‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 30 sur 66 · Le roi de France · texte numérisé non relu

Le roi de France

» ront l'entrée de la Saintonge. Malheur à ceux qui vont au roi » du Nor^ ! malheur à vous, riches de La Rochelle, qui vous » confinez dans vos richesses! Le jour viendra où la fuite ne » vous sauvera pas, où la ronce, au lieu d'or, meublera vos » maisons ; où Tortie croîtra sur vos murailles... »

Cette guerre impie, entre le père et les fils, avait donné naissance à des contes sinistres sur Torigine de cette méchante famille.

« On racontait d'une ancienne comtesse d'Anjou, aïeule du père de Henri II, que son mari ayant remarqué avec effroi qu'elle allait rarement à l'église et qu'elle en sortait toujours à la secrète de la messe, s'avisa de l'y faire retenir de force par quatre écuyers ; mais qu'à l'instant de la consécration, la comtesse, jetant le manteau par lequel on la tenait, s'était envolée par une fenêtre et n'avait jamais reparu. Richard de Poitiers, selon un contemporain, avait coutume de rapporter cette aventure et de dire à ce propos : « Est-il étonnant que, sortis d'une » telle souche, nous vivions mal les uns avec les autres? Ce qui » provient du diable doit retourner au diable. »

Le roi parvint un jour à détacher son fils aine, Henri le Jeune, du parti de sa mère. Il fut moins heureux auprès de son fils Geoffroy.

« Des messagers vinrent le trouver de la part du vieux roi, et le pressèrent de mettre fin à un débat qui n'était avantageux qu'aux ennemis communs de sa famille. Entre autres envoyés, vint un clerc normand qui, tenant une croix à la main, supplia le comte Geoffroy de ne point imiter le crime d'Absalon. — « Quoi! tu voudrais, répondit le jeune homme, que je me des- » saisisse de mon droit de naissance? — A Dieu ne plaise, mon- » seigneur, répliqua le prêtre ; je ne veux rien à votre détri- » ment. — Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le » comte de Bretagne ; il est dans la destinée de notre famille » que nous ne nous aimions pas l'un l'autre. C'est là notre » héritage, et aucun de nous n'y renoncera jamais. »

Le père et le fils consentirent pourtant à se voir. Tandis qu'ils conféraient, un carreau d'arbalète vint traverser l'oreille du cheval d'Henri II : il le ramassa et le présenta à Geoffroy : « Parle, mon fils, lui dit-il ; que » t'a fait ton malheureux père, pour mériter que tu fasses de lui un but pour » tes archers? » Henri et Geoffroy moururent en pleine révolte. Henri II leur pardonna, mais à son lit de mort il maudit les deux fils qui lui survivaient.

« Quand les députés du roi de France vinrent lui apporter les conditions de la paix, ils le trouvèrent couché sur un lit, et lui lurent le traité, article par article. Quand ils en vinrent à celui qui regardait les personnages qui l'avaient abandonné, le roi demanda leurs noms, pour savoir combien il y avait d'hommes à la foi desquels on l'obligeait à renoncer. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son plus jeune fils. En entendant prononcer ce nom, il se leva sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et hagards : « Est-ce bien » vrai, dit-il, que Jean, mon cœur, mon fils de prédilection, » celui que j'ai chéri plus que les autres et pour l'amour du- » quel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est ainsi séparé » de moi? » On lui répondit qu'il en était ainsi, a Eh bien, » dit-il, en retombant sur son Ut et en tournant son visage » contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra, » je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde. » Quelques moments après, Richard s'approcha du lit, et demanda à son père le baiser de paix en exécution du traité. Le roi le lui donna avec un air de calme apparent; mais, au moment où Richard s'éloignait, il entendit son père murmurer à voix basse : « Si seulement Dieu me faisait la grâce do ne point mourir avant de m 'être vengé de toi! » A son arrivée au camp français, Richard redit ces paroles au roi Philippe et à ses courtisans, qui firent de grands éclats de rire.

» Le roi d'Angleterre, se sentant plus mal, se lit transporter à Ghinon. A ses derniers moments, on l'entendait proférer des paroles entrecoupées... « Honte, s'écriait-il, honte à un roi » vaincu ! maudit soit le jour où je suis né, et maudits de Dieu » soient les iils que je laisse ! » Les éyèques et les gens de religion qui l'entouraient firent tous leurs efforts pour lui faire rétracter cette malédiction contre ses enfants; mais il persista jusqu'au dernier soupir.

» Quand il eut expiré, son corps fut traité par ses serviteurs comme l'avait été autrefois celui de Guillaume le Gonquérant. Tous l'abandonnèrent, après l'avoir dépouillé de ses derniers vêtements. Le roi avait souhaité d'être enterré à l'abbaye de Fontevrault; on eut grand'peine à trouver des gens pour l'envelopper d'un linceul et des chevaux pour le transporter. Le cadavre se trouvait déposé dans la grande église de l'abbaye en attendant la sépulture, lorsque le comte Richard apprit par le bruit public la mort de son père. Il vint à l'église, et trouva

le roi gisant dans le cercueil la face découverte, et montrant encore, par la contraction de ses traits, les traces d'une violente agonie. Cette vue causa à son fils un frémissement involontaire, il se mit à genoux et pria devant lautel; mais il se leva quelques moments après, « l'intervalle d'un Pater noster », disent les historiens du siècle, et sortit pour ne plus revenir. Les contemporains assurent que depuis l'instant ot Richard entra dans l'église, jusqu'à celui où il s'éloigna, le sang ne cessa de couler en abondance des deux narines du mort. On voulut décorer le cadavre de quelques-uns des insignes de la royauté ; mais les gardiens du trésor de Chinon les refusèrent, et, après beaucoup de supplications, ils envoyèrent un vieux sceptre et un anneau de peu de valeur. Faute de couronne, on coiffa le roi d'une espèce de diadème fait avec la frange d'or d'un vêtement de femme ; et ce fut dans cet attirail bizarre que Henri, fils de Geoffroy Plantagenet, roi d'Angleterre, duc de Normandie, d'Aquitaine et de Bretagne, comte d'Anjou et du Maine, sdgneur de Tours et d'Amboise, descendit dans sa dernière demeure. » (Aug. Thierry, Conquête de l'Angleterre,

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