. Ces duchés étaient partagés en comtés. Les comtés des frontières s'appelaient marches. Les marches étaient constituées militairement, et avaient chacune pour chef un margrave. Les principales étaient celles de Brandebourg au nord, de Misnie au centre, di' Autriche au sud. De ces trois marches sont sorties trois grandes monarchies allemandes : la Prusse, la Saxe, TAutriche.
Rois de Germanie. — Le premier roi élu, Conrad /«»• de Franconie (911-919), passa son règne à combattre ses vassaux révoltés.
Henri Je»" de Saxe, dit l'Oiseleur (919-936), soumit les seigneurs rebelles et repoussa les Slaves et les Hongrois (bataille de Mersebourg).
Son fils, Ottcm /er le Grand, mit fin aux incursions des Hongrois par sa grande victoire d'Augsbourg, descendit en Italie où il prit successivement la couronne de fer des rois lombards (961), et la couronne d'or des Césars (962).
Sous le règne de ses successeurs Otton II, Otton III et Henri II, l'Italie se montra indocile, mais les Slaves et les Hongrois, devenus chrétiens, reconnurent la suzeraineté de l'empire et formèrent les royaumes feudataires de Bohème, de Pologne et de Hongrie.
Conrad 11 de Franconie (1024-1039) réunit par héritage le royaume d'Arles à l'empire (1033). — Son fils Henri III le Noir (1039-1056) régna en maître absolu sur l'Empire et sur l'Eglise. Son règne est l'apogée de la puissance germanique au moyen âge.
L'Eglise aux dixième et onzième siècles. — Au temps des i empereurs franconiens, le clergé était riche et puissant. En Allemagne, ! certains archevêques, par exemple ceux de Trêves, de Cologne et de .' Mayence, possédaient des provinces entières et marchaient les égaux des ] princes. Ils étaient non seulement seigneurs spirituels, mais encore seigneurs i temporels. Comme les barons féodaux, ils avaient des vassaux, rendaient j sommairement la justice, battaient monnaie, levaient des taxes, entretenaient J des hommes d'armes et faisaient la guerre. !
Ces grandes richesses furent une cause de corruption pour le clergé. Les évèques et les abbés oubliaient trop souvent leur rôle de pasteurs pour j embrasser la vie féodale dans ce qu'elle avait de mauvais, fis ne songeaient J qu'à augmenter leurs richesses et leur puissance. Comme, en ce temps-là, I l'autorité pontificale était très faible, les rois en profitèrent pour prendre le ', droit de nommer aux évêchés et aux abbayes, qui bon leur semblait, et, naturellement, ils y nommaient leurs amis, leurs courtisans, surtout ceux qui pouvaient leur payer de grosses sommes d'argent. Non contents de . nommer les évèques et les abbés, les empereurs s'arrogèrent aussi le droit de nommer les papes. Dès lors, le désordre fut au comble. A l'imitation des paissants du jour, le petit clergé se mil à trafiquer des choses saintes : il ^ vendit jusqu'aux sacrements. On a appelé simonie ce trafic scandaleux.
La querelle des investitures. — Le moine italien Hildebrand résolut de rendre à l'Eglise sa pureté et son indépendance. Il engagea les papes, dont il était devenu le conseiller, à instituer le collège des cardinaux^ composé des curés de Rome et des évèques du territoire romain. A partir de ce moment, le souverain pontife fut choisi par ses nouveaux électeurs, et non plus nommé par l'empereur. Devenu pape à son tour (1073), sous le nom de Grégoire VII, il rendit deux décrets contre les simoniaques et les prêtres mariés. II défendit en outre aux rois, de nommer les évèques et les abbés, et de leur donner Vinvestiture. Les souverains protestèrent, l'empereur Henri IV plus énergiquement que les autres, car il nomma un autre pape.
Grégoire VII excommunia l'empereur et délia ses sujets du serment de fidélité. Comme il était délesté des Allemands, Henri IV fut abandonné de ses chevaliers. Pour ne pas perdre sa couronne, il fut obligé de venir en Italie implorer le pardon du pape. Grégoire VII le fit attendre trois jours, pieds nus, dans la neige, devant la porte du château de Canossa (1077). Il lui pardonna, mais Henri avaib été trop humilié pour que la réconciliation fût sincère. En 1085, Grégoire, chassé de Rome par Henri IV, qui avait rattaché les Allemands à sa cause, mourut dans l'exil à Salerne. En 1106, Henri, à son tour, mourut à Liège, détrôné par son fils Henri V. La guerre entre le Saint-Siège et l'empire se poursuivitjusqu'enll22. Cette année-là, le Concordat de Worms, signé par Henri V et le pape Calixte II, régla la .^rave question des investitures. Comme les évèques et les abbés étaient à la fois seigneurs temporels et spirituels, il fut décidé que l'empereur et le pape leur donneraient chacun leur investiture, l'un par le sceptre, signe de l'autorité temporelle, l'autre par la cro^^^, signe de l'autorité spirituelle.
Lutte pour l'indépendance de l'Italie. — Le concordat de"^ Worms ne fut qu'une trêve. Un autre conflit s'éleva presque aussitôt entre ^ les deux pouvoirs au sujet de Tindépendance de l'Italie. Depuis Otton I*»", les souverains de Germanie se consicléraient comme les vrais successeurs de Charlemagne ; mais, en les couronnant rois et empereurs, et en leur prêtant hommage, le pape et les Italiens entendaient bien ne leur obéir qu'à moitié.. U querelle des investitures fut fatale à la puissance des empereurs : une
Lparlie des cités italiennes en profitèrent pour secouer l'autorité des ageuts impériaux. Devenues libres, elles tournèrent leurs armes les unes contre les autres, et l'anarchie désola le nord de la péninsule. L'empereur Frédéric /e*" Barherousse, de la maison de Souabe (1152- 1190)» descendit en Italie à la tète d'une forte armée pour y remettre l'ordre et y établir son autorité. Les Italiens, oubliant leurs querelles, se confédérèrent et mirent à leur tête le pape Alexandre III, qui se proclama le défenseur des libertés italiennes. Comme, dans une grande guerre qui avait éclaté quelque temps auparavant en Allemagne entre les partisans de la maison de Souabe et ceux de la maison de Bavière, on avait pris l'habitude d'appeler les premiers Gibelins, et les seconds Guelfes, ces dénominations franchirent les Alpes, et le mot Gibelin servit à désigner les partisans de l'empereur, et celui de Guelfe les partisans du pape.
En vain l'empereur détruisit Milan (1162), sema du sel sur ses ruines et força le pape à s'enfuir en France. Les Italiens n'en demeurèrent que pins unis; ils formèrent la ligue lombarde, vainquirent en 1176 Frédéric à la bataille de LegnanOy et le forcèrent à s'humilier devant le pape à Venise et à reconnaître aux cités lombardes le droit de s'administrer comme elles l'entendraient.
! Malheureux par les armes, Frédéric 1er reprit l'avantage par ses négociations. Sur la fin de sa carrière, il prépara le mariage de son fils Henri VI < avec l'héritière du royaume des Deux-Siciles; la papauté et les villes lomj bardes se trouvèrent prises entre l'enclume et le marteau, et leur indépen- ■ dance fut de nouveau menacée.
La papauté n'eut dès lors qu'une pençée : séparer ce que Henri VI avait réuni. Elle y réussit une première fois quand ce prince mourut. Elle laissa deux compétiteurs, Oiton de Brunswick et Philippe de Souabe, se disputer l'Allemagne, et ne donna que les Deux-Siciles au jeune Frédéric //, fils de Henri VI. Mais ce prince parvint « reconstituer de toutes pièces la puissance paternelle (1218-1250). Ce fut alors entre l'empire et la papauté une guerre acharnée sans trêve et sans merci, qui tout d'abord rut marquée par les grandes victoires de Frédéric II, mais se termina par sa défaite et la ruine de sa famille. Son fils aine, l'empereur Conrad IV (1250-1254), s'éteignit obscurément en Allemagne; son autre fils Manfred, roi de Naples, attaqué par Charles d'Anjou, perdit la couronne et la vie (1266), et son petit-fils Conradin monta sur 1 échafaud en 1268.
2« EXTRAITS ET ANALYSES Henri roiseleur.
A la fin du neuvième siècle, quatre peuples occupaient la Germanie : les Saxons au nord, les Bavarois au sud-est, les Souabes au sud-ouest et les Franconiens au centre. Il n'y avait donc pas une Allemagne, il y w avait quatre, en attendant que l'annexion de la Lorraine en créât une cinquième. Chacune avait son caractère propre, ses lois et ses chefs particuliers, qui s'intitulaient « ducs par la grâce de Dieu ».
Les nations germaines auraient peut-être vécu isolées et indépendantes les unes des autres, si elles n'avaient pas senti la nécessité de s'unir devant
l'ennemi commun. Menacés par les Slaves et les Hongrois, les Germains, qui se trouvaient maintenant à Tavant-garde du monde chrétien, se donnèrent un roi électif qui prit la direction de la défense. Le roi qui fit le mieux son devoir devant les envahisseurs, fut assurément Henri l'Oiseleur (919-936).
Un épisode de la guerre des frontières. — « Les
Hongrois parcouraient en ravageurs toute la Germanie. Le biographe de Saint-Wiborada, au monastère de Saint-GaU, nous a laissé la terrible et pittoresque description d'une des incursions barbares. Sur la prédiction du saint homme, labbé avait fait des préparatifs de défense. Les frères les plus robustes s'étaient armés ; leur tète tonsurée était recouverte d'un armet; la cotte de mailles emprisonnait leur large robe noire ; on avait forgé des lances et des épées, dressé des engins. La sainte colonie avait transporté sur une hauteur voisine les reliques et les trésors du cloître et s'y était retranchée derrière un mur palissade. Wiborada, seul, ne voulut pas quitter le monastère. Une nuit, la lueur de villages incendiés annonça l'arrivée d'une bande qui apparut dès l'aube. Quelques vedettes n'eurent pas le temps d'atteindre la forteresse et se cachèrent dans le cloître. Wiborada, comme un sénateur romain, attendait les païens sur le seuil de la maison. Il fut tué sans pitié. Les barbares, furieux de ne rien trouver à piller, mirent le feu au cloître qui ne fut guère endommagé et montèrent à l'assaut de la forteresse. Ils s'y obstinèrent la journée tout entière, mais furent rudement repoussés. Le soir, des feux allumés par le gros de la horde, du côté du lac de Constance, leur firent abandonner leur entreprise. Le torrent passé, les moines redescendirent, purifièrent l'édifice et le consacrèrent de nouveau en présence de l'évêque de Constance. »
Organisation d'une marche. — «... En Saxe et en Thuringe, sauf dans quelques châteaux et dans quelques abbayes, les Saxons en étaient presque au temps de Tacite ; ils avaient leurs métairies entourées de champs, dispersées au bord d'un cours d'eau à la lisière d'un bois, ou aux penchants des collines. Aussi le pays était livré sans défense aux incursions du dehors.
y> Henri mit d'abord son peuple à l'abri des plus pressants périls. Il fallait faire renoncer le Saxon à son horreur pour les villes murées, à son amour pour l'air libre. Ordre fut donné de ne tenir de tribunal, de ne célébrer de fêtes et de mariages, et
de n'avoir de marchés que dans des lieux fermés. Sur neuf habitants des champs soumis au service militaire, un fut tenu de résider dans la forteresse ou ville murée, la plus rapprochée, afin d'y bâtir et entretenir des maisons de refuge et des magasins, en cas d'alerte, pour les fugitifs et pour les provisions, tandis que les autres cultiveraient les champs et apporteraient, pour éviter la famine, le tiers des récoltes et des fruits. Pendant plusieurs années, dans la Saxe et dans la Thuririge, on ne fut plus occupé qu'à bâtir maisons et murailles en terre, en bois, en pierre, avec tous les matériaux qu'on avait sous la main. Ainsi après les villes épiscopales ou abbatiales déjà fondées par Gharlemagne, s'élevèrent Gozlar, Nordhausen et Quedlimbourg, sur les pentes que présentent, à tous les points de l'horizon, la forêt du Harz. Sur le cours moyen de la Saale, qui servait de limite à l'Allemagne de ce côté, Mersebourg, entouré de fossés et de murs, eut une destination particulière... C'est ainsi que le roi, selon l'énergique expression d'un contemporain, « fabriqua » des villes pour le salut du royaume. »
» Henri songea ensuite à se faire une armée. L'ancien heerban, sorte de service militaire obligatoire pour tous, était tombé en désuétude. En Saxe, où l'habitude du cheval était récente et peu répandue, l'armée était moins propre qu'ailleurs à lutter surtout contre les Hongrois. Henri s'efforça d'aguerrir et de discipliner au moins les seigneurs et leurs vassaux, puisque les masses avaient perdu les habitudes guerrières. Sans rétablir l'usage général de l'heerban, il sut au moins obtenir de fortes armées de piétons. Dans certaines occasions, il exigea dès l'âge de treize ans le service militaire. Dans des exercices militaires, que le roi présidait lui-même, la cavalerie féodale trouva l'instruction dont elle avait besoin. Habituée à fondre par masses profondes, elle n'avait rien pu contre les Hongrois, qui, à son approche, se dispersaient par petites bandes et échappaient à son choc pour aller se rallier plus loin et les surprendre par derrière. Henri sut la rendre plus souple et plus mobile; il lui apprit à s'étendre en lignes ou à se ramasser en pelotons et à combiner, selon les besoins du moment, ses évolutions avec celles de l'infanterie. »
Bataille de Mersebourg. — « ... Quand les envoyés du Khan des Hongrois vinrent demander le tribut accoutumé, le roi leur fit remettre, dit la tradition, un chien mort. Une effroyable horde descendit l'Elbe et ravagea les bords de la
Saale pendant l'hiver de 932 à 933. Au printemps, les barbares se partagèrent en deux bandes pour pénétrer en Thuringe. Le roi était prêt. Les Thuringiens reçurent si rudement la première qu'elle s'enfuit à travers l'Erze-Gebirge, laissant des prisonniers qui « moururent misérablement comme ils le méri- » talent, » dit le moine de Corvey. Le roi atteignit l'autre près de Mersebourg, dont les richesses attiraient ces pillards. « Gom- » pagnons, dit le roi en plantant au milieu de son armée » l'étendard de saint Michel, nous leur avons donné les biens » de nos femmes et de nos enfants ; il ne nous reste plus, si » nous ne savons combattre, qu'à leur livrer les trésors de nos » églises. » Toute larmée s'ébranla au cri de Kyne, Kyrie, auquel les Hongrois répondirent par un formidable rugissement : Hui! Hui! Les Allemands s'avancèrent à pas lents, et serrés les uns contre les autres, sous leurs boucliers ; ils avaient,, par feinte, mêlé très peu de cavalerie à leurs premières lignes pour attirer les Hongrois, et essuyèrent sans broncher les premières décharges des flèches de l'ennemi. Les Hongrois se précipitèrent; mais bientôt ils aperçurent la forte cavalerie de réserve qui s'avançait avec impétuosité : à leur tour, ils tournèrent bride sans prendre le temps de bander leurs arcs, et s'enfuirent avec une telle rapidité dans toutes les directions, qu'ils laissèrent leur camp et même le butin, mais peu de cadavres aux vainqueurs. » (Zeller*, Fondation de l'Empire germanique; Paris, Perrin et C'«, 1880.)
lie roman du roi Otton I®'.
La royauté, sous Henri 1er, n'avait été qu'une sorte de présidence sur les autres dues accordée au roi saxon. Son fils, Otton I«r (936-973), voulut gouverner en maitre ; mais les ducs, qui prétendaient rester indépendants,
1. Zeller (Jules), né à Paris en 18^, professa successivement l'histoire dans les lycées de Bordeaux, de Rennes, de Strasbourg, occupa avec distinction la chaire d'histoire à la Faculté des lettres d'Aix, devint maitre de conférences à l'Ecole normale supérieure et professa à la Sorbonne un cours complémentaire d'histoire moderne (1858-59). En 1863, il fut nommé professeur d'histoire à l'Ecole polytechnique ; en 1870, recteur de l'académie de Strasbourg, et, en 1876, inspecteur générai de l'enseignement supérieur. En 1874, il avait remplacé Michelet à l'Académie des sciences morales et politiques.
Ses principaux ouvrages sont : Ulrich de Hutten, Hist. du temps de laréforme, 1849; Hist. de l'Italie, 1852; Episodes dramatiques de l'hist. d Italie, 1855 i les Empereurs romains, 1863; Entretiens sur l'histoire, 1865; Italie et Renaissance, 1869; Histoire d'Allemagne {son œuvre capitale), 6 vol., 1872-1885, etc.
prirent les armes et semblèrent vouloir nn moment opposer à Otton son
frère Tankmar.
La révolte ne prit fin qu'en 941. Otton, victorieux, mit la main sur les
duchés, en prit deux pour lui : la Saxe et la Franconie, et attribua les trois
autres à des membres de sa famille, qu'il eut soin de faire surveiller par
des comtes du palais ou palatins. Alors il put se dire vraiment roi de
Germanie et prétendre à d'autres couronnes. 1 La couronne royale d'Italie était disputée avec acharnement par des pré- I tendants italiens et provençaux. Vers le milieu du dixième siècle, oeui ) d'entre eux, après s'être combattus sans résultats, Bérenger 11 et Lothaire, î avaient consenti à régner ensemble. Lothaire étant mort (958), Bérenger
voulut faire épouser à son fils Adalbert la jeune veuve du défunt, Adélaïde.
« Cette Adélaïde était la sœur du roi de Bourgogne, Conrad, le protégé d'Otton. On la remariait sans sa permission, sans celle de son frère. Il ne fallait pas plus de raisons à Otton pour intervenir. Les chroniques complaisantes ont paré ki veuve de Lothaire de toutes les beautés et de toutes les vertus, et elle paraît n'en avoir pas été dépourvue. Pour Otton, la couronne n'était-elle pas sa première beauté et sa principale vertu ? La bonne chanoinesse de Gandersheim, la célèbre Roswitha, qui avait toutes les raisons pour aimer les Ottons, a plus tard embelli encore dans ses vers les récits que faisait complaisamment l'impératrice Adélaïde sur les mauvais traitements que le roi Bérenger et sa femme Willa lui auraient fait subir. La jeune femme est dépouillée de ses trésors, de ses joyaux, réduite, dans un château du lac de Garde, oii elle est étroitement surveillée, à une seule servante. Une fois, la femme de Bérenger, comme une mégère, la saisit par sa héile chevelure et la traîne par la chambre pour la réduire à force de mauvais traitements.
» Heureusement un chapelain qu'on laissait arriver auprès de la prisonnière, Martin, fait silencieusement une brèche à la muraille du château et creuse une galerie souterraine qui échappe aux regards de tous les surveillants. Un évoque, Adhalard de Reggio, s'intéresse à la captive. Grâce à lui, Adélaïde s'enfuit, se dérobe, tantôt dans les marais, au milieu des roseaux, tantôt dans les blés, tantôt au fond des bois, avec son dévoué chapelain, et se nourrit avec lui de racines ou du produit des aumônes, chez un pécheur compatissant ; enfin, elle arrive auprès de l'évoque de Reggio, qui l'envoie chez Adalbert Azzo, au château fort et inaccessible de Ganossa; et c^est de là qu'on implore le secours du puissant Otton.
» Otton ordonna à son frère Henri, duc de Bavière, et à son
fils Ludolphe, duc de Souabe, tous deux voisins des Alpes, de passer les montagnes. Bientôt, il arriva (septembre 951), ayant avec lui son gendre, Conrad le Rouge, et suivi des Saxons, des Thuringiens, des Lorrains et des Franconiens. Sans s'expliquer, il descendait la vallée de TAdige. Bérenger et son fils s'enfuirent au centre dans leurs châteaux. Les évêques, si puissants dans les villes, ouvrirent leurs portes, sauf Milan qu'on assiégea. Arrivé à Pavie, Otton envoya son frère Henri, avec des présents, à Canossa, pour offrir sa main à Adélaïde et l'amener à Pavie. Celle-ci ne pouvait rien refuser à un souverain qui lui rendait la liberté. Elle rentra libre à Pavie où elle avait été si malheureuse, et Otton, l'ayant solennellement épousée en octobre ou en décembre 951, lui donna, comme morgengabe, de grands biens en Allemagne qui en firent l'une des femmes les plus riches de l'Empire. » (Zeller, Fondation de l'Empire germanique ; Perrin et C»^ . )
Couronnement d*Otton le Grand.
Le mariage d'Otton avec Adélaïde mécontenta fort son fils Ludolphe, qui prit les armes et provoqua une nouvelle guerre civile en Allemagne. Olton triompha de la révolte. En 955, il eut à combattre les Hongrois qui avaient oublié leur désasU'e de Mersebourg; il les battit si bien à Augsbourg, qu'ils renoncèrent à jamais à envahir T Allemagne. En 961, appelé en Italie contre Bérenger par le pape Jean XII, il passa les Alpes, reçut à Milan la couronne des rois lombards, et de là, sans s'inqniéter d'achever la soumission du pays, traita avec le pape de son entrée dans Rome et de son intention d'y prendre la couronne impériale.
« La première entrevue entre Otton et Jean XII, dans l'église de Saint-Pierre, ne fut pas très cordiale. Délivré de Bérenger, le pontife ne voyait plus la nécessité de se donner un maître. Quand le roi, accompagné de ses évêques et de ses princes, conduit par le pape, descendit dans la sombre crypte oii était le tombeau de l'apôtre, il dit au comte de Louvain, son porteglaive : « Pendant que je vais prier à genoux, tiens bien cette » épée sur ma tête; je sais que mes ancêtres ont souvent » éprouvé la mauvaise foi des Romains. Le sage cherche son » salut dans la prévoyance; quand nous serons retournés au » Monte-Mario, tu pourras prier à loisir. » Otton s'en retourna aussitôt, en effet, sur les célèbres hauteurs d'où ses Teutons campés contemplaient sans doute, avec des sentiments bien
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divers, la ville et la campagne de Rome; et le pape regagna, sur l'autre côté du Tibre, le palais de Latran. Le lendemain, jour de la Chandeleur, Otton paré, comme autrefois Gharlemagne, de la tunique et du manteau romain, suivi d'une plus grande assistance d'évêques et de seigneurs germains, accompagné de sa femme Adélaïde, trouva le pape et le clergé de Rome dans l'église de Saint-Pierre. Selon l'ancien cérémonial qu'on renouvela, le pape oignit Otton du saint chrême, et, en lui mettant une couronne d'or et de diamants sur la tête, le proclama Empereur et Auguste au milieu des acclamations des grands et du clergé en grande partie allemands qui étaient présents. Quelle différence entre le glorieux couronnement de l'année 800, de Charlemagne par Léon III, deux hommes d'expérience qui avaient depuis longtemps ensemble déjà gouverné le monde, et le couronnement, plein de défiance réciproque, du souverain saxon par les mains d'un jeune homme au moins imprudent, dont le nouvel empereur dénoncera tout à l'heure les scandales! » (Zeller, Fondation de l'Empire; Perrin et C»«.)
Otton n'avait conquis qu'un vain litre : car l'ancien empire carolingiea n'était pas reconstitué.
La France et la Bourgogne étaient indépendantes du nouveau César. Sa
Ïiuissance ne s'était pas accrue en Allemagne; quant à l'Italie, dont il s'était ait couronner roi, c'était une possession bien éphémère. Il faudra en refaire la conquête à cbaque nouveau règne et plusieurs fois souvent dans le même règne.
Singulière destinée que celle du nouvel empire ! « Il nait en Allemagne et s'achève en Italie >, et il n'assure la prospérité et la paix à aucune de ces contrées; car il néglige l'une pour s'assurer l'autre, et sa présence n'apaise jamais en Italie les discordes que son absence fait naître en Allemagne. Ces deux contrées pourraient-elles le contenir? il n'appartient en propre ni à l'une ni à l'autre. L'empereur a sou manoir, sa résidence en Allemagne et sa capitale en Italie; mais sa capitale ne saurait être sa résidence, et son manoir ne peut être sa capitale. » (Zeller.)
La couronne impériale n'avait, quoi qu'on en ait dit, rien ajouté à la grandeur de Charlemagne. Il était grand, avant d'être empereur. Ceux de ses successeurs qui portèrent ce titre finirent sans grandeur. Si Ollon avait été sage, il se fût bien gardé de revendiquer un titre, qui, loin d'ajouter à sa puissance, ne devait être pour lui qu'une cause d'aiïaiblissemenl. Sans doute il instituait le pape*; mais c'était le pape qui le consacrait et le cou-
1. A partir du couronnement d'Ottoo, s'était établie cette double maxime de jurisprudence publiaue, c[ue le prince élu en Allemagne acquerrait au même instant le royaume d'Italie; mais qu'il ne prendrait le titre d'empereur et d'auguste que lorsqu'il aurait été couronné à Rome par le pape.
2. Quelques jours après le sacre, un acte avait été rédigé, qui réglait les rapports de la papauté avec l'empire. L'un des principaux articles portait que le
ronnait. Si le pape dépendait de lui par Tinslitution, Tempereur dépendait du pape par là consécration et le couronnement. Du droit Je donner ressort celui d'ôler. Le pape a donné la couronne, il pourra donc l'ôler. Qu'un pontife fort et habile monte sur le trône de Saint-Pierre, il profitera de ce aroit pour proclamer sa prééminence sur le successeur de Gharlemagne. De là, une première cause de conflit entre le sacerdoce et Tempire.
lie «iède de fer.
Si la lutte n'éclata que longtemps après le couronnement d'Otton, c'est que l'Eglise était entrée dans une période de honte et de violences qui lui avait perdre toute sa force morale. Il y avait eu en quelque sorte interrègne pontifical, non pas que la série des papes fût interrompue. On continuait d'élire des papes à Rome comme on élisait des rois en Italie; mais les uns comptaient aussi peu dans la chrétienté que les autres dans la péninsule. Les papes étaient à la merci, non pas encore des empereurs, mais de tyranneaux italiens, qu'on appelait les comtes de Tusculum, les marquis de Camerino, les Crescenci, etc. Les factions se disputaient la tiare, les armes à la main; c'était à qui la ferait donner à un protégé. On a appelé cette honteuse époque, le siècle de fer de l'Eglise.
En 897, le pape Formose, élu grâce à Tappui de la faction allemande, périt victime de la faction contraire. Son successeur, Etienne VI, fait déterrer son cadavre, le revêt des ornements pontificaux, l'assoit sur un trône et le fait juger publiquement. La condamnation obtenue, il ordonne de trancher la tête du cadavre et les trois doigts avec lesquels il bénissait, puis fait jeter le reste dans le Tibre, en déclarant non consacrés ceux qui avaient reçu de Formose l'ordination. Les partisans de Formose se soulèvent et étranglent Etienne VI, dont les actes sont annulés par Romain, son successeur. Romain, à son tour, est déposé. Bientôt, pour comble de honte, on voit des femmes influentes, des Marozia, des Théodora, imposer des papes à la chrétienté. Le palais de Latran est souillé de débauches, de meurtres et d'infamie.
Si de la papauté nous descendons à Tépiscopat, le spectacle est le même; le désordre et les violences n'y sont pas moindres. Fils de seigneurs et mgneurs eux-mêmes, les prélats ont adopté les mœurs brutales de la société féodale.
Dès Gharlemagne, certains évêques sMndignent qu'on les traite comme des! femmes et des infirmes en leur donnant une mule à monter; il leur faut un destrier sur lequel ils s'élancent d'eux-mêmes : Aucune épitaphe n'est belle à leurs yeux si elle ne vante leur bravoure : Bon clerc et brave soldat. Aussi voit-on les prélats allemands déposer un jour l'un des leurs, comme trop pacifique et peu vaillant. Les évêques deviennent barons et les barons évêques. « Tout père prévoyant, dit Michelet, ménage à ses cadets un évêché, une abbaye. Ils font élire par leurs serfs leurs petits-enfants aux plus grands sièges ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur
pape, élu selon la coutume, ne pourrait être consacré avant d'avoir renouvelé entre les mains de Tempereur ou de ses commissaires les promesses faites autrefois par le pape Léon. En 964, Otton se fit reconnaître, par lo pape Léon VIII, non seulement 1 ancien droit de conûrmer la papaaté, mais encore d'y pourvoir.
une table, balbutie deux mots de catéchisme, il est élu; H prend charge d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son nom les bénéfices, reçoit les aîmes, le prix des messes, sauf à n'en pas faire dire. »
Le plus souvent ces évéques se marient; ils ont des enfants qui leur succèdent tout naturellement dans leurs évêchés. L'Eglise est devenue leur fief; l'élection fait place à l'hérédité; le mérite à la naissance. L'Eglise imite la féodalité et même la dépasse ^I
Tentatiire et projet de réforme.
Apparition d^Hiidelirand.
Intervention des empereurs. — - L'empereur Otton P' tenta la réforme de TEglise. En substituant aux papes de la faction de Tusculum des pontifes dignes de la vénération des fidèles, il releva la papauté. Les gens de bien lui surent gré de son intervention, puisqu'elle avait pour but le triomphe des bonnes mœurs et la restauration de la discipline ecclésiastique. Aussi l'empereur se tpouva-t-il invité à reprendre non seulement l'ancien droit des Carolingiens de confirmer la papauté, mais encore d'y pourvoir. Le pape Léon VIII lui reconnut ce droit en ces propres termes :
« Nous, Léon, évéque, assisté du clergé romain et avec l'ad- » hésion de tout le peuple de la ville, à l'exemple de ce que » notre prédécesseur Adrien avait établi en l'honneur du roi de » France, Charles, nous concédons, établissons, confirmons en » faveur d'Otton la perpétuelle faculté d'élire et d'ordonner nos » successeurs, pontifes du siège apostolique romain, et par » conséquent aussi les évéques et les archevêques de ses Etats, » sauf aux élus à en obtenir l'investiture et la confirmation » des mains de qui il appartiendra. »
Cet acte, dit M. Ch. Giraud, a été, pour un temps, le salut
1. Qu'on laisse se développer au cœur des prélats les passions brutales qui y fermentent, on les verra dans peu se livrer des combats sanglants jusque dans l'enceinte des églises. En 1063, le roi Henri IV célébrait les fêtes de Noël à Gozlar, une dispute s'éleva au sujet de la préséance entre l'abbé de Fulde et l'évèque de Hildesheim. Comme le duo de Bavière intervint à temps, il n'y eut cette fois que les camériers des deux prélats qui en vinrent aux mains. La querelle se ralluma plus violente à la Pentecôte. Des hommes d'armes, que l'évèque avait fait cacher derrière l'autel tombèrent à coups d'épée sur les gens de l'abbé de Fulde qui se défendirent de leur mieux. Placé dans une tribune, l'évèque animait ses cnampions qui finirent par rester maîtres du champ de bataille. On se battit encore sur le parvis, et la nuit seule mit fin à la lutte. Traduit devant le conseil du roi, l'évèque fut renvoyé absous, tandis que l'abbé était condamné à une amende considérable.
de la papauté. Les empereurs ont fait le plus souvent de bons choix ; ce sont eux qui ont élevé au pontificat Sylvestre II et Léon IX, les deux plus grands papes du onzième siècle avant Grégoire VIL Toutefois, c'était un danger que le pape fût nommé par l'empereur et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il pouvait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la puissance spirituelle fût tout entière absorbée par la temporelle.
Pour que TEglise échappât à la domination des laïques, il ^ fallait qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât ^ sa force par la vertu de l'abstinence et des sacrifices. Cette voie de salut lui fut montrée par les moines, non par les moines dégénérés des anciens couvents, mais par des moines nouveaux, qui avaient ressuscité l'ancienne règle bénédictine et qui édifiaient le monde par l'austérité de leur vie : nous voulons parler des moines de Cluny. Ce qui distinguait surtout ces^ religieux des anciens bénédictins, c'est que leurs monastères ' n'étaient pas isolés les uns des autres. Ils formaient comme une vaste république monastique. Les maisons conventuelles fondées par l'abbaye de Cluny et celles qui avaient adopté sa règle étaient étroitement liées les unes aux autres sous l'autorité suprême et aveuglément obéie de l'abbé. Ce fut cette J discipline et cette hiérarchie que « les moines noirs», comme on appelait les Cluniciens, souhaitèrent d'introduire dans le clergé séculier; toutes les églises devaient être soumises à l'évèque de Rome, comme toutes les abbayes cluniciennes reconnaissaient la suprématie de l'abbé de Cluny. Ce fut de Cluny que sortit l'homme qui devait réformer l'Eglise. Il se nommait Hildebrand.
La légende d'Hildebrand. — Bruno, évêque de Toul, venait d'être élevé au siège pontifical par l'empereur Henri III et il allait à Rome par la France, revêtu de ses habits pontificaux (1049)*. En passant par l'abbaye de Cluny', il rencontra un moine dont la figure pâle, les joues creuses, les yeux ardents étaient comme l'image de l'ascétisme et de l'enthousiasme reli-
1. Nous donnons ici l'histoire du moine Hildebrand telle qu'elle figure dans la plupart des historiens classiques. Cette apparition de Grégoire VII dans l'histoire est assez dramatique, mais elle est plutôt légendaire qu'historique.
2. Léon IX ne passa pas par Cluny pour se rendre à Rome, mais par Besançon, ville du royaume d'Arles; c'est là que vint le trouver une députation de momes de Cluny, parmi lesquels figurait Hildebrand.
gieux*. Ce moine, nommé Hildebrand, fils d'un charpentier de Toscane*, homme très versé dans les saintes lettres et orné de toutes les vertus, était le génie créateur qui devait commencer la monarchie universelle. Hildebrand démontre à Bruno que son élévation est nulle et criminelle, que le droit à toute fonction ecclésiastique émane de Télection libre des fidèles, que l'Eglise doit être indépendante du pouvoir temporel, sortir de Tégoïsme féodal, redevenir plébéienne et évangélique'*. Bruno, étonné et convaincu, se dépouille de la pourpre ; pieds nus, un bâton à la main, il s'en va à Home avec Hildebrand et se soumet à l'élection du peuple. Il est élu sous le nom de Léon IX*.
De l*€euirre de Grégoire VII.
Venu à Rome et investi de la confiance des papes, Hildebrand poursuivit énergiquement la réforme de l'Eglise. En 1059, sous Nicolas II, il fit instituer le collège des cardinaux^, institution qui avait pour but de substituer, pour l'élection des papes, le choix des évèques, des prêtres et des diacres du territoire romain aux agitations populaires et au bon vouloir des empereurs. Il renouvela en même temps les sentences portées jadis sans succès contre les prêtres simoniaques et mariés.
Prédication de la réforme. — La ferme volonté des réformateurs d'appliquer la sentence souleva en Allemagne
1. Hildebrand n'avait rien d'ascétique dans la personne : c'était un petit moine au ventre arrondi et au teint basané : homuncio exilis slaturx, ventre lato, crure curto, fuscus.
2. Son père n'était pas charpentier; c'était un paysan de condition libre qui vivait à Soana sur son bien de Raovacum. Un de ses oncles maternels était abbé du puissant monastère de Sainte-Marie-sur-l'Aventin ; c'est là qu'Hildebrand avait été élevé. En 1045, Grégoire VI l'avait pris pour son chapelain. Ce pape ayant été déposé au concile de Sutri, Hildebrand l'avait suivi dans son exil sur le Rhin, puis, à sa mort, était allé s'enfermer à Cluny.
3. 11 n'est pas du tout certain qu'Hildebrand ait eu alors des idées aussi nettes et aussi bien arrêtées; car, quelques années après, nous le voyons protester contre l'élévation d'un pape de la faction de Tusculum et invoquer auprès des Romains les droits de l'empire à Vélection des papes. l\ trouva ainsi moyen de faire déposer l'antipape et de faire élire à sa place Nicolas II.
4. C'est probablement une fable. Cette formalité était inutile. Au synode de Worms, sous la présidence de l'empereur, Léon avait élé désigné et nommé avec la participation des députés de Rome. Léon IX et Hildebrand se sont toujours montrés soumis à Henri III; assurément, ils n'ont pas dû rompre ainsi avec l'empereur.
V 5. Les cardinaux-évêques étaient ceux d'Ostie, de Porto, de Sabine, de Ptles- , trine, de Tusculum, d'Albano et Sancta-Rufina. Les cardinaux-prêtres étaient les .prêtres attachés aux sept titres ou églises qui correspondaient à la division fort
ancienne de la ville en sept régions ecclésiastiques. Les cardinaux-diacres prési-
'daient aux établissements de cliarité.
et en Italie un orage épouvantable. « Le monde va manquer de prêtres, disait-on; on va se voir privé du service divin. » Mais la cour de Rome n'hésita pas à lâcher le peuple contre un clergé réfractaire. « Partout, dit Michelet, la multitude se déclara contre les pasteurs mariés et les arracha de l'autel. Le peuple une fois débridé, un brutal instinct de nivellement lui lit prendre plaisir à outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait les pieds, à déchirer l'aube et à briser la mitre. Ils furent battus, souffletés, mutilés dans leurs cathédrales ; on but leur vin consacré, on dispersa les hosties. Les moines poussaient, prêchaient : un hardi mysticisme s'infiltrait dans le peuple : il s'habituait à mépriser la forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration révolutionnaire de l'Eglise lui communiqua un immense ébranlement. Les moyens furent atroces. Pietro Damiani*, l'anachorète farouche, courut l'Italie au Tnilieu des menaces et des malédictions, sans soin de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la turpitude de l'Eglise. C'était désigner les prêtres coupables à la mort. Un théologien enseignait que les adversaires de la réforme étaient tuables sans difficulté. »
Damiani n'épargnait personne. Il faisait un crime aux prélats de leur luxe et de leur orgueil : « Ils ont faim d'or, s'écriait-il, parce que partout où ils arrivent ils veulent aussitôt revêtir les appartements de tentures somptueuses, admirables pour la matière et le travail. Ils étendent sur les sièges de grands tapis à images de monstres, et suspendent au plafond de larges draperies pour que la poussière n'y puisse tomber. Leur lit de repos boute plus que le tabernacle, et dépasse en magnificence les autels pontificaux. La pourpre royale d'une seule couleur ne leur suffit pas; il faut que leurs coussins soient couverts d'étoffes bariolées des couleurs les plus éclatantes. Comme les choses du pays leur paraissent misérables, ils ne font usage que de fourrures d'outre-mer, apportées au prix de beaucoup d'argent; ils ont en mépris la toison de la brebis et de l'agneau; il leur faut des peaux' de renards, d'hermines, de martres, de petits-gris. Je me sens pris de dégoût en énumérant ces vanités
1. Pietro Damiani ou Pierre Damien (998-1072), abbé de Fonte-Avellana, puis cardinal-évêque d'Ostie, parcourut le nord de l'Italie, la France et l'Allemagne pour réprimer la simonie. Il propagea dans les monastères la pratique de la flagellation. Ses ouvrages, comprenant des lettres, des sermons, des traités, sont curieux pour l'histoire de l'Eglise au neuvième siècle.
orgueilleuses, qui excitent le rire, il est vrai, mais un rire qui amène les larmes, en voyant ces prodiges de hauteur et de merveilleuse folie, et ces ornements épiscopaux resplendissant de pierreries et d*or. »
Peu lui importaient les colères qu'il soulevait, les arguments qu'invoquaient ses adversaires; il allait droit devant lui, ne reconnaissant en matière ecclésiastique d'autre loi que la loi de Rome : « Lorsqu'à Lodi, dit-il, les bœufs gras de TEglise m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur qui permettait le mariage aux prêtres ; mais je leur répondis : « Peu m'importe votre concile; je regarde comme nuls et » non avenus tous les conciles qui ne s'accordent pas avec les » évoques de Rome. »
Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs qu'il couvrait de confusion, il disait : o C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des cœurs, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.. »
Ces excès de langage nous montrent à quel degré les passions étaient déchaînées. Pénétré de la sainteté de sa mission, Damiani parlait comme un apôtre qui est prêt à faire le sacrifice de sa vie. Il en fut quitte pour des malédictions; mais tel ne fut pas le sort de tous les partisans de la réforme.
En 1066, dans l'église de Milan, la lutte avait éclaté entre l'archevêque simoniaque Guido et le diacre Ariald qui dirigeait le parti réformiste. Deux clercs, envoyés par la nièce de Guido, se présentèrent à Ariald et, ayant tiré leurs épées du fourreau, saisirent leur victime chacun par une oreille en lui disant : « Reconnais-tu, scélérat, notre maître pour un véritable et digne archevêque? » — « Il ne l'a jamais été, répondit Ariald; car jamais il n*a fait œuvre d'archevêque. » A ces mots, les deux bandits abattirent les oreilles du saint diacre, qui s'écria : « Seigneur Jésus, je vous remercie d'avoir aujourd'hui daigné m'admettra parmi vos martyrs. » Les clercs, revenant à la charge, lui dirent encore : « Veux-tu, oui ou non, reconnaître notre maître? » — . « Non, dit-il, votre maître n'est point ce que vous prétendez. » Alors les deux bourreaux lui enlevèrent le nez, la lèvre supérieure, lui crevèrent les yeux, lui écrasèrent la main droite; après quoi, ils lui arrachèrent la langue par une ouverture faite
au-dessous du menton, en disant : « Elle se taira maintenant, cette langue qui a demandé la dispersion des familles de clercs et fait séparer les maris de leurs femmes. »
La papauté finit néanmoins par faire triompher ses réformes. Partout elle réduisit les résistances, chassa les évéques et les prêtres indignes ou les contraignit à la pénitence.
La théocratie de Grégoire VII. — Hildebrand devint pape en 1073, sous le nom de Grégoire VII. On peut s'étonner qu'avec une renommée et un ascendant qui le désignaient d'avance au trône pontifical, il soit arrivé si tard à la papauté. Ce qui n'est pas moins curieux, c'est qu'il ne fut pas élu conformément au décret de 1059. Le cri populaire le désigna; on le mena presque de force à l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, où les cardinaux ratifièrent le choix de la foule (22 avril).
Pour achever la réforme commencée, il résolut de subordonner à son autorité souveraine tous les autres pouvoirs du monde. On a dit qu'il avait publié, sous le nom de Dictatus papœ^ dans un concile tenu à Rome, vingt-sept sentences dans lesquelles il condensait son système de théocratie chrétienne. Bien qu'on ne soit pas d'accord sur l'authenticité de ce document, il résume si bien les idées que Grégoire Vil a si souvent énoncées dans ses lettres, qu'on ne peut guère se dispenser de le citer. En voici les articles principaux :
« L'Eglise romaine a été fondée par Dieu seul.
» Seul, le pontife romain peut prendre légitimement le titre d'Universel.
» Seul, il peut déposer les évéques et les réconcilier avec l'Eglise.
» Son légat, quand même il est d un grade inférieur aux évêqnes, préside » aux évéques dans les conciles et peut prononcer contre eux la sentence de » déposition.
» Le pape peut déposer les absents.
» On ne doit pas communiquer avec les excommuniés, ni demeurer avec » eux.
» Au pape seul il est permis d'établir de nouvelles lois et de former de » nouvelles congrégations.
» Seuly il peut porter les insignes impériaux.
» Au pape seul, tous les princes doivent baiser les pieds.
» Il y a dans le monde un nom unique, celui du pape.
» // a le droit de déposer les empereurs.
» A lui seul est permis de faire passer les évéques d'un siège à un autre.
M Nul concile ne peut être convoqué sans Tordre du pape.
» La sentence du pape ne peut être cassée par personne, et seul il ^) peut casser les sentences de tous.
» Il ne doit être jugé par personne.
» Un pontife romain, s'il est ordonné par les canons, devient aussitôt, » par les mérites de saint Pierre, indubitablement saint.
» le p:
» Il
» Sur son ordre et par sa permission, il est licite aux sujets d'accuser le prince,
l peut délier les sujets du serment de fidélité', »
Canossa.
Vers la fin de février 1075, Grégoire VII tint un synode dans lequel il fil défendre aux clercs, sous peine d'excommunication, die recevoir, d'une main étrangère à l'Eglise, Yinvestiture des dignités ecclésiastiques. Le même châtiment devait être infligé à tout séculier, comte, marquis, duc et même empereur, qui aurait la présomption de conférer des investitures.
Sommé de renoncer à ce droit, l'empereur n'en tienl compte. Cité à comparaître à Rome, afin de se disculper, Henri IV oppose un synode d'évêques allemands à celui de Rome et fait prononcer la déposition du pontife, de cet Hildebrandy faux moine et non pape. A son tour, Grégoire frappe le monarque d'anathème (février 4076), le déclare déchu de ses royaumes d'Allemagne et d'Italie. En vain Henri se flatte, dans la diète de Worms, de faire déposer Grégoire VII, il se voit abandonné de tous; personne ne veut plus obéir à un excommunié. Dans une diète tenue à Tribur, en présence des légats pontificaux, et où ses ennemis forment la majorité (octobre 1076), on décide que si au bout d'un, an, à partir de son excommunication, il n'est pas absous par le pape, un autre chef sera donné à l'empire. Henri, pour sauver sa couronne, se résigne à aller implorer le pardon du pape.
(( Ce fut un curieux spectacle, au commencement de l'année 1077, et pendant le plus rigoureux hiver du onzième siècle, que celui qui fut donné par le roi * Henri et le pape Grégoire VII... Henri, presque dénué de tout, pour éviter les passages des Alpes centrales, gardées par ses ennemis, s'était jeté par les terres de sa belle-mère, Adélaïde de Suze, qui le reçut assez mal, à travers les Alpes occidentales. Dans ce rude hiver, Henri et sa petite caravane, sa femme, son fils et quelques serviteurs et servantes, conduits par des guides, traversèrent avec plus de peine encore que d'ordinaire le mont Cenis couvert de neige. Au revers de la montagne, les hommes descendirent les chevaux avec des cordes, mirent les femmes sur des traîneaux faits de peaux de bœufs, rampèrent eux-mêmes sur les pieds et ies mains, Henri ayant parfois la charge de sa femme et de son enfant ; c'est ainsi qu'ils arrivèrent tous, moitié glissant, moitié roulant sur de longs espaces, au péril de leur vie, jusque dans la plaine, au pied des monts ; et, de là, le roi atteignit bientôt,
1. Henri IV n*avait pas encore été couronné empereur; il n'était que roi des Romains, mais il exerçait toutes les prérogatives impériales.
près du lac de Garde, le château de Canossa, situé sur une hauteur nue et abrupte, derrière les fortes murailles duquel Grégoire Vil avait trouvé refuge.
» Ce n'était point pour combattre, c'était pour se soumettre, sinon comme roi, au moins comme chrétien, que Henri IV était venu ainsi en pénitent. Là, en effet, le jeune prince frappé d'anathème fut réconcilié, mais de quelle manière?
» Le pape, fidèle à ses principes, tenait à ce que préalablement Henri remît entre ses mains, comme un gage de pénitence, sa couronne de Germanie et ses insignes. C'était constater le droit nouveau qu'il revendiquait. Mais le roi ne voulut pas abaisser l'empire en humiliant sa conscience. Ce qu'il venait chercher du pape, c'était seulement l'absolution. Avec l'intelligence hardie qu'il montrait souvent, il résolut donc de forcer devant la chrétienté l'indulgence pontificale.
» Le 25 janvier, publiquement, en chemise de laine, nu-pieds, comme un pénitent, il se présenta dans la première enceinte du château, quelques autres pénitents avec lui. C'était alors un homme dans la force de 1 âge, « d'une taille et d'une beauté, » dit un contemporain, dignes d'un empereur. » Il avait les genoux dans la neige épaisse et dure, et y resta à jeun jusqu'au soip, sans voir s'ouvrir les portes de la miséricorde ; il revint ainsi le lendemain et le surlendemain. Hugues de Cluny, la comtesse Mathilde, la belle-mère du roi imploraient le pontife avec larmes, s'étonnaient «de sa dureté inaccoutumée », et parfois s'échappaient en plaintes amères contre a cette cruauté et » cet orgueil tyrannique, si éloignés de la vraie prudence, de » la sévérité apostolique. »
)) Dans la nuit du troisième jour enfin, le pape céda et promit de donner l'absolution qu'on lui demandait, mais en prenant ses garanties pour conserver son intervention dans les choses pohtiques. Six cardinaux pour le pape, un archevêque, deux évoques, l'abbé de Cluny et le marquis d'Esté, pour le roi, dressèrent un acte par lequel celui-ci s'engageait à se présenter à la diète des princes, au jour fixé par le pape, pour y être reconnu innocent ou coupable; — à protéger le pape dans sa vie, dans ses membres, dans son honneur; — et, jusqu'au prononcé de la diète sur son sort, à ne porter aucune marque de la dignité royale et à s'abstenir de tout acte de gouvernement, à peine pour Henri, s'il manquait à une seule de ces conditions, de retomber par le fait sous l'anathème... Ceux qui répondaient pour
le roi jurèrent, et Hugues de Cluny donna sa parole a devant Dieu qui voit tout ».
» Le lendemain 28 janvier, les portes s'ouvrirent devant le royal pénitent et devant quelques-uns de ses compagnons en repentir. Le pape était sur le seuil de la chapelle du château avec ses cardinaux. Il vit, non sans quelques larmes dans les yeux, étendu à ses pieds, les bras en forme de croix et fondant en sanglots, le fils de l'empereur Henri 111; il Tentendit demander à la fois grâce et pardon, le délia des liens de Tanathème, le ramena par la main dans l'église, lui donna le baiser de paix et célébra solennellement lui-même la messe de réconciliation. » (J. Zeller, Henri IV et Grégoire VII, lecture faite à la séance publique des cinq académies, 1875. — Cf. id.y Les Henri, querelle des investitures, Perrinet C'^.)
Fin au<JgtiftUill! ill c4 de Henri IV.
La pénitence avait été trop dure pour que la réconciliation pût être sincère. Relevé après sa chute par le sentiment national gui slndignait qu'un prêtre fît si peu de cas de la couronne impériale, Henri IV recommença la lutte et, après avoir renversé un anti-césar, vint bloquer Grégoire VII dans Rome. Il Taurait pris sans Tintervention des Normands de Robert Guiscard qui l'arrachèrent du château Saint-Ange et l'emmenèrent avec eux à Salerne. Grégoire y mourut l'année suivante (1085), en répétant ces paroles : « J'ai aimé la justice, j'ai haï l'iniquité : voilà pourquoi je meurs dans Texil. »
La fin de Henri IV fut plus triste encore.
«... Henri le jeune, poussé à la révolte par les légats pontificaux, veut détrôner son père. L'opposition allemande se joint à lui. Pascal II approuve sa conduite, le délie de son serment et lui assure le pardon de ses fautes au jour du grand jugement, s'il règne avec équité et s'il délivre l'Eglise du tyran qui la persécute. Vainement l'empereur, qui n'a plus que ce fils, se jette à ses pieds, et, les yeux pleins de larmes, lui ouvre ses bras paternels : « Je ne puis, répondit le prince sans s'émouvoir, recon- » naître un excommunié pour mon souverain ni pour mon père. » L'Autriche et la Bohème le soutenaient dans sa rébellion ; de part et d'autre on court aux armes. Mais l'empereur mit sur pied une armée si puissante, que, changeant de langage, Henri le jeune oppose la fourberie à la force. Il obtient de son père une entrevue, et, se prosternant la face contre terre, il demande miséricorde, il jure d'être désormais fidèle et de travailler sans re-
lâche à réconcilier l'empereur avec le chef de TEglise. Henri IV, facilement trompé par ce semblant de repentir, pardonne, embrasse son fils, congédie ses troupes et se laisse conduire à Greutznach, où on l'arrête prisonnier (1105). L'archevêque de Mayence, ennemi personnel de Henri IV, lui porte la sentence de déposition, et le somme de rendre les ornements impériaux qu'il n'a plus le droit de porter. L'empereur s'en était revêtu : a Viens les prendre, s'écrie-t-il, si tu ne crains pas que le Dieu » vengeur des parjures ne te punisse, comme lapôtre qui a y> trahi son maître. » Le prélat lui ôte la couronne, puis, Tarracbant avec violence de son siège, il aide à le dépouiller du manteau impérial et de l'épée. Bientôt après, ce malheureux prince, traduit devant une diète toute composée de ses ennemis, se voit, à force de menaces, contraint de signer l'acte d'abdication. Abandonné, manquant du nécessaire, il est réduit, dans sa détresse, à solliciter auprès de l'évèque de Spire, dont il avait enrichi l'église, un mince bénéfice laïque, qui lui est refusé. Trompant enfin la vigilance de ses geôliers, il parvient à gagner Liège, où il trouve des amis restés fidèles qui s'offrent à le venger. Mais le chagrin avait tari en lui les sources de la vie, et, après un règne d'un demi-siècle et une lutte de trente et un ans avec le saint-siège, durant laquelle il n'avait pas fait une seule concession sur les questions importantes, Henri IV mourut en exil, comme Grégoire VII, le 7 août 1106, à Tâge de cinquantesix ans. Près d'expirer, il ajourna son fils au tribunal suprême : « Dieu de justice, dit-il d'une voix défaillante, vous punirez le » parricide. » Le pape avait défendu de lui donner la sépulture chrétienne, et, pendant cinq ans, son corps, privé d'honneurs, resta en dépôt dans une cellule de la cathédrale de Liège. » (De Cherrier * , Histoire de la lutte des papes et des empereurs de la mmon de Souabe^ Paris, 1869; Fume et C^*.)
1. Cherrier (Joseph de), né eu 1785 à Neafchâtel (Vosges), servit tout d'abord dans Tarinée ei ût toutes les campagnes de l'Empire depuis Âusterlitz jusqu'à Waterloo. Ayant donné sa démission après les journées de juillet 1830, il se consacra entièrement aux travaux historiques, qui lui ouvrirent les portes de l'Académie des Inscriptions en 1854. Les deux principaux ouvrages de M. de Cherrier sont : Histoire de la lutte despap^s et des empereurs de la maison de Souabe, 3 vol. in-8«; Histoire de Charles VIJI, roi de France, 2 vol. in-8». M. de Cherrier mourut le 27 juillet 1872.
CARRÉ. — LRGT, HI8T. 17
CoBUMent se leraiiiia la vierelle des Inwestliares*
La querelle des investitures ne se termina qu'en 1122 par le concordat de Worms. Si elle dura aussi longtemps, c'est que l'empereur et le pape ne voulaient pas admettre qu 11 y eût, en quelque sorte, deux personnages dans un dignitaire ecclésiastique : un seigneur et un clerc. Au point de. vue féodal, le premier le revendiquait comme scm homme ; au point de vue ecclésiastique, le second le réclamait comme son prêtre. Chacun d'eux prétendait lui donner exclusivement Tinvestiture.
1* Si l'empereur continuait, comme par le passé, à donner seul l'investiture, c'en était fait de la réforme rêvée par Grégoire VII ; l'Eglise restait impure et matérielle ; elle n'était pas oiaîtresse chez elle ; elle était asservie.
2* Si le saint-si^e seul, au contraire, délivrait, dans lempire, des fiefs d'Eglise, l'empereur perdait toute action sur ses vassaux ecclésiastiques. Il n'était plus maître chez lui. Dépendant non plus du prince, mais du pape, par la cérémonie àe l'investiture, les évoques et les abbés pouvaient se croire en droit de refuser à leur ancien maître les services féodaux ; les terres concédées jadis en fiefs aux évèchés et aux abbayes passaient au saint-siège qui en disposerait pour la plus grande gloire de l'Eglise, mais pour le plus grand danger de la puissance temporelle. Ni le pape, ni l'empereur ne pouvaient céder : car, pour l'un comme pour l'autre, c'était la ruine.
3° En 1111, il s parurent tomber d'accord ; ils avaient compris enfin que, dans un dignitaire ecclésiastique, il y avait, à la fois, un prêtre et un seigneur, et la question sembla pouvoir se résoudre ainsi. Chacun reprendrait ce qui lui appartenait : le pape, le droit exclusif d'instituer les évêques et les abbés; l'empereur, les fiefs attachés jusqu'alors aux évêchés et aux abbayes. Les prélats ne dépendraient plus que du pape; ils seraient affranchis de tout lien vis-à-vis l'empereur ; mais, cessant d'être ses vassaux, ils cesseraient, par cela même, d'être seigneurs temporels; ils rendraient à César tous les biens régaliens, duchés, comtés, margraviats, villes, châteaux, métairies, avoueries, droits de monnaie, etc. Ne tenant plus rien du pouvoir temporel, ils se contenteraient des dîmes, des offrandes, des terres qu'ils devaient à la piété des particuliers. Ce n'était pas l'affaire des
riches prélats dont l'opulence et la puissance allaient être détruites; ils s'effrayaient d'être réduits à la simplicité de la primitive Eglise ; aussi refusèrent-ils de consentir à un pareil marché.
4° L'accord ne se fit définitivement qu'en 1122 entre l'empereur Henri V et le pape Calixte. Pour sauvegarder à la fois les droits de l'empereur et ceux du pape, il fut décidé qu'il y aurait deux investitures, et que chacun d'eux donnerait la sienne. Tout prélat canoniquement élu serait investi de sa dignité par l'autorité ecclésiastique ; puis recevrait du souverain une seconde investiture par le sceptre pour les biens relevant de la couronne et qui formaient la dotation de son siège.
Ce pacte, connu sous le nom de Cojicordat de Woîtws, fut ratifié dans un grand concile tenu à Latran en 1123.
«uelfes et CSlbeliiis.
Henri V fut le dernier empereur de la maison de Franconie. Après lui répa un duc de Saxe, Lolhaire de Supplimbourg^ qui se fit remarquer par sa grande docilité à l'égard du Saint-Siège. Son gendre, Henri le Superbe^ duc de Bavière, de la noble maison des Welfen, espérait lui succéder; mais ses ennemis lui opposèrent Conrad de HoheustaufTen, seigneur de Wlibingen. Telle fut, à l'origine, la lutte des Welfens et des Wiblingeo3, ou, comme nous disons, des Guelfes et des Gibelins. Conrad l'emporta sur son adversaire, qui mourut de chagrin d'avoir manqué la couronne impériale. Welf V, frère d'Henri le Superbe, continua la lutte, mais ne fut pas plus heureux.
({ Au mois de décembre 1140, les adversaires, après s'être cherchés, se trouvèrent en face. Le roi Conrad assiégeait, sur les bords du haut Neckar, la ville fortifiée de Weinsberg, où était la femme du duc Welf. Celui-ci, croyant surprendre l'armée assiégeante, arrive par un chemin détourné, quand il est arrêté par les chevaliers de Conrad qui avait été averti : — m Welfen! — hi Gibelinen! — pour la première fois, selon des chroniques, il est vrai, postérieures, ce double cri de guerre est poussé des deux parts. Mais Conrad, en nombre, jette une partie des chevaliers de Welf dans le Neckar, et l'autre dans la forteresse. Weinsberg est à sa discrétion. La duchesse dut se rendre. Elle aurait, selon la tradition, stipulé que toutes les femmes de la ville pourraient sortir en emportant ce qu'elles avaient de plus précieux. Quand on les vit ayant chargé leurs maris sur leurs épaules, Frédéric de Hohenstauffen, frère du
roi, protesta; mais Conrad III laissa passer femmes et maris : « C'était parole de roi » ; et Weinsberg aurait changé son nom en celui de Weibertren (fidélité des femmes). » (Zeller, V Empire germanique sous les Kohenstauffen^ Perrin et & .)
Diète de Ronca^lia.
Conrad III eut pour successeur son neveu Frédéric l^^ Barberousse (1152- 1190) qui, Gibelin par son père et Guelfe par sa mère, parvint à rétablir la paix, en Allemagne, entre les deux factions. — Il voulut aussi la rétablir en Italie où elle était encore plus troublée qu'en Germanie. Les villes et les peuples s'attaquaient, se combattaient; les faibles appelaient Frédéric contre les puissants, les vaincus contre les victorieux. Le pape, chassé de Rome par la faction d'Arnaud de Brescia, était de tous les opprimés celui qui hâtait le plus l'arrivée d'un vengeur.
Frédéric passa les Alpes, mit à la raison les cités les plus turbulentes, fît brûler l'agitateur Arnaud de Brescia, dont les cendres furent jetées dans le Tibre, se fît couronner empereur par son protégé, le pape Adrien IV, et, n'ayant pu cette fois obtenir Tobéissance complète des Italiens, revint en Allemagne d'où il ramena une armée si considérable qu'il crut pouvoir enfin parler en maître.
« Le H novembre 1158, il y eut dans la plaine de Roncaglia, entre Plaisance et Crémone, une diète ou assemblée générale du royaume d'Italie. Les feudataires et les consuls des communes renouvelèrent le serment de servir l'empereur envers et contre tous, et de l'aider à rentrer en possession des prérogatives qui avaient été usurpées à son préjudice. Certains flatteurs de cour ne craignaient pas d'affirmer que le chef de TEmpire avait droit au patronage du monde entier : paroles imprudentes et frivoles, auxquelles Tambitieux monarque prêtait une oreille trop complaisante. Déjà, par ses ordres, des légistes avaient recherché les titres qui rappelaient les anciennes prérogatives de la couronne tombées en désuétude depuis un siècle. En les faisant revivre, Frédéric se proposait de régler définitivement l'état politique de Tltalie.
» Aucune diète n'abandonna aussi honteusement les droits des peuples que le fit celle-ci. Pour plus de solennité, on avait appelé, outre les possesseurs de fiefs et les consuls, deux juges de chaque commune et quatre docteurs en droit de l'Université de Bologne, les plus renommés du temps. Comme Frédéric ne parlait avec facilité ni le latin, ni la langue vulgaire, il fit en allemand son discours, qu'un interprète répéta dans l'idiome du pays : « Animé, disait-il, du désir de gouverner l'Etat avec
» honneur et justice, de lui conserver ses libertés, tout en sau- » vegardant les prérogatives du souverain, il demandait que la » diète recherchât dans le corps des lois, et mît par écrit, pour » être observé à Tavenir, ce qui était juste, utile, possible et » réclamé par les besoins de l'époque. » Certains jurisconsultes, grands admirateurs des codes romains, prétendaient assimiler les empereurs d'Allemagne aux anciens empereurs de Rome, que les Pandectes qualifiaient, disaient-ils, de seigneurs du monde. Un chroniqueur rapporte à ce sujet que Frédéric, se promenant à cheval entre deux docteurs de Bologne, leur demanda s'ils pensaient réellement qu'il fût le maître de la terre. — « Non, quant à la propriété, répondit l'un ; — et quant » à la propriété aussi, reprit l'autre. » De retour au camp, ajoute le narrateur, le dernier des deux reçut en présent le cheval qu'il montait; l'autre n'eut qu'un froid accueil. Dans l'assemblée, la crainte rendit les bouches muettes, et, après une courte délibération, prélats et laïques déclarèrent que sous la dénomination de droits régaliens se trouvaient compris les fiefs sans exception : les péages, les routes, les fleuves et rivières navigables, les monnaies, le fodeinim, c'est-à-dire le droit d'approvisionnement militaire et de fourrages; les douanes, la gabelle et la capitation. L'archevêque de Milan, chargé de répondre au discours de l'empereur, le fit en ces termes : « Il vous a plu, » très illustre prince, de prendre l'avis de vos fidèles et des élus » du peuple sur les lois, la justice et Thonneur du royaume. » Sachez donc que le droit de faire des lois appartient à vous » seul, parce que votre volonté est la loi suprême, et qu'un ordre y> de vous, une lettre, un décret, sont également obligatoires » pour tous. N'est-il pas juste que le pouvoir de commander » appartienne à celui qui nous protège et sur qui pèse le far- » deau du commandement? »
» Ces concessions, si peu en harmonie avec le sentiment de liberté qui était au fond dés cœurs, cet abandon illimité des anciennes franchises, que la peur faisait à la force, ne devaient pas cimenter une longue paix. Bientôt, en effet, les communes se fatiguèrent du despotisme, légalement établi par leurs députés, et, après de vaines réclamations, elles organisèrent des moyens de défense. » (De Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs, Fume et C^e ,)
Frédéric prétendit excercer en maître absolu les droits que lui reconnaissait la diète, mais il se beurta dès le premier jour à des dilTicultés qu'il
n'avait pas prévues. La papauté devint bientôt l'àme de toutes les résistances, car elle avait intérêt à ce que Tempereur ne devint pas trop puissant en Italie.
Une élection lumultueuse.
Pour n'avoir pas à combattre la papauté, Frédéric chercha à se la rendre favorable en installant sur le siège pontifical une de ses créatures. Il faillit y réussir à la mort d'Adrien IV.
Deux cardinaux se disputaient les suffrages du conclave réuni le 4 septembre 1159 dans la vieille basilique constantine de Saint-Pierre : le cardinal Roland, qui avait toujours manifesté une vive opposition à Tempire, et le cardinal Octavien, de la soumission duquel Frédéric, au contraire, était assuré. De vingtcinq cardinaux présents au conclave, trois seulement refusèrent leurs voix à Roland et s'obstinèrent à élire Octavien. Cette double élection qui eut lieu le 1 1 septembre, après trois jours d'une orageuse délibération, fut troublée par des violences inouïes et telles que les historiens s'accordent à dire que jamais la fureur d'être pape, la rabbia papale^ ne se manifesta par des excès plus scandaleux. Déjà le cardinal-chancelier, proclamé pape sous le nom d'Alexandre III, avait été revêtu de la chape écarlate par les cardinaux de Porto, de Sabine et d'Ostie, quand leurs adversaires, s'écriant que Roland n'avait point l'unanimité, proclamèrent pape Octavien, sous le nom de Victor IV. Celui-ci arracha aussitôt le vêtement de pourpre des épaules de son rival et l'emporta pour s'en revêtir. Un sénateur présent parvint, non sans peine, à le lui reprendre; mais Octavien avait tout prévu; sur un signe qu'il fit à son chapelain, celui-ci apporta une chape rouge préparée en secret, et la lui passa à la hâte. Tout à coup éclata, malgré la sainteté du lieu, un bruyant éclat de rire : la chape était mise à l'envers, ce qui, selon un vieil historien, « démontrait manifestement qu 'Octavien avait une intention oblique et torse. » Mais au même instant, pour soutenir l'anti-pape, une troupe de ses partisans, armés d'épées nues, se précipita dans l'église. Pour se dérober à leur ^iolence, Alexandre se retira avec les siens dans le Vatican fortifié.
Alexandre III n'en fut pas moins reconnu pape par la plus grande partie de la chrétienté. Vaincu en Italie, excommunié par le pontife qu'il avait voulu renverser, abandonné par les seigneurs allemands du parti guelfe, Frédéric crut prudent, pour éviter « d'aller jusqu'à Canossa », de faire la paix avec son vainqueur et de s'humilier devant lui. La réconciliation eut lieu à Venise (1177).
Entrevue de Venise.
« Le 24 juillet, sept galères, commandées par un fils du doge, allèrent de grand matin prendre Tempereur à Chioggia et le conduisirent avec sa nombreuse suite au monastère de Saint- Nicolas. Plusieurs cardinaux, chargés de recevoir sqn abjuration et de le réconcilier à TEglise, Tavaient devancé. On célébra la messe; Frédéric jura, la main sur Tévangile, de renoncer au schisme, et de se soumettre à Tobéissance d'Alexandre. Ordre avait été donné de rendre au chef de Tempire tous les honneurs dus au rang suprême. Le doge, le patriarche et la noblesse de la ville lui firent cortège ; une partie du clergé, avec croix et bannières, le reçut à son débarquement. Le pape lui-même, environné des cardinaux et des prélats lombards, l'attendait assis sous le porche de la basilique.
» Arrivé en présence du souverain pontife, l'empereur, touché de la grâce divine, dit un témoin oculaire, et voulant honorer Dieu dans la personne de celui qui le représente ici-bas, détacha son manteau, l'étendit sur les dalles, se prosterna dessus, la face contre terre, et baisa les pieds d'Alexandre. Dans cette humble posture, il renouvela son abjuration à la grande édification des fidèles. Le pape, le visage baigné de larmes, le releva, le bénit et lui donna le baiser de paix. La procession se mit en marche dans l'intérieur de l'église; l'empereur tenant la droite du pontife, et le doge la gauche. Après, on chanta le Te Beum, puis Frédéric fut conduit en grande pompe au palais de la seigneurie où son logement était préparé.
» Le lendemain, le pape officia pontificalement à Saint-Marc. L'empereur, qui l'attendait à l'entrée de l'église, ôta son manteau, et l'accompagna jusqu'au pied de l'autel, en écartant la foule avec une verge qu'il tenait à la main, comme l'eût fait un simple écuyer. Alexandre prononça en latin une allocution qui fut répétée en allemand par le patriarche d'Aquilée. La messe dite, Frédéric, se soumettant sans hésitation, cette fois, au cérémonial de la cour de Rome, tint l'étrier au pape et rentra luimême au palais après avoir reçu la bénédiction pontificale.
» Le 14 août, le clergé et les laïques qui avaient pris part aux négociations furent rassemblés à Saint-Marc : le pape présidait. On avait laissé ouvertes les portes de la basilique, et le peuple encombrait les nefs. Après les prières d'usage, Alexandre
prononça un discours sur les bienfaits de la paix; puis prenant un cierge allumé, ce que chaque ecclésiastique fit également, il fulmina Texcommunication majeure contre ceux qui violeraient l'accord si heureusement conclu : « Puisse Tâme des coupables, » ajouta-t-il en éteignant son cierge, être ainsi privée pour » jamais de la lumière éternelle. » Fmf, fiât, que cela s'accomplisse, répondit l'empereur; et ces mots, répétés par toutes les bouches, retentirent contre les voûtes de la vieille basilique, » (De Cherrier, Histoire de la lutte des papes, etc.)
Cirande dièle de Hayence.
En Allemagne, Frédéric eut nn rôle plus glorieux qu'en Italie. Son cousin, Henri le Lion, chef des Guelfes, n'ayant pas rempli à son égard les devoirs d'un fidèle vassal, il le mit au ban de l'empire et le dépouilla de ses fiefs. Il fit ensuite une guerre impitoyable aux burgraves qui troublaient la paix de l'empire. En 1184, son oeuvre de justice et de pacification était à peu près terminée; aussi sembla-t-ii célébrer la fête de l'empire et du peuple allemand, quand, le 20 mai de la même année, il convoqua la fameuse dièie de Mayence, qui a laissé un si profond souvenir dans toute TAIlemagne.
<( La cour plénière, tenue à Mayence le jour de la Pentecôte, 20 mai 1184, attira de toutes les parties de l'Allemagne, de l'Italie et des Etats voisins un immense concours de monde. Nobles et ecclésiastiques rivalisèrent de magnificence pour plaire à l'empereur. Suivant une ancienne chronique, quarante mille chevaliers assistèrent à cette fête et furent traités splendidement par ce prince. Comme la vieille cité de Mayence n'aurait pu contenir une telle multitude, le camp impérial fut établi dans une belle plaine près du Rhin. On y bâtit en bois une église et un palais, qui furent environnés de tentes pour les officiers et les gens de service. C'était une nouvelle ville, ornée de tout ce que le luxe avait de somptueux vers la fin du douzième siècle. La foule se pressait dans sa vaste enceinte, et contemplait avec admiration les immenses approvisionnements destinés aux tables impériales. Sans cesse des barques chargées de via et de comestibles remontaient ou descendaient le fleuve, apportant les redevances des vassaux, et les contributions en nature imposées aux villes pour la tenue de la cour.
» Le jour de la Pentecôte, la vallée du Rhin offrit un magnifique spectacle. Les grands officiers s'étaient parés de riches
livrées, dont la distribution leur avait été faite suivant le droit de chacun d'eux. Nonobstant la défense renouvelée par plusieurs conciles, il y eut des jeux militaires et même un tournoi dans lequel le vieil empereur voulut rompre une lance. Indépendamment des largesses et des distributions qu'il était d'usage de faire au peuple pendant le festin impérial, des meinsingers, des jongleurs, des bateleurs, avaient été appelés pour divertir la foule par leurs chants et par des scènes plaisantes. Partout c'étaient des joueurs de naccaires, de cornets, de vielles, de guiternes moresques, et d'autres instruments. Le cortège impérial sortit du palais pour se rendre à la nouvelle église, où un nombreux clergé l'attendait. Là, en présence des princes de l'Empire, laïques et ecclésiastiques, l'archevêque de Cologne, auquel le droit de sacrer les rois de Germanie appartenait, posa la couronne sur la tête de l'empereur, ce qui se renouvelait à chaque grande solennité; puis il couronna l'impératrice et le roi des Romains. Le jeune prince prit place à côté de son père, comme associé au trône et légitime successeur du souverain pouvoir.
» Le roi Henri et son frère Frédéric, duc de Souabe, furent admis dans Tordre de la chevalerie avec le cérémonial d'usage. Ils se confessèrent; l'archevêque de Cologne leur donna la bénédiction en présence de toute la cour; puis ils passèrent la veille des armes en prières au pied de l'autel, et quittèrent enfin l'armure de simple écuyer pour l'épée, la cotte de mailles, le heaume et les éperons d'or des chevaliers. Tous deux s'assirent au banquet impérial; mais il leur était interdit de manger, de rire ou même de lever les yeux : la règle imposant à tout récipiendaire l'obligation de se tenir à table avec non moins de modestie qu'une nouvelle mariée. Après s'être soumis à ces épreuves, les fils de l'empereur, reçus dans la noble profession de la guerre, jouirent de toutes les prérogatives des anciens chevaliers.
» Quatre jours durant, il y eut des jeux et des repas splendides 011 l'empereur et le roi des Romains, servis par les grands dignitaires de la couronne*, mangèrent en public. Un soleil radieux avait favorisé les réjouissances, quand le cinquième
1. Le comte palatin du Rhin, comme dapifer ou sénéchal, présentait les plats à Tempereur ; Je roi de Bohème remplissait, à la place du duc de Bavière, les fonctions d'échanson.
jour, vers le soir, rhorizon se couvrit de nuages, le tonnerre gronda, le ciel parut en feu ; des tourbillons de vent renversèrent le palais, l'église, et bouleversèrent le camp. On retira quinze cadavres des décombres. La consternation fut générale; certains esprits frappés crurent voir dans ce malheur imprévu un avertissement de la Providence, présage de quelque désastre prochain. Frédéric fit cesser les fêtes, distribua de riches présents et congédia la cour. Comme l'impératrice, âgée de moins de cinquante ans, tomba malade et mourut à Spire, le 15 novembre 1185, moins de dix-huit mois après l'assemblée de Mayence, les mêmes frayeurs reparurent; on crut que la colère de Dieu allait s'appesantir sur la maison de HohenstaufTen, et que cette mort prématurée n'était que le prélude d'autres événements sinistres. » (De Cherrier, Histoire de la lutte des papes, etc.)
Ces événements ne se réalisèrent pas, au moins pour le moment ; car Frédéric, sur les dernières années de son règne, fut assez heureux pour faire épouser à son fils aîné, Henri, l'hérilière du royaume des Deux-Siciles.
Il termina glorieusement son règne au milieu d'une croisade.
La caserne de Barberousse.
« La mort lointaine de celui qu'on compara aussitôt, en Allemagne, « à Moïse mourant avant de voir la terre promise » acheva d'idéaliser la grandeur de l'empereur qui avait rempli l'Europe et l'Asie du bruit de son nom. La légende se fit assez promptement autour de sa mémoire, et s'accrédita surtout au milieu des temps d'anarchie intérieure ou de décadence qui suivirent. Le peuple allemand, se rappelant plutôt alors la renommée des hauts faits de Frédéric, que les souffrances qui avaient aussi accompagné son brillant règne, ne pouvait se persuader que le héros fût mort, et il attendait toujours sa réapparition*. Il était endormi seulement, répétait-on, dans une
1. C'était bien à tort; Frédéric était non seulement mort, mais bouilli. Quand on l'eut retiré du Selef, on ne trouva rien de mieux, pour conserver ses restes,
Sue de couper son corps en quartiers, qu'on flt bouillir dans de grandes chauières, jusqu'à ce que les os fussent détachés des chairs. Us furent ensuite renfermés dans un coffre pour être portés au lieu qu'il avait désigné pour sa sépulture, qui était Téglise de la Résurrection, de Jérusalem. Les Allemands durent les abandonner en route. Les recherches faites pour les retrouver sont restées infructueuses.
i^verne des montagnes de la Cilicie. Un pâtre Ty avait vu. En pénétrant par la voûte sombre d'une caverne, il s'était tout à coup trouvé dans une salle illuminée par une lampe éblouissante. Le héros était assis là, dans son armure, le coude appuyé sur une table de marbre. Il y était depuis longtemps; car sa barbe avait fait neuf fois le tour de la table. Réveillé par le bruit des pas du pâtre, Frédéric ouvrit la bouche et dit : « Les cory> beaux volent-ils encore autour de la montagne? » et sur la réponse affirmative du pâtre * , le héros se rendorn^it, attendant sans doute le soir des siècles*. » (Zeller, l'Empire sous les Eohenstauffen.)
Innocent III.
Toute-ptiissance du Saint-Siè|^e. — La puissance de la papauté, 4éjà si grande sous Grégoire VU, n'avait fait que croître sous ses successeurs. A la fin du douzième siècle, personne ne la contestait. Les ffvêques^ qui jadis se disaient les é^aux de l'évéque de Uome et se prétendaient indépendants de toute autorité spirituelle, étaient maintenant ses subordonnés. — « Entouré de ses cardinaux, comme autrefois l'empereur romain de ses sénateurs, envoyant partout ses légats, comme l'empereur envoyait les siens, le pape, dit i^. Rambaud, gouvernait souverainement ce qui avait été autrefois 1 empire romain et ce qui était devenu la chrétienté. » — Lui seul, parmi tous les princes du temps, avait un code de lois écrites, des canons sur tous les actes de la vie publique et privée, qui lui permettaient d'intervenir dans la plupart des causes qui intéressaient la vie sociale, de les évoquer à son tribunal et de les juger en appel, — Tandis gue les souverains temporels ne vivaient que d'expédients, le pape disposait d'immenses ressources pécuniaires; il avait un trésor alimenté par les dispenses qu'il accordait, les revenus qu'il prélevait sur les évêchés, les dîmes qu'il s'attribuait, etc. — Il commandait même à toute VEwope aimée, car, depuis au'il y avait des croisades, c'était lui qui faissiit prendre les armes aux peuples, régularisait
1. Les corbeaux étaient une allusion aux brigands féodaux qui, au temps du grand interrègne, s'étaient abattus, comme des corbeaux rapaces, sur le cadavre de l'Empire.
2. Victor Hugo, dans son beau drame des Burgraves, a tiré un parti heureux de cette légende. Il s^en est servi pour faire reparaître Barberousse centenaire au milieu des Burgraves. — Un chevalier a pénétré au fond d'une caverne,
Soudain, sons nne voûte, an foml du souterrain, Il vit dans l'ombre, asitis sur no fanteuil d'airain. Ayant le ficeptre à droite, à franche ayant le globe, Un vieillard effrayant, immobile, incliné, Ceint du glaive, vêtu de pout-pre et couronné.
Car c'était l'empereur Frédéric Barberousse. 11 dormait d'an sommeil farouche et surprenant, Sa barbe, d'or jadi«, de ntsige maintenant. Faisait trois fols le tour de la table de pierre. Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière...
Act. I, 8C. m.
rentbonsiasme de la multitude, dictait aux rois les plans de campagne et désignait les champs de bataille. — Ajoutons que, sur tous les points de la chrétienté, il avait ses soldats à lui. Dans les campagnes comme dans les villes se dressaient, comme autant de citadelles contre Thérésie ou plutôt contre l'esprit d'opposition au Saint-Siège, de nombreux monastèi^es. C'est de là que rayonnaient les vaillants défenseurs des droits de la papauié, inspirant aux masses Tamour du pontife et surveillant Thumeur indépendante du clergé séculier. — Ce clergé, du reste, il se le rattachait plus solidement par la fréquente convocation des conciles généraux. Ces grandes assemblées, où les évêques de la chrétienté se trouvaient quelquefois réunis au nombre de plus de mille, établissaient entre le Saint-Siège et les prélats d'étroites relations et faisaient de l'Eglise un corps puissant toujours animé du même esprit.
Tel était l'éclat de l'Eglise à l'avènement d'Innocent III. Cet homme énergique ne devait pas laisser inactives les forces dont il disposait.
Election d'Innocent m. — « Lothaire, comte de Segni, diacre du titre de Saint-Serge et Bacchus, fut élu pape le 8 janvier 1198, sous le nom d'Innocent III. C*était un récent cardinal et un jeune pape, mais le quatrième pape de sa maison. C'était un élève quelque peu indocile de nos universités, car il avait étudié à Paris, un théologien savant, un jurisconsulte éminent et grave, qui avait écrit sur la grandeur des mystères et la faiblesse de Thomme. Quand il fut élu, il n'était pas prêtre encore; un mois après son élection, on le fit prêtre; le jour qui suivit, on le sacra évêque, puis on le couronna. Il monta sur la chaire de saint Pierre, et il ne la trouva pas assez haute pour lui. H était ardent et superbe, il sortait de cette redoutable famille des Conti, qui, depuis deux siècles, tenait en échec le sénat, les empereurs et les pontifes. » (Pastoret, les Croisades,)
Innocent m et les princes. — « Dieu nous a mis sur » le trône, écrivait-il presque aussitôt au roi de France, non » seulement pour que nous jugions les peuples, d'accord avec » les princes, mais aussi pour que nous jugions les princes » eux-mêmes à la face des peuples. » C'était dire assez nettement qu'il entendait réaliser les prétentions de Grégoire VII à la monarchie absolue. Il définissait ainsi le pape : « Vicaire de » Jésus-Christ, oint du Seigneur en deçà de Dieu, au delà de » l'homme, plus petit que Dieu, plus grand que l'homme. » Et durant son pontificat, on le vit appuyer d'actes audacieux de si hautaines paroles.
Si grands que soient les rois de cette époque, il semble qu'il n'y ait dans la chrétienté d'autre souverain que le pape. Les
princes s'agitent en tous sens, mais c'est Innocent III qui les mène. Il ordonne aux rois de France et d'Angleterre de déposer les armes ; à Philippe de Souabe, de dépouiller les ornements impériaux ; à Philippe-Auguste, de reprendre Ingelburge et de chasser Agnès de Méranie; il enlève à Jean d'Angleterre son royaume pour le donner à Philippe ; il le reprend à Philippe pour le rendre à Jean; il impose à celui-ci tous les liens du vasselage et le fait son tributaire. 11 donne la couronne de Germanie à Otton IV, puis la lui enlève pour la mettre sur la tête de Frédéric II; il réveille l'enthousiasme des Espagnols contre les Maures ; il arme les Allemands du nord contre les Slaves païens, les Francs du nord contre les hérétiques du midi. Il prend sous sa protection les rois orphelins : Frédéric II de Sicile, Ladislas de Hongrie, Théritier de Pierre d'Aragon, le jeune Henri de Castille, etc. Les contestations pour les trônes de Danemark et de Hongrie sont déférées à son arbitrage. Pierre II n'obtient la couronne d'Aragon qu'en lui prêtant hommage. Calojean ne se maintient en Bulgarie qu'en se plaçant sous sa protection.
Puissance de travail d'Innocent III. — Le gouvernement du monde ne détournait pas Innocent III de ses fonctions pontificales. Travailleur infatigable, il suffisait à l'un et à lautre. Il nous reste de lui près de quatre mille lettres, la plupart écrites de sa main, et c'est dans cette formidable correspondance qu'on prend une idée de la manière dont il administrait son église. Aucun détail n'échappe à ses yeux vigilants. Il voit tout, il veut être instruit de tout, donne son avis sur tout.
Tantôt il donne raison à l'archevêque de Rouen contre ses chanoines, divisés sur les réparations à faire à la cathédrale ; tantôt il enjoint à l'évoque d'Armagnac de ne pas empêcher les femmes convalescentes de visiter les églises. Il donne des ordres pour que, dans les pays du nord, on laisse les pauvres gens se nourrir de viande de cheval; pour qu'on n'empêche pas les Islandais de prendre leur divertissement à nager, à sauter à pied ou à cheval, à glisser au fond des précipices. Il détermine le vêtement des maîtres d'arts et métiers de Paris, et celui des chevaliers teutoniques ; il règle les moindres particularités du costume des moines, la forme et la longueur des étoffes, l'attitude au chœur, au réfectoire, au dortoir. Il n'y a pas jusqu'aux couvertures de lit dont il ne s'occupe; il indique les cas où l'abbé pourra prendre ses repas et dormir dans une salle particulière, au lieu de le faire dans les salles communes. Il permet aux
moines de Haute-Rive de travailler aux -champs les jours fériés, quand le cas l'exigera; aux moines de Lauternberg de manger de la viande les jours maigres, le poisson y étant rare. Il autorise tout chrétien à lui soumettre ses doutes sur des points de droit ou de foi ; aussi les questions les plus singulières, les plus inattendues, les plus simples, lui sont parfois adressées.
« Un jour, c'est le cas d'un moine qui a indiqué à une femme malade un remède dont elle est morte; le moine fera-t-il pénitence? Un autre jour, c'est le cas d'un écolier qui a blessé un voleur entré de nuit dans son logis. D'autres fois, ce sont des questions purement grammaticales. « Votre fraternité, écrit » Innocent III à l'évêque de Saragosse, nous a demandé ce » qu'on doit entendre par le mot novalis. Selon les uns, on dé- » signe de ce nom le sol laissé en jachère pendant une année, » selon d'autres, cette appellation n'est applicable qu'aux bois » dépouillés de leurs arbres et mis ensuite en culture. Quant à )) nous, nous avons une autre interprétation à donner; nous » croyons que, lorsqu'il arrivait à nos prédécesseurs d'accorder » à de pieux établissements un privilège ou quelque permission » relative aux terres ainsi désignées, ils entendaient parler de » champs ouverts à la culture, et qui, de mémoire d'homme, » n'avaient jamais été cultivés. »
Les églises locales absorbées par l'Eglise romaine. — « Ce pape qui répond à toutes les questions, qui tranche tous les doutes, qui agit et pense à la place des évêques, qui règle dans les monastères le vêtement et le sommeil, qui juge, légifère, administre, qui fixe le droit et le dogme et dispose des bénéfices, c'est la monarchie assise au sein de l'Eglise. L'œuvre de Grégoire VII est enfin consommée. Au lieu de ce clergé d'humeur fière et quelquefois rebelle, contre lequel ce pape se vit contraint de lutter, on aperçoit un clergé soumis et toujours docile à la voix du pontife. La papauté ne prétend pas encore que la nomination aux évêchés lui appartient ; elle ne trahira cette prétention que plus tard. Mais déjà les élections épiscopales sont toutes soumises à l'approbation du Saint-Siège. Quand l'élection est rejetée, et si, au délai fixé, on ne s'est pas entendu sur un nouveau choix qui puisse être agréé, le pape menace de pourvoir lui-même à la nomination. Quelquefois il n'y a pas d'élection ; le pape est prié directement par les intéressés de désigner l'évêque qui lui convient. L'élection, quand elle a lieu, n'est souvent qu'une vaine formalité. Les évêques
une fois nommés, le pape, à son gré, les transfère, les suspend, les dépose. En somme, personne n'est évêque que « par la grâce » du Saint-Siège ».
« Ajoutons qu'il n'y a plus d assemblées générales. A la place de ces synodes que, chaque année, Grégoire VII réunissait à Rome, on ne trouve que le conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des conciles n'est plus qu'un simulacre. Au quatrième et fameux .synode de Latran, qui eut lieu sous Innocent III en 1215, et auquel assistèrent quatre cent cinquante-trois évéques, le rôle de ceux-ci consista uniquement à entendre et à approuver les décrets rédigés par le Saint-Siège. A partir de ce moment, la dénomination d'évéqtœ universel, revendiquée à plusieurs reprises par les papes et insérée par Grégoire VII dans ses Dictatus, devient une réalité. Innocent III est dès lors l'évoque unique de la chrétienté. » (Rocquain*, la Pa- ^uté au moyen âge,)
L'édifice de la papauté d'après Michelet.— « Le pape avait, depuis Grégoire VII, réclamé la domination du monde et la responsabilité de son avenir. Guindé à une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les périls qui l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au moyen âge, cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche, il y siégeait dans la nue, à la pointe de la croix, comme quand de celle de Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux rives du Rhin. Position, glissante et d'un vertige effroyable! Il voyait de là, je ne sais combien d'armées qui venaient, marteau en main, à la destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans la terre. Mais tous les vents battaient contre, de IVient et de l'occident, de TAsie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage. » (Michelet, Histùire de France, t. III.)
Symptômes de décadence. — Il est permis de douter
1. M. Rocquain (Félix), membre de l'Instilut, est considéré comme l'un des meilleure historiens de notre temps. Ses principaux ouvrages sont : Etudes sur ^ancienne Franca, 1874; V Etat de la France au dix-huit brumaire, 1874; Napoléon /« et le roi Louis, 1875 ; la Papauté au moyen âge, 1881 ; la Cour de ^me et Fesprit de réforme avant Luther, 1893.
qu'Innocent III ait vu, aussi nettement que le suppose le grand historien, tous les dangers qui, de son temps, menaçaient déjà Tédifice pontifical. Il n'en est pas moins vrai aujourd'hui que son pontificat, qui marque, pour la papauté, l'apogée du pouvoir absolu, marque aussi, pour l'Eglise, le commencement de la décadence. En couronnant l'édifice élevé par ses prédécesseurs, Innocent III l'avait surchargé outre mesure. En accaparant tous les pouvoirs exercés jadis par les évêques, en voulant qu'il n'y eût dans la chrétienté d'autre évêque que lui, il s'était chargé d'une tâche accablante, à laquelle il ne pourrait suffire. En étendant à l'excès le droit d'appel et en laissant porter toutes les causes devant son tribunal, il avait transformé son clergé en un monde de plaideurs, avait fait du Saint-Siège une espèce de « bureau européen », où, au milieu de notaires, de scribes et d'employés de toutes sortes, on ne s'occupait plus que de procès, où les choses spirituelles étaient négligées pour le tracas des affaires, la théologie pour le droit. — « Une autre particularité, fait remarquer M. Rocquain, qui résulte de la correspondance d'Innocent III, c'est que forcé par la multiplicité des affaires, auxquelles il ne pouvait plus suffire, d'élargir en proportion la sphère d'action de ses cardinaux et de ses légats, il les laissait empiéter sur son autorité et s'arroger une indépendance qu'il était impuissant à réprimer. On peut même dire que, dans ses lettres. Innocent III apparaît plus d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses cardinaux. Aussi, quand on y regarde de près, on s'aperçoit que ce pape, maître aisolu de l'Eglise, était écrasé par les affaires et dominé par ses conseils. » (Rocquain, la Papauté au moyen âge,)
Résultats de l'œuvre d'Innocent m. — En politique, son rôle n'avait pas toujours été des plus heureux. — En Allemagne, il avait déchaîné la guerre civile pour installer sur le trône impérial un prince qu'il avait dû en renverser ensuite. — En Angleterre, il s'était fait le protecteur d'un tyran contre ses sujets opprimés. — En France, pour détruire quelques hérétiques, il avait laissé exterminer tout un peuple.
Innocent III mourut en juillet 1216. Jamais, en apparence, la papauté n'avait été aussi puissante, et pourtant rien de ce qu'avait entrepris ce grand pape ne devait se terminer conformément à ses vues. — Il avait armé une croisade pour reprendre Jérusalem, et les croisés avaient pris Constantinople au lieu de
Jérusalem. — Il avait voulu enlever TAllemagne à la maison de Souabe, et, à sa mort, cette maison y était plus puissante que jamais. — Il s'était efforcé de séparer l'Italie méridionale de Tempire, et il avait dû se résigner à faire du roi de Naples un empereur. — Il avait tenté de sauver Jean sans Terre des coups de Philippe-Auguste, et Jean avait été écrasé par son heureux rival. — Il s'était mis en travers des revendications du peuple anglais, et il avait vu l'Angleterre tout entière méconnaître sa voix et imposer la grande charte à son protégé. — Il avait noyé dans le sang la France méridionale, et celle-ci allait échapper aux maîtres qu'il lui avait donnés pour tomber, après de nouvelles luttes, dans le domaine du roi de France, déjà si puissant. — Enfin, tuteur du jeune Frédéric II, qu'il avait élevé dans l'amour de l'Eglise, il croyait donner un défenseur au Saint- Siège, et ce Frédéric allait être au contraire le plus terrible adversaire de la papauté.
Frédéric II.
Sous Frédéric II, la lutte entre le sacerdoce et l'einçire arrive à son plus haut degré de violence; on sent qu'on approche du dénouement : ce nest ilus un principe que la cour de Rome cherche à faire prévaloir, c'est un lomme, c'est toute une famille, « nue race de vipère », comme elle dit, qu'elle se propose d'anéantir. Et pourtant, jamais prince n'avait moins fait [ue Frédéric II, — du moins en apparence, — pour provoquer les foudres lu Saint-Siège.
Orthodoxie apparente de Frédéric II. — - « Elevé par les prêtres, il se disait « fils aine et unique de l'Eglise ». Jamais il n'a tenlé, comme ses {prédécesseurs, d'y provoquer de schisme. II appelait avec mépris Phéréuque Milan « la sentine des patarins. » A ses ennemis implacables, Grégoire IX et Innocent IV, il n'a point opposé d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui, appuyé par les barons romains, siégea six semaines à Saint-Pierre. Il invoquait Dieu à témoin de sa fidélité au symbole approuvé par l'Eglise romaine, selon la discipline universelle de l'Eglise. « Sur son lit de mort, écrit son fils Manfred au roi Conrad, il a reconnu » d'un cœur repentant, humblement, comme chrétien orthodoxe, la sacro- » sainte Eglise romaine sa mère. » Jusqu'à la fin, il maintint son adhésion au christianisme romain. En 1242, dans le long interrègne qui suivit la mort de Célestin IV, et au moment où il revenait sans cesse en face des murs de Rome, que défendaient contre lui les barons guelfes, il écrivait aux cardinaux d'une façon aussi pressante que saint Louis lui-même, sur la nécessité de rendre sans retard, à l'Eglise, son pasteur suprême. Innocent IV élu, il le félicita avec des paroles toutes filiales. En avril 1244, il annonçait à Conrad sa réconciliation avec le pape, il se réjouissait d'avoir été admis par le pontife, en sa qualité de fils dévot de l'Eglise, et comme prince
catholique dans l'unité de TEglise, etc. » (Gebhart», Vltalie mystique; Paris, 4 «90, in-S», Hachette.)
Ce qui fait douter de la foi de Frédéric II. — Mais l'Eglise sentait bien qu'elle avait dans Frédéric H un ennemi plus daagereni qu'Henri IV et Frédéric Barberousse. Ce n'était pas seulement un profond politique et un habile homme de guerre; pour la plupart de ses contemporains, c'était un être diabolique, et beaucoup de gens soupçonnaient qu'il pouvait fort bien être l'Antéchrist.
Frédéric, en effet, ne ressemblait en rien aux chrétiens de son temps. Pour être bon chrétien, il vivait en trop bons termes avec les Sarrasins. Il avait une garde sarrasine, une université sarrasine; il menait la vie d'un vrai sultan. Il avait rapporté d'Orient une ménagerie qu'il promenait avec lui en Italie et en Allemagne : des lions, des panthères, des léopards, des hyènes, des chameaux, des dromadaires que gardaient de noirs éthiopiens. Comme dans les palais de l'Orient, sa femme vivait entourée d'esclaves nègres. Quand il partait en guerre, il plaçait sa bannière sur une tour de bois portée par un éléphant blanc qu'escortait un escadron de cavaliers sarrasins. Tout cela faisait une vive impression sur le vulgaire, qui considérait l'empereur comme un être mystérieux et malfaisant. Ce qui contribuait surtout à lui donner une physionomie particulière, c'était qu'il pratiquait la science tout autrement que ses contemporains. « Les simples contaient des choses terribles sur ses expériences. Il éventrait, disait-on, des hommes pour étudier la digestion; il élevait des enfants dans l'isolement, pourvoir
Quelle langue ils inventeraient, l'hébreu, le grec, le latin, l'arabe ou l idiome e leurs propres parents, dit Fra Salimbene, dont toutes ces nouveautés bouleversaient l'esprit; il faisait sonder par ses plongeurs les gouffres du détroit de Messine, il se préoccupait de la distance qui sépare la terre des astres. Les moines se scandalisaient de cette curiosité universelle; ils y voyaient la marque de l'orgueil et de l'impiété; Salimbene la qualifie, avec un ineffable dédain, de superstition, de perversité maudite, de présomotion scélérate et de folie. Le moyen âge n aimait point que l'on scrutât de trop près les profondeurs de l'œuvre divine, que l'on surprît le jeu de la vie ou celui de la machine céleste. Les sciences de la nature lui semblaient suspectes de maléfice, de sorcellerie. » (Gebhart, l Italie mystique.)
Au point de vue religieux, sa foi était un scandale pour tous ceux qui l'approchaient. Il ne voulait pas croire qu'un Dieu créateur de l'univers fût né d'une vierge. Il niait tout haut les plus saints mystères de la religion. « Combien de temps, aurait-il dit en voyant porter le viatique à un mourant, combien de temps encore durera cette jonglerie? quamdiu dura- Oit truffa isla? » 11 avait écrit, disait-on encore, un livre horrible qui avait pour titre De tribus impostoriàuSy où il affirmait que trois grands fourbes. Moïse, Jésus-Christ et Mahomet, avaient tour à tour trompé le monde pour l'asservirs! N'avait-il point aussi posé en principe « qu'on ne devait
1- Gebhart (Emile), né en 1839, professeur de langues et littératures de l'Europe méridionale à la Faculté des lettres de Paris, s'est fait connaître par l'éclat et le charme de son enseignement à la Sorbonne et par de savantes études, parmi lesquelles nous citerons : De Vltalie, Essai de critique et d'histoire^ 1876; Rabelais; la Renaissance et la Réforme^ 1877 ; les Origines de la Renaissance en ItalU^ 1879 ; Etudes méridionales ; la Renaissance italienne et la philosophie de l'histoire, 1887 ; rjtalie mystique, 1890.
2. 11 est aujourd'hui prouvé que ce livre n*a jamais existé que dans rimaginalion des ennemis de Frédéric II.
ajouter foi qu'à ce qui est prouvé par la loi des choses et par la raison naturelle? Au lieu de croire simplement les vérités que la religioa catholique imposait à ses fldèles, il aimait mieux, pour éclairer sa raison, s'en remettre à des savants juifs et leur proposer des questions dans le genre de celles-ci : — « Quel est le but de ta science théologique, et quels sont les principes préliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes préliminaires? Relève-t-elle de la raison pure? Quelle est la nature de l'àme? Est-elle immortelle? Que signitient ces mots de Mahomet : « Le cœur du croyant est entre les mains du miséricordieux? »
Frédéric précurseur de la réforme. — Pour les vrais croyants, Frédéric ne pouvait être que le diable et les chefs de TE^Iise étaient assez disposés à le croire. Il n'y avait en effet qu'un esprit diabolique qui pût concevoir Tinfernale idée qn'avait conçue l'empereur, de réformer l'Eglise : annihiler la papauté, lui enlever, aint^i qu'à l'épiscopat, toute autorité temporelle et réduire le clergé à l'état de la primitive Eglise. N'avait-il pas, en 1246, publié une encyclique où il écrivait : « ... Notre conscience est » pure, et, par conséquent. Dieu est avec nous : nous invoquons son lémoi- » gnage sur l'intention que nous avons eue de réduire les clercs de tous les » degrés, et surtout les pins hauts d'entre eux, à un état tel qu'ils re- » viennent à la condition où ils étaient dans TEglise primitive, menant une >• vie tout apostolique et imitant l'humilité du Seigneur. Les clercs de ce » temps conversaient avec les anges, faisaient d'éclatants miracles, soijçnaient , » les infirmes, ressuscitaient les morts, régnaient sur les rois par la sain- » teté de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrés au » siècle, enivrés de délices, oublient Dieu ; ils sont trop riches, et la richesse » étouffe en eux la religion. C'est un acte de charité de les soulager de ces » richesses qui les écrasent et qui les damnent. »
■ Deux siècles plus tard, Rome brûlait comme hérétiques ceux qui osaient tenir un pareil langage. Faut-il s'éionner si, en plein treizième siècle, elle s'indignait d'entendre de pareilles paroles, surtout dans la bouche d'un empereur? Ne pouvant faire subir à Frédéric le sort réservé aux hérétiques ordinaires, elle travailla avec acharnement à sa ruine. Elle multiplia les anathèmes, les sentences de déposition, soudoya les rébellions et le? défections, promit des indulgences à ceux qui se croiseraient contre l'ennemi du Saint-Siège, dussent-ils renoncer à leur croisade en Terre Sainte, négocia même avec le Soudan et voua au tranchant du glaive l'empereur avec toute sa famille.
L'empire succomba ; mais il entraîna la papauté dans sa chute. Celle-ci s'était trop compromise par ses violences pour pouvoir conserver plus^ longtemps la magistrature morale qu'elle avait jusqu'alors excercée sur l'Europe chrétienne. Son prestige reçut un coup terrible, le jour où Louis LX montra, par ses vertus, que, si la sainteté avait déserte la chaire pontificale, elle se retrouvait sur le trône d'un roi.
Les extraits suivants donneront une idée de la violence de la lutte entre Frédéric II et la papauté.
Encyclique de Gréji^oire IX contre Frédéric 11 (1!S39).
« Grégoire, évèque, serviteur des serviteurs de Dieu, etc. — » Une bête furieuse est sortie de la mer ; ses pieds sont ceux
:î08 lectures historiques.
» d'un ours, ses dents celles du lion ; par ses membres elle res-
» semble au léopard, et elle n'ouvre la gueule que pourblas-
» phémer le nom du Seigneur, attaquer le divin tabernacle et
>) les saints qui habitent les cieux. Jadis, elle tendait à TEglise
» de secrètes embûches, aujourd'hui elle l'attaque ouvertement,
» avec ses ongles et ses dents de fer ; elle prépare les machines
» des Ismaélites, bâtit des écoles pour la perdition des âmes, et
» fait la guerre au Rédempteur, en s'efforçant d'effacer, avec le
Portrait de Grégoire IX.
stylet de la perversité hérétique, les tables du divin Testament. Cessez donc de vous étonner, ô vous qui avez connaissance des injures répandues contre nous par cette bêle furieuse ! il est naturel que nous soyons en butte à la calomnie, puisque Dieu lui-même n'est pas exempt de semblables outrages. Mais, afin de réfuter d'indignes mensonges par des arguments victorieux, examinez attentivement la tête, le corps et les extrémités de cette bête, qui est l'empereur Frédéric; considérez comment, par des récits trompeurs, envoyés
LA PAPAUTÉ ET L'ËMPIRlil. 309
» dans les divers pays du monde chrétien, il cherche à noircir » notre sincérité et celle du saint-siège.
»... Non content de fouler aux pieds les libertés ecclésias- » tiques, Frédéric a désossé, pour ainsi dire, les églises de son » royaume afin de se gorger de leur chair. Il les a couvertes de » souillures et accahlé d'exactions; il a jeté les ministres du Sei- » gneur dans ses cachots, les a imposés à la taille, soumis en » matière criminelle à la juridiction laïque et envoyés en exil.
» Partout il s oppose à l'élection des pasteurs ; il détruit des » habitations chrétiennes pour édifier les murs de Babylone, » transformant ainsi les temples consacrés au Tout-Puissant en » lieux de perdition, où Mahomet est adoré.
» ... Ne doit-on pas remercier Dieu de n'avoir pas permis » que Tombre cachât plus longtemps celui qui prend plaisir à » être nommé le précurseur de l'Antéchrist, qui élève lui-même » la muraille de ses abominations, met au grand jour de la » publicité les œuvres de son aveuglement, et ose soutenir qu'il » n'a pu être lié par la sentence que nous, vicaire du Seigneur, » nous avons prononcée contre lui?
» ... Ce prince, assis dans la chaise de pestilence, affirme » que l'univers a été trompé par trois charlatans, Jésus-Christ, » Moïse et Mahomet, ajoutant que les deux derniers sont morts » comblés de gloire, tandis que Jésus a été livré au supplice » de la croix. Il ne veut point que le fils de Dieu ait pu naître » d'une vierge, et refuse d'ajouter foi à ce qui n'est pas démon- » tré par les lois de la raison et de la nature. »
La lettre de Grégoire ne demeura pas sans réplique. Dans une circulaire adressée aux prélats, l'empereur, pour se disculper du reproche d'hérésie, fit, en termes très explicites, une profession de foi orthodoxe; puis il s.e répandit en injures contre le chef de l'Eglise, qui, selon lui, n'avait que le nom de pape : « Ce père des discordes, et non des miséricordes, écrivait-il, » des désolations et non des consolations, excite au scandale le » monde entier. Il est lui-même l'Antéchrist, dont il nous ap- » pelle le précurseur, le grand dragon, le faux prophète, l'ange » des ténèbres, qui remplit d'amertume le ciel et la terre. »
lie concile de li^on.
a Le lundi 26 juin, Innocent IV ouvrit le concile dans le réfectoire des moines de Saint-Just : ce fut en quelque sorte
une séance préparatoire et d'installation. La première assemblée solennelle, celle oii il soumit aux représentants de l'Église catholique les affaires de la chrétienté, eut lieu deux jours plus tard, dans la cathédrale de Lyon. Après l'office divin, le chef de l'Eglise, revêtu des ornements pontificaux, monta sur un trône magnifique. Baudoin, empereur de Constantinople, était assis à droite : les comtes de Provence et de Toulouse, de l'autre côté. Au-dessous d eux, le chancelier du Saint-Siège, des notaires, des auditeurs, et des ecclésiastiques attachés à la maison du pape. A droite, dans la nef, les cardinaux évoques occupaient le premier rang; puis venaient les prêtres et les diacres; tous portant la barrette (chapeau rouge), qu'Innocent venait de leur donner comme un attribut de leur dignité éminente : dans la pensée du pape, cette couleur devait indiquer que chacun d'eux était prêt à verser son sang pour la défense de l'Eglise. En face, étaient les trois patriarches, puis les métropolitains, les évêques, et, sur les derniers bancs, les prélats d'un ordre inférieur et les délégués des chapitres; des sièges particuliers avaient été réservés pour les ambassadeurs des princes et pour ceui du chef de l'empire. »
Le pape entonna le Veni creator; puis, après d'autres prières, il commença un discours, où il attaqua violemment l'empereur. Comme Tbaddée de Sessa, ministre de Frédéric II, offrait en faveur de son maître la médiation des rois de France et d'Angleterre, le pape le contraignit au silence. La seconde session eut lieu le mercredi, 5 juillet, neuf jours après l'ouverture du concile. Innocent IV reprocha à Frédéric ses hérésies, ses sacrilèges, ses liaisons avec les musulmans, sa vie scandaleuse. Thaddée demandant un délai pour que l'empereur pût venir se justifier en personne : « S'il vient, s'écria le pape, je lui cède la place : je n'ai de goût ni pour la prison, ni pour le martyre. » Sur les instances des ambassadeurs des rois de France et d'Angleterre, il attendit cependant douze jours, et, à Texpiration de ce terme, il lut la sentence de déposition, par laquelle il déliait les sujets de Frédéric du serment de fidélité et déclarait excommunié quiconque lai donnerait désormais aide et faveur. Il invitait en outre les électeurs à élire nn autre empereur.
« Cette sentence épouvanta, à l'égal de la foudre, ceux qui l'entendirent. Thaddée de Sessa poussa des gémissements, et se frappa la poitrine en signe de douleur. « 0 jour funeste! jour » de colère! » s'écria-t-il, les yeux remplis de larmes, pendant que les prélats, les cierges à la main, fulminaient l'excommunication contre l'empereur. Le pape entonna le Te Deum, au son de toutes les cloches ; puis, sans s'occuper davantage des affaires de l'Eglise, il se hâta de dissoudre le concile. Comme, avant de
se retirer, il annonçait l'intention d'exécuter dans toute sa rigueur Tarrêt sans appel qu'il venait de rendre, Thaddée prononça ces paroles : a C'est maintenant que les hérétiques pour- » ront se réjouir, que les Karismiens régneront sans obstacle » sur la terre sainte, et que les Tartares menaceront l'Europe. » — (( J'ai rempli mon devoir, répliqua Innocent; que Dieu » accomplisse sa volonté ! »
» L'empereur, quelque préparé qu'il fût à cet événement, éclata en menaces et en injures contre le pape, a Cet homme, » dont la naissance est vulgaire, dit-il avec emportement, cet » homme prétend me précipiter du trône, moi, le premier par- » mi les princes! moi, qui ne connais point de supérieur, ni » même d'égal! croit-il déjà m'avoir ravi mes couronnes? » Et se faisant apporter le coffre qui les renfermait, il en prit une, s'en ceignit le front, en s'écriant, d'une voix étouffée par la colère : « La voici, je la possède encore, et, quoi qu'il fasse, je ne la » perdrai pas! Ma position, loin de s'aggraver, s'améliore; car » j'étais en quelque sorte dans la nécessité d*obéir à mon » ennemi ; et, à partir de ce jour, je ne lui dois plus de ména- » gements. » (Cherrier, Histoire de la lutte des papes, etc., t. II, 1. VII.)
Mort de Frédéric II.
La guerre se fit avec férocité de part et d'autre; mais il semble que, depuis la sentence qui l'avait frappe, la fortune avait abandonné Frédéric II. Malheureux par les armes, il ne tarda pas à voir s'éluigner de lui ses meilleurs serviteurs. Entouré de trahisons, il en vint à ne plus croire à ramilié et au dévouement de ses principaux ministres ; il devint soupçonneux et cruel. C'est vraisemblablement vers cette époque qu'il faut placer la fin trainque de Pierre de La Vigne, le confident de ses pensées les plus secrètes, celui qui pendant trente ans l'avait servi avec un zèle qui ne s'était pas démenti.
« L'empereur était tombé malade, dit Matthieu Paris; un médecin lui ordonna une potion dans laquelle Pierre de la Vigne, séduit par les présents du pape, fit mêler un poison subtil. Frédéric, averti secrètement, ne laissa percer aucun soupçon; et comme le médecin et le ministre lui présentaient la coupe fatale : « Mes amis, dit-il en leur tendant la main, vous » ne voudriez pas me faire périr, et mon cœur se fie entière- » ment à vous. » Pierre se récria. Alors le prince commanda
au médecin d'avaler la moitié de la potion ; et celui-ci, feignant de faire un faux pas, en répandit la plus grande partie. On fit boire le reste à un criminel qui expira en peu d'instants. Le médecin fut conduit au gibet. Pierre eut les yeux crevés, et se brisa le crâne contre un pilier de sa prison. L'empereur, dans une lettre, attribue au pape cette tentative d'empoisonnement, mais ne fait aucune mention de Pierre de la Vigne, ce qui fait douter de la véracité de l'historien anglais qui écrivait alors sa chronique, mais loin du théâtre des événements.
» ... Dans les derniers jours de novembre (1250), le malheureux prince, affaibli par la maladie qui le minait, voulut se rendre à Lucéra; mais arrivé à Fiorentino, maison de plaisance à six milles de cette forteresse, une grande fièvre le prit et il ne put continuer sa route. Le nom de ce château, lui ayant rappelé une ancienne prédiction de ses astrologues, frappa son esprit d'un sinistre pressentiment. « Vous mourrez, lui avait-on dit, » près de la porte de fer, dans un lieu dont le nom sera formé » du mot fleur. » Comme, dans la chambre, le lit royal masquait une ancienne ouverture depuis longtemps condamnée, et qui pouvait donner accès dans une tour voisine, il la fit percer, et elle se trouva garnie d'une porte de fer : « 0 mon Dieu ! s'écria » Frédéric, le cœur plein d'amertume, si je dois ici vous rendre » mon âme, que votre vérité s'accomplisse ! » Quelques jours après, se sentant plus mal, il dicta au notaire Nicolas de Brindes ses dernières volontés. Il mourut le mardi 13 décembre, jour de Sainte-Luce, après s'être confessé à l'archevêque de Palerme, qui lui donna l'absolution et les derniers sacrements. Suivant certains récits, il serait mort dévoré par le poison, sans pénitence, privé des sacrements, menaçant l'Eglise et grinçant les dents. Un seul de ses fils se trouvait auprès de lui à Fiorentino; c'était Manfred, à peine âgé de dix-huit ans. Comme les guelfes n'eurent pas d'ennemi plus dangereux, ils lui imputèrent la mort de l'empereur qu'il avait, suivant eux, étouffé sous un oreiller, pour s'approprier les trésors et s'ouvrir le chemin du trône. L'historien impartial doit rejeter une accusation dénuée de preuves et de vraisemblance ; et, s'il en parle, ce n'est que pour faire connaître à quels excès les passions politiques peuvent pousser les partis. » (De Cherrier, Histoire de la lutte des papes ^ etc.)
« En apprenant la mort de Frédéric II, Innocent IV ne put contenir sa joie et il écrivit aux prélats et aux peuples de Sicile :
« Que les deux se réjouissent, que la terre tressaille d'allé- » gresse! La foudre et la tempête, si longtemps suspendues » sur nos têtes sont transformées, par l'ineffable miséricorde » du Tout-Puissant, en doux zéphirs et en fraîches rosées. Revenez donc au plus \^ite dans le giron de la sainte Eglise, » votre mère, pour y trouver avec le repos et la paix cette » liberté qu'elle procure à ses enfants. »
!• Principales collections et sources. — Les sources de Thistoire d'Allemagne se trouvent dans la grande collection des Monumenta Germanix historiea commencée par Pertz et continuée par Waitz et C*. CetJe colle'^tioo, en cours de publication, se divise en plusieurs sections : Scripiores, leges, diplomata, epistolXt etc. La plus importante est celle des scriptorex. — Les sources de Vbistoire d'Italie se trouvent dans Muratori, lierum italicarum scriptorea prxcipuU 28 vol., 1723-1751. — Celle de l'Eglise dans Migne, Patrnlogie latine, principalement t. CXLIV-CXLV et CCXIV-CCXVII; dans Jaffé, liegesta pontifieum romanorum, continué par Potthast; Watterich, Pontificum romanorum tj/», 1862.
Les principaux historiens originaux sont, pour la maison de Saxe : Witikind de Corvey, Res gestse Saxonicx ; Luitprand, Historia Ottonis; Hrotsvitha,. Carmen de gestis Ottonix ; Tbietmar, Chronicon. etc. Pour la maison de Franconie : Wipo. Vita Conradi régis ; Hermann de Reichenau, Chronicon ; Brun, Vita Henriei IV ; Ekkehard d'Urach, Chronica. Pour la maison de Souabe : Otlon de Freisingen, Chromcon et Gesta Friderici, coutinués par Hagewin et par Otton de Saint-Biaise ; Godefroy de Viterbe, Panthéon ou Histoire de Frédéric I" et de Henri VI ; Nicolas de Jamsilla et ses continuateurs, Histoire d'Italie de Frédéric II à Conradin.
Livres. — Zeller, Histoire d'Allemagne, t. Il, Fondation de l'Empire germanique, Otton le Grand et les Ottonides, 1873; t. III, VEmpire germanique et l'Eglise au moyen âge, 1876; t. IV, VEmpire germanique sous tes Hohenstauffen, 1881 ; t. V, l'Empereur Frédéric 11 et la chute de l'empire germanique ; Zeller, Histoire résumée de V Allemagne et de l'empire germanique, 1889 ; Voigt, Hist. du pape Grégoire VII (trad. Jager), 1842; Villemain, £ri«^ot>e de Grégoire VII, 2 vol., 1873; Langeron, Grégoire VU ou les origines de l'ultramontanisme, 1870; Rocquain, la Papauté au moyen âge, 1881 ; la Cour de Home et V esprit de réforme aoant Luther, 1893; abbé Delarc, Grégoire VU et la ré forme de r Eglise au onzième siècle, 3 vol., 1889-90; Himly, Hist. de la formation des Etats de l'Europe centi'ale, 1876; Bryce, le Saint-Empire romain germanique (trad. Domergue), 1890; de Cherrier, Hist. de la lutte des papes et des empereurs de la maison de Souabe; Guibal, Arnaud de Brescia et les Hohenstauffen, 1868; Clavel, Arnaud de Brescia et les Romains au douzième siècle, 1868 ; Lavisse, La marche de Brandebourg sous la dynastie ascanienne, 1875 ; Hurter, Innocent III, sa vie et son temps {irad. franc.), 1838; Huillard Bréholles, Historia diplomatica Friderici II, avec une introduction historique très importante, 12 vol., 1852-61; le même, Vie et correspondance de Pierre de la Vigne, 1865; A. Rambaud, FEmpereur Frédéric II {Revue des Deux-Mondes), 1887 ; E. Gebhart, l'Italie mystique, 1890.