L'ANGLETERRE DU V« AO X1I1« SIÈCLE
par esprit national, voulait que ces moines saxons apprissent à chanter les offices d*après la méthode d*un musicien célèbre dans la Tille de Fécamp, et les Saxons, autant par haine de la musique normande que par habitude, tenaient au chant grégorien. Ceux-ci, ayant manifesté, en plein chapitre, leur ferme résolution de ne pas changer, le Normand se leva furieux, sortit, et revint aussitôt à la tète d une compagnie de gens armés de toutes pièces.
» A cette vue, les moines s'enfuirent vers Téglise et se réfugièrent dans le chœur, dont ils fermèrent la porte. Les soldats qui les poursuivaient essayèrent de la forcer. Pendant ce temps, quelques-uns d'entre eux escaladèrent les piliers et, se plaçant sur les solives qui couronnaient la clôture, commencèrent l'attaque à coups de flèches. Les moines, réfugiés près du maître autel, se glissaient dessous ou se tapissaient derrière les châsses et les reliquaires, qui, leur servant de rempart, reçurent les flèches lancées contre eux; le grand crucifix de Tautel en fut hérissé de toutes parts. Bientôt la porte du chœur céda aux efforts de ceux qui Tébranlaient, et les Saxons, forcés dans leur retraite, furent chargés à coups d'épées et de lances ; ils se défendirent de leur mieux avec les bancs de bois et les candélabres de métal ; ils blessèrent même quelques soldats ; mais les armes étaient trop inégales : dix-huit d'entre eux furent tués ou blessés mortellement, et leur sang ruissela sur les degrés de Tautel. Un autre historien annonce qu'il pourrait mentionner beaucoup d'aventures semblables, mais qu'il aime mieux les passer sous silence comme également pénibles à raconter et à entendre. » (Aug. TmKRRY, la Conquête de l'Angleterre , 1. VI.)
lies OuttaiTiTs.
a Dans les provinces du Nord, la population demi-saxonne, demi-danoise, garda longtemps son ancien esprit d'indépendance et de fierté un peu sauvage. Ce n'était pas sans appréhension que les rois normands voyageaient au delà de l'Humber, et un historien de la fin du douzième siècle assure qu'ils ne visitaient jamais cette partie de leur royaume sans conduire avec eux une armée de soldats aguerris. C'est en effet dansée Nord que se recrutèrent ces bandes à'outlaws, en rébellion continuelle contre l'ordre social établi par la conquête. L'histoire ne les a point
compris ; elle les a flétris d'un nom qui écarte d'eux tout intérêt, du nom de séditieux, de voleurs et de bandits. Mais que ces titres, odieux en apparence, ne nous en imposent point; dans tout pays subjugué par l'étranger, ils furent ceux de braves, qui, en petit nombre, se réfugièrent sur les montagnes et dans les forêts, laissant l'habitation des villes à qui supportait fesclavage. Si le peuple anglo-saxon n'eut -pas le courage de suivre cet exemple, il aima du moins ceux qui le lui donnaient et il les accompagna de ses vœux. Pendant que des ordonnances, rédigées en langue française, prescrivaient de traquer l'homme mis hors la loi, l'homme des forêts, comme un loup, de le poursuivre de canton en canton par la hvêe et par le criy il circulait des chansons anglaises en l'honneur de cet ennemi du pouvoir étranger qui avait, disait-on, pour trésor la bourse des comtes, et pour troupeaux les daims du roi. Les poètes populaires célébraient ses victoires, ses combats, ses stratagèmes contre les agents de l'autorité. On chantait comment il avait lassé à la course les gens et les chevaux du vicomte, comment il avait pris l'évêque, l'avait rançonné à mille marcs et forcé d'exécuter un pas de danse dans ses habits pontificaux. »
Le principal théâtre des exploits des outlaws était la grande forêt de Scherwood, qui s'étendait de Nottingham au centre du comté d'York. Au temps de Richard Cœur de Lion, c'est-àdire plus d'un siècle après la conquête, elle servait encore d'asile aux Saxons réfractaires. Partout chassés, poursuivis, traqués comme des bêtes fauves, ils se maintenaient invincibles dans les bois de Scherwood, grâce à leur nombre et à leur organisation militaire. Au lieu de labourer pour des maîtres, ils couraient les taillis « gais et libres » comme s'exprimaient de vieux refrains.
Robin 0ood.
Le roi de cette immense forêt se nommait Robert Hode ou Robin Hood ; les chansons populaires en faisaient un comte ou tout au moins le petit-fils d'un comte. Il était né « dans le bois verdoyant, au milieu des lis en fleurs, » et c'était dans les bois qu'il vivait à la tête d'une centaine d'excellents archers, redou- 4able aux comtes, aux vicomtes, aux évêques et aux riches abbés d'Angleterre, mais chéri des fermiers, des laboureurs, jdes veuves et des pauvres gens. Il accordait paix et protection