‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 36 sur 66 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les Bretons. — Bien des peuples se sont succédé sar le sol de la Grande-Bretagne. Lorsque les Romains y débarquèrent, ils se trouvèrent en présence de Celtes qu'on appelait les Bretons, Us les soumirent et réduisirent leur pays en province romaine. Toutefois, ils ne purent triompher des Celtes du* Nord, qu'on appelait les Scottsei les Pietés ^ et qui ne cessèrent de leur faire une guerre de brigands.

Les Anglo-Saxons. — Au cinquième siècle, quand Tempereur, poar défendre Rome contre les barbares germains, eut rappelé les légions de Jretaçne, les Bretons se trouvèrent exposés plus que jamais aux incursions des Pictes et des Scotts. Leur chef, Wortigern, accepta les services d'aventuriers angles et saxons qui étaient venus pirater sur les côtes, et les installa dans la petite ile Thanet, près de Tembouchure de la Tamise. Ceux-ci trouvèrent le pays si fort à leur convenance que, l'ennemi chassé, ils refusèrent de partir et appelèrent à eux leurs parents et leurs amis. Les Saxons fonaërent les royaumes de Kent, Essex, Sussex et Wessex; les Angles, ceux d'Estanglie, Merde et Northumberland. Les Bretons de l'est, ou Logriens, se soumirent ; ceux de l'ouest, ou Cambnens, retranchés dans leurs montagnes (pays de Galles), firent une belle résistance (légende du roi Arthur) et maintinrent leur indépendance.

Les Angles et les Saxons étaient païens, des missionnaires envoyés de Rome les convertirent au christianisme et à la civilisation (voy. ci-dessus, >age 167-171). Au neuvième siècle, les sept royaumes {heptarckie) se fonirent en un seul et formèrent le royaume d'Angleterre.

Les Danois. — Comme les Francs du continent, les Anglais eurent beaucoup à souffrir des invasions des Northmans, qu'ils appelaient les Danois, Vaincus par Alfred le Grand (871-901) et Athelstan (925-940), les Danois reparurent plus nombreux sous les faibles successeurs de ces deux grands princes. Un de leurs chefs, Canvi, chassa le roi saxon Elhelred et régna sur l'Angleterre de 1015 à 1036. Les Saxons parvinrent toutefois i replacer sur le trône un des fils d'Ethelred, Edouard le Confesseur (1041).

Les Normands. — Edouard étant mort sans postérité (1066), les Anglais proclamèrent roi le Saxon Harold. S'appuyant sur les liens de la parenté et sur une vieille promisse d'Edouaïd, GruiUaume, duc de Normandie, revendiqua pour lui la couronne d'Angleterre, passa le détroit avec

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jBOOOQ hommes, battit les Saxons à Senlac, près d'IIastings, tua Haroid (1066) et se fit reconnaître roi d'Angleterre.

Pour récompenser ses compagnons d'armes, Guillaume dépouilla les vaincus et donna leurs biens a ceux qui l'avaient suivi. Les Saxons dépouillés s'en allèrent, sons le nom d'ouHauoSj mener la vie de proscrits au fond des bois. Dans le pillage général, le roi eut soin de se faire la part, du lion. Toutes les villes lui furent attribuées; il prit tous les domaines des anciens rois et plus de mille propriétés parmi les plus belles et les plus ricbes en -bois. Il eut soin, en outre, de tenir ses barons dans une étroite dépendance.

Les Plantagenets. -— Ses successeurs furent encore plus puissants que lui. L'un de ses arrière-petits-fils, Henri II Piantagenet, devint, par béritage, mariage et conquête, roi d'AngleteiTe et d'Irlande, duc de Normandie, d'Aquitaine et de Guyenne, comte du Maine, d'Anjou, de Touraine, de Poitou, de Limousin.

La Grande Charte. ~ Se sentant tout-pnissanls, les rois furent tentés d'abuser de leur pouvoir. Henri II essaya de restreindre les privilèges de son clergé; mais il se heurta à la résistance du primat Thomas Becket et échoua. Richard, et plus tard son frère Jean, ne se firent aucun scrupule de dépouiller et d'emprisonner leurs sujets. Les lords, c'est-àdire les grands seigneurs et les prélats, trop faibles pour lutter isolément, se coalisèrent, et, profitant des embarras de Jean, qui venait d'être battu sur le continent, l'obligèrent à signer la Grande Charte. Le prince s'en- ^a^ea à ne plus lever d'impôts sans le consentement des lords et des évoques réunis en Parlement, et à n'emprisonner personne sans le jugement de ses juges naturels.

Jean, et plus tard son fils, Henri III, tentèrent de détruire la charte. Les barons tinrent bon, et ils aggravèrent la situation de la monarchie en la forçant de souscrire aux statuts d'Oxford (1258), qui faisaient passer la meilleure partie du gouvernement entre les mains du Parlement.

Le Parlement ne comprenait tout d'abord que les lords et les évèques; en i265, il s'accrut des députés des bonnes villes. La nation s'y trouvait donc représentée tout entière. Le premier de tous les peuples de l'Europe, les Anglais, entraient en possession de ce qu'on a appelé le régime parlementalité ou représentatif. i

lie» aiveiitariers normands.

a Le peuple normand était un peuple mixte, où Télémerit neustrien dominait de beaucoup Télément Scandinave. Sans .doute, à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures tfn forme d'écaillés, avec leurs ca,sques pointus et leurs nazaires, .on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Gepen- ;dt(Pt ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient

plus alors, parmi eux, personne qui entendît le danois... Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Bâtard sont purement français

» Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par TEglise et malgré TEglise. Le héros de cette race, c'est Robert V Avisé. (Guiscard, 'Wise.)

» La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils pussent butiner grand'chose les uns sur les autres. 11 leur

Guerriers normands du onzième siècle, d'après la tapisserie de Bayeux.

fallait donc aller, comme ils disaient, gaaingnant par TEurope. Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au onzième siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. Chaque passe des fleuves, chaque poste doounant avait sa tour ; à chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec ses valets et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l'homme

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par-dessus. Il n'y avait pas beaucoup à gaaigner en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés, mais de plus affublés, en pèlerins, de bourdons et de coquilles; ils prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors à qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de Compostelle : on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains pèlerinages : il n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups de lances à faire sur le chemin et l'absolution au bout du voyage...

» C'est un pèlerinage qui conduisit les Normands dans l'Italie du Sud, ot. ils devaient fonder un royaume. Il y avait là trois débris, trois ruines de peuples : des Lombards dans les montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an i006, des pèlerins normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres... Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du Cotentin, Tancrède de Hauteville, qui font la conquête de l'Italie méridionale et fondent le royaume des Deux-Siciles. » (MicHELET, Histoire de France^ ch. IL)

Guillaume le Conquérant.

« Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035- 1087). Le fils de Robert le Diable, Guillaume le Bâtard (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes), était de basse naissance du côté de sa mère qui était la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point*. Il eut d'abord bien de la peine à mettre à la

1. Mais il punissait souvent d'une manière sanglante ceux qui se permettaient de railler la tache de sa naissance. Un jour qu'il attaquait la ville d^lençon, les assises s'avisèrent de lui crier : la peau! la peau! la peau! ei de battre des cairs, pour faire allusion au métier du boorçeoi? de Falaise, dont Guillaume était le petit-ûls. Maître de la redoute où s'étaient enfermés les insulteurs, le duo leur fit aussitôt couper les pieds et les mains et lancer leurs membres par ses irondeuTS au dedans des murs de la ville.

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raison ses barons qui le méprisaient, mais il en vint à bout. C'était un gros homme chauve, très brave, très avide* et très mge, à la manière du temps, c'est-à-dire horriblement perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne, son tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en sortant d'un dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur cettô province. L'Anjou et la Bretagne, déchirés par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force, aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le fameux théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui. enseignait à l'école monastique du Bec, parlait de ce mariage entre parents. Il ordonna de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval boiteux : « Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il, » fournissez-m'en un autre. » Guillaume comprit le parti qu'il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lai-même à Rome et le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché. Lanfranc réussit : Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.

» C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Eglise romaine, déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VU. Leurs projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir. Celle-ci, pour n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au saint- siège. Les Anglo-Saxons, d abord dociles aux papes et opposés par eux à l'Eglise indépendante d'Ecosse et d'Irlande, avaient pris bientôt cet esprit d'opposition qui était, ce semble, nécessaire et fatal en Angleterre.

1. « Guillaume était le dernier, mais le plus terrible des vieux Normands. Cet homme énorme avait une force prodigieuse, une physionomie sauvage, une bra- ▼oure désespérée, des colères terribles, des vengeances sans pitié. Il semblait que l'esprit des mtrépides loups de mer du Nord, oui ne vivaient que de pillage, fdt incarné en lui... Sa nature sauvage se dévoila aans une des aventures de sa j«inesse. Avec cinq soldats seulement, il mit en déroute quinze cents Angevins, et, aussitôt après, on le vit traverser le champ du combat, tenant d'un air de défi son faucon à la main, comme si, pour lui, la chasse et la guerre ne faisairat qu'un. » (Green, Histoire du peuple anglais, 1. II, ch. m.)

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Mais cette opposition n'était point philosophique, comme celle de la vieille Eglise irlandaise, au temps de saint Golomban et de Jean TErigène. L'Eglise saxonne, comme le peuple, semble avoir été grossière et barbare. » (Michelet, id,)

li'Anglelerre au temps du roi Edouard.

a L'Angleterre était depuis des siècles un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord : Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être donné rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons ; les plus vaillants de ceux-ci étaient devenus têtes de loup^ comme on appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Edouard le Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et élevé en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, ne put faire ni bien ni mal * . Mais le peuple

1. Le vrai Macbeth. — On a fait un mérite à Edouard d'avoir aidé le jeune Malcolin, fils de Duncan, à renverser le tyran Macbeth. On ne connaît guère aujourd'hui Macbeth que par le drame de Shakespeare. Le vrai Macbeth est tout différent de celui de la légende et de la poésie. M. James Darmesteter a contribué à le réhabiliter. — En 1040, Duncan et Thorfinn se disputaient la couronne d'Ecosse. Tous deuxf étaient princes de la famille royale. Il était alors aussi difficile qu'il l'est aujourd'hui de discerner la bonne cause de la mauvaise. Macbeth, maormor, c'est-à-dire grand bailli de Moray, prit parti pour Thorfinn qui, néanmoins, succomba. Macbeth, lui aussi, avait des droits à la couronne. Il avait épousé une noble veuve, Gruoch, qui lui apportait en dot trois vengeances à tirer de Duncan : celle de son premier mari, brûlé vif dans son château ; celle de son frère unique assassiné ; celle de son grand-père Kenneth IV, roi d'Ecosse, détrôné et tué par Malcolm II, grand-père de Duncan. Duncan s'étant avancé jusqu'au district de Moray, Macbeth attaqua et défit son armée. Le roi fugitif fut tué dans un lieu appelé la Boutique du Forgeron, Aucun témoignage n accuse Macbeth de ce crime.

Le vainqueur fut proclamé roi d'Ecosse. Il régna dix-huit ans et rendit l'Ecosse prospère, si l'on en juge par les vers du chroniqueur :

Bex Macaheda decem Scotiae septemque fit anni«, Jn cujus regno fertile tempus erat.

Ce prince sut, en effet, protéger les bonnes villes contre le brigandage des chefs de clans. Les lois qu'il édicta contre la noblesse guerrière, nous révèlent une espèce de Louis XI écossais. Bien assis sur son trône, Macbeth se rendit en pèlerin à Rome, y sema les aumônes parmi les pauvres, et, dit la chronique, « travailla toujours au profit de la sainte Eglise. » Il réprima, en 1045, une révolte de Crinian. père de Duncan. Neuf ans plus tard, le jeune Malcolm, soutenu par EUlouard le Confesseur et par Siward, comte de Northumberland, attaqua Macbeth avec une armée considérable. Vaincu et fugitif, le malheureux roi tint quatre ans encore dans le nord de l'Ecosse. Enfin, il fut écrasé et tué à Lufanan, près d'Aberdeen, et Malcolm fut proclamé roi d'Ecosse. Tel est le vrai Macbeth. En vain, l'histoire le défend, la légende et la poésie Tout voué à une éternelle exécration..

lui a su gré de son bon vouloir et a regretté en lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un court entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami des Normands, plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un puissant chef saxon nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les Danois, mais qui, dans la réalité, régnait lui-même ; possédant, par lui ou par ses fils, le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Edouard, et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son cousin Béorn, et le pauvre roi Edouard n'avait pu venger ce meurtre. Les Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les fils de Godwin devinrent maîtres, et l'un d'eux^ nommé Harold, qui avait, en effet, de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible roi pour se faire désigner par lui pour son successeur. » (Michelet, id.)

lia conquête normande.

Guillaume espérait néanmoins succéder à Edouard : il avait, lui aussi, obtenu du prince une promesse de succession; de plus, il avait forc^ Harold, que la tempête avait jeté sur les côtes de Normandie, à jurer sur les saintes reliaues qu'il l'aiderait à obtenir le trône d'Angleterre.

La nouvelle au couronnement d'Harold, suivant immédiatement celle de la mort du roi, mit Guillaume en une violente fureur, et il se {)répara à défendre sa cause par les armes. Tout d*abord il en appela au jugement du pape, Alexandre II. Accusé de pariure, Harold fut condamné sans avoir été entendu. A Tinsligation d'Hildebrand, qui dirigeait la politique dn saint-siège, l'Angleterre fut adjugée aux Normands. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard béni et un cheveu de saint Pierre.

L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule d'hommes d'armes affluèrent, de tous les côtés, près du duc de Normandie, qui eut bientôt une armée de plus de 60000 combattants. Un moment retenue par les vents contraires, Texpédition aborda à Pevensey, le 28 septembre 1066. En sautant sur le rivage, Guillaume tomba : « Dieu nous garde ! c'est oa mauvais présage », s'écria-t-on autour de lui. — « Qu'avez-vous? répondit Guillaume en se relevant. Sachez que i'ai saisi cette terre dé mes mains, et, par la splendeur de Dieu, tant qu'il y en a, elle est à nous. » Auconc armée saxonne ne s'opposa au débarquement. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé à repousser une invasion de Norvégiens que dirigeaient son propre frère, Tostig, et le roi Harald Hadrada. Vainqueur

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à Stanford-Bridge, près d'York, il arriva trop tard pour repousser les Normands; il n'était pas, du reste, en force pour se mesurer avec Guillaume. Il se retrancha sur la colline de Senlac, petit contrefort des Dunes du Sussex, près de Hastings, et attendit Tattaqae des Normands qui ne se fit pas attendre.

Bataille de Senlac (H octobre 1066). — <c Le duc profita des brumes matinales d'un jour d'octobre pour amener ses bommes par les falaises d'Hastings jusqu'au mont Telbam. C'est de ce point que les Normands aperçurent l'armée anglaise, massée derrière des retranchements et des palissades, sur la hauteur de Senlac. Des marécsiges protégeaient sa droite ; à sa gaucbe, plus exposée, étaient groupés les hus-carls (gardes du corps) d'Harold. Ces hommes armés de pied en cap, maniant des haches énormes, entouraient le dragon d'or du Wessex et l'étendard du roi. Le reste du terrain était couvert par la foule des paysans à demi armés qui, à l'appel de Harold, étaient accourus pour combattre l'étranger. Ce fut contre le centre de cette position formidable que Guillaume déploya ses chevaliers normands, tandis qu'il ordonnait aux mercenaires venus de France et de Bretagne d'attaquer l'ennemi sur les flancs.

» Une charge générale de l'infanterie normande commença la bataille. En avant chevauchait le ménestrel Taillefer, qui lançaiten l'air et rattrapait son épée en entonnant la Chanson de Roland, Ce fut lui qui, le premier, frappa l'ennemi, ce fut aussi lui qui tomba le premier. Mais les Normands se ruaient en vain contre la puissante palissade derrière laquelle les combattant^ anglais maniaient la hache et la javeline aux cris sauvages de ; « Arrière ! arrière! » ils furent repoussés. La cavalerie lancée en avant dut reculer, le duc rallia de nouveau ses troupes et les ramena à la fatale barrière. Toute l'ardeur guerrière qui fermentait dans cet homme du Nord, toute la valeur déchaînée qui l'avait jadis entraîné sur les pentes du Val-des-Dunes quand il châtia ses vassaux rebelles, s'unit en ce jour avec le sang-froid, l'opiniâtre persévérance, l'esprit inépuisable en ressources qu'il avait montrés contre le roi de France à Mortemer et à Varaville. Bes troupes bretonnes, embourbées dans les marais, commencèrent à se débander, et le bruit courut que le duc était tué. « Je vis », s'écria Guillaume en enlevant son casque, « et avec l'aide de Dieu je serai vainqueur. »

» Exaspéré par la résistance des Anglais, le duc lança son cheval droit vers l'étendard. Quoique désarçonné, il frappa de sa

terrible massue Gyrth, frère du roi, et coucha à ses côtés un autre fils de Godwin, Léofwine. Démonté pour la seconde fois, il jeta à terre un cavalier qui avait refusé de lui céder son cheval. Au milieu du tumulte et des cris de cette bataille, il réussit à changer en moyen de victoire la fuite qu'il avait déjà une fois arrêtée. Dans leur attaque désespérée, les Normands avaient réussi à briser la barrière, mais ils étaient tenus en échec par une véritable muraille de boucliers. Guillaume, par un semblant de fuite, entraîna une partie des forces anglaises à quitter ce poste avantageux. Se retournant alors contre ses ennemis débandés, il les mit en pièces^ traversa la ligne de défense et se rendit maître du plateau central, tandis que Français et Bretons arrivaient de l'autre côté par Tautre flanc. A trois heures, la colline semblait prise : à six heures, le combat continuait encore avec acharnement autour de Tétendard que les hus-carls aux abois défendaient sans faiblir. C'est là que plus tard fut placé le grand autel de l'Abbaye de la Bataille. Un ordre du duc réunit alors ses archers à l'avant-garde et les flèches se mirent k pleuvoir sur les combattants massés autour de leur roi. Au moment où le soleil se couchait, un trait atteignit l'œil droit de Harold ; il tomba au milieu des enseignes royales et la bataille se termina par une mêlée désespérée autour de son corps. Quand la nuit vint protéger la fuite des Anglais, le conquérant planta sa tente à l'endroit même où son rival était tombé, et il « s'assit pour manger et boire au milieu des morts. » (Grkkn*, Histoire du peuple anglaiSf 1. II, ch. iv, traduction Monod, Pion et C*«.)

La spoliation des vaincus. — La plupart des mesures adoptées par Guillaume après sa victoire montrent le désir qu'il avait de régner en successeur des rois Alfred et Edouard. Il ne fit de changement ni dans les lois, ni dans les coutumes ; les privilèges de Londres furent reconnus par un édit royal. Le prince s'efforça même d'apprendre la langue anglaise afin de

1. Green (John-Richard), historien anglais, né à Oxford en 1837, mort à Menton en 1882, fut d'abord prêtre de l'église anglicane et dirigea une des plus ionportantes paroisses de Londres. Accablé de fatigue, il résigna ses fonctions et accepta le poste de bibliothécaire de Lambeth. Il put, dès lors, se livrer tout entier à ses travaux historiques. Son ouvrage le plus populaire est V Histoire abrégée du peuple anglais, qui se recommande par un style chaud et coloré, une profonde connaissance des sources et^une remarquable impartit^lité.

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pouvoir rendre lui-même la justice à ses nouveaux sujets. Mais deux choses s'opposaient à ce qu'il régnât pacifiquement : les Saxons ne pouvaient se persuader que, en une seule bataille, ils avaient été subjugués pour toujours ; de leur côté, les soldats de Guillaume ne pouvaient admettre qu'ils eussent combattu à Hastings pour que leur chef s'arrangeât avec les vaincus. On leur avait promis des dépouilles, ils les attendaient.

La révolte des Saxons, pendant qu'il était en Normandie, changea les dispositions de Guillaume. Pour réduire les rebelles, il avait besoin de ses hommes d'armes. Pour tenir dans l'obéissance un peuple prêt à lui échapper, il lui fallait une armée puissante capable de réprimer, en un moment, toute tentative d'insurrection. Il introduisit alors en Angleterre l'organisation militaire de la féodalité. Il n'était possible d'entretenir une telle armée que par une vaste confiscation du sol. Guillaume ne recula pas devant une telle mesure. L'Angleterre tout entière fut mesurée et décrite ; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés aux dépens des Saxons*, et le résultat consigné dans le livre noir de la conquête, le doomesday booh ou livre du jugement. — Ce livre et des chroniques du temps nous ont conservé les noms des aventuriers qui eurent leur part de la conquête. « Voulezvous savoir, dit la chronique de Broraton, abbé de Jorval,

Les noms des grands delà la mer Qui vinrent avec le conqiierour, William Bastard de grànt vi^our?

C'est Mandeville et Daudeville, Oufraville et Donfreville, Mohun et Bohiin, Mortain et Malvoisin, Morville et Colleville, Eville et Clevilie, Ver et Vernon, Dammer et Dommon, etc.

D'autres chroniques renferment des noms d'une saveur moins aristocratique.

Bonvillain et Boutevillain, Trousseloup et Troussebout, Œil-de-bœiif et Front-de-bœuf...

1. Il ne faut pas croire, cependant, que tout fut enlevé aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservèrent leurs biens, et cela dans tous les comté-*. Un seul est porté pour -quarante et un domaines dans le comté d'York. (Hallam.)

Ailleurs, on voit des Guillaume le Chartier^ Hugh le Tailleur, Robin le Bouvier, etc. Passés en Angleterre à la suite de Guillaume, ces charretiers, ces tailleurs, ces bouviers se trouvèrent un beau jour maîtres et seigneurs. Le conquérant, pour se faire des soldats.

Donna castels, donna titels, Donna terres as vavassors.

A la nouvelle que le prince récompensait si largement ses fidèles, il vint de France de nouveaux flots d'émigrants, non seulement des hommes bons à faire des hommes d*armes, mais encore des clercs tonsurés en quête d'une abbaye ou môme d'un évéché. Chacun cherchait à gaaingner. L'Angleterre était devenue pour les gens d'outre-mer comme ces terres nouvellement découvertes que l'on va coloniser, qui appartiennent à tout venant. Suivant un vieux dicton en rimes, le premier sire de Cognisby, nommé Guillaume, était arrivé

De Basse-Bretaigne Avec son épouse Tifaine, Sa servante Manfa Et son chien Hardi-Gras.

Comment tut traité le clergé saxon.

Dans Tordre religieux, la spoliation ne fut ni moins violente, ni moins complète. Le primat Stigand, chassé de son siège archiépiscopal de Cantorbéry, fut remplacé par Lanfranc, qui changea la simple suprématie at> tribuée jusqu'alors au siège de Guntorbéry sur les évêcnés anglais en une autorité effective. Il put ainsi accomplir plus facilement les réformes qu'il s'était proposées à l'égard de l'épiscopat. Presque tous les prélats et abbés saxons furent changés et leurs places données à des clercs normands. Malheur aux prêtres et aux moines oui ne se soumettaient pas aux nonveaux dignitaires I on les pliait à l'obéissance à coups d'épées et à coups de lances.

« Le couvent de Glastonbury, dans la province de Sommersel, après la déposition de son abbé de race saxonne, avait été donné à Toustain, moine de Caen. Toustain, suivant la coutume des autres abbés normands, avait commencé par diminuer la portion de nourriture de ses religieux pour les rendre plus maniables ; mais la famine ne fit que les irriter davantage contre le pouvoir de celui qu'ils qualifiaient hautement d'intrus. L'abbé,

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