‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 38 sur 66 · ANGLETERRE DU V« AU XIII*» SIÈCLE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE DU V« AU XIII*» SIÈCLE

à tout ce qui était faible et opprimé, partageait avec ceux qui n avaient rien les dépouilles de ceux qui s^engraissaient de la moisson d'autrui, et, selon la vieille tradition, faisait du bien (( à toute personne honnête et laborieuse. »

Robin Hood était le meilleur cœur et le plus habile tireur d'arc de toute la bande; et, après lui, on citait Petit-Jean, son lieutenant et «on frère d'armes. La tradition nomme encore quelques-uns de ses compagnons, tels que Mutch, le fils du meunier; le vieux Scathlocke, et un moine appelé frère Tuck, qui combattait en froc, et pour toute arme se contentait d'un lourd bâton. Ils étaient tous d'humeur joyeuse, ne visant point à s'enrichir, mais seulement à vivre de leur butin, et distribuant aux pauvres tout ce qu'ils avaient de superflu. Quoique ennemis des riches et des puissants, ils ne tuaient point ceux qui tombaient entre leurs mains, et ne versaient le sang que pour leur propre défense, leurs coups ne tombaient guère que sur les gens de la police royale et les gouverneurs des villes et des provinces, que les Normands appelaient vicomtes et les Anglais schériffs ; (( Bandez vos arcs, disait Robin Hood, et essayez-en les cordes ; » dressez une potence ici près; et malédiction sur celui qui » fera grâce aux schériffs et aux sergents I »

Les aventures surprenantes de ce chef de bandits du douzième siècle, ses victoires, ses stratagèmes et ses évasions, furent longtemps le seul fond d'histoire nationale qu'un homme du peuple en Angleterre transmit à ses fils, après l'avoir reçu de ses aïeux. L'imagination populaire prêtait au personnage de Robin toutes les qualités et toutes les vertus du moyen âge. Il passe pour avoir été aussi dévot à l'église que brave au combat, et l'on disait de lui qu'une fois entré pour entendre un office, quelque danger qui survînt, il ne sortait jamais qu'à la fin. Ce scrupule de dévotion Texposa une fois à être pris par le schériff ; mais il trouva moyen d'échapper, et même, à ce que dit la vieille histoire, un peu suspecte d'exagération, ce fut lui qui prit le schériff.

Robin Hood ne fut pas seulement renommé pour sa dévotion aux saints et aux jours de fête; lui-même eut, comme les saints, son jour de fête dans l'année et dans ce jour, chômé religieusement par les habitants des hameaux, il n'était permis de s'occuper de rien, sinon de jeux et de plaisirs. Au seizième siècle, cet usage était encore observé; et les fils des Saxons et des Normands prenaient en commun Jeur part de ces diver-

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tlssements populaires, sans songer qu'ils étaient un monumejat de la vieille hostilité de leurs aïeux * .

La tradition vulgaire est que Robin Hood périt dans un couvent de femmes où, un jour se trouvant malade, il était allé demander des secours. On devait lui tirer du sang, et la nonne qui devait faire cette opération, ayant reconnu Robin Hood, la pratiqua sur lui de manière à le tuer. Dès qu'il fut mort, la troupe dont il était le theî et filme se dispersa ; et Petit- Jean, son fidèle compagnon, désespérant de se maintenir en Angleterre, se rendit en Irlande où il prit part aux révoltes des indigènes contre les conquérants normands^. (D'après Augustin Thierry, Histoire de la conquête de l'Angleterre.)

lies successeurs de Ciulllauiiie le Conquérant.

Dans lé pillage de l'Angleterre, le nouveau roi s'était fait la part da lion. Il s'était réservé les plus beaux domaines, la plupart des villes et des forêts. Aussi fut-il le roi le plus riche de son temps. Il en fut aussi le plus puissant, car il avait eu soin de tenir son baronnage et son clergé dans la plus étroite dépendance.

Son fils, Guillaume II, le Roux (1087-1100), qui lui succéda, poussa encore plus loin le despotisme. Il mourut à la chasse, et l'on dît partout que le diable avait emporté son âme.

Pour supplanter son frère aine, Robert Courte-Heuse, alors parti pour U croisade, le troisième fils du Conquérant, Henri i^r (1100-1135), qu'on a nommé Beauclerc^ c'est-à-dire l'habile, Je scribe, le vrai Normand, promit tout à ses barons, à son clergé, à ses sujets saxons. U leur octroya une sorte de charte qui posait des limites au despotisme établi par la conquête; les impôts injustes qui avaient appauvri l'Eglise étaient abolis; les taxes arbitraires levées sur le baronnage étaient changées en redevances régulières; et les droits du peuple, quoique vaguement mentionnés, n'étaient pas méconnus. Henri parlait même de remettre en vigueur la loi du bon roi Edouard, si chère aux Saxons; et, pour se concilier l'affectioa des vaincus, il avait épousé une petite-nièce d'Harold, Mathilde d'Ecosse. Malheureusement, son fils Guillaume « l'Atheling », comme les Anglais appelaient tendrement le fils de leur Mathilde, périt dans le naufrage de

1. En faisant sa tournée pastorale, l'évèque anglican Latimer arriva le soir du» yne petite ville près de Londres et ût avertir qu'il prêcherait le lendemain, parce que c'était jour de fête. Le lendemain, il trouva les portes de Téglise fermées. Ayant envoyé chercher les clefs, un homme vint lui dire qu'on ne pouvait venir l'entendre, parce que c'était le jour de Robin Hood, et que les paroissiens étaient partis au loin couper des branches pour la décoration de la fête. L'évèque fat obligé de laisser la place aux archers habillés de vert, qui jouaient sur un Uié&tre de feuillée les rôles de Robin Hood, de Petit-Jean et de toute la bande.

2. Le fameux roman d'Ivanhoé de Walter Scott a rendu populaire en France le personnage de Robin Hood.

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la Blanche-Nef^^ et la succession des rois normands se trouva mise en question.

. Etienne de Blois (1135-1154), petit-fils de Guillaume le Conquérant par sa mère Adèle, disputa le trône à sa cousine Malhilde, fille de Henri l^r. U s'ensuivit une guerre civile qui foula horriblement les populations >, mais dont le clergé et la noblesse profitèrent pour travailler a leur émancipation.

Henri II Plantagenet (1154-1189), fils de Mathilde, qui succéda à Etiemne, prétendit régner en maître absolu, comme les premiers rois normands. Il essaya de restreindre les privilèges de son clergé, mais il

1. Naufrage de la « Blanche-Nef » (1120). — Au moment où le roi allait s'embarquer à Honfleur, un Normand, appelé Thomas, vint lui dire : « C'est sur » le vaisseau de mon père que le vôtre passa en Angleterre quand il alla com- I battre Hairold; je vous prie de m'accorder la même faveur : j'ai pour votre » service un excellent navire qu'on appelle la Blanche-Nef. » Le roi répondit qu'il avait fait choix d'un navire, mais qu'il lui conOerait volontiers ses fils et leur cortège. Trois cents personnes s'embarquèrent sur la Blanche-Nef : c'étaient des hauts barons el de grandes dames. Ils firent donner du vin aux matelots et chassèrent avec dérision les prêtres qui voulaient bénir le vaisseau.

Cependant, la nuit était venue ; les jeunes princes pressaient le patron Thomas de rejoindre la nef du roi qui élait déjà bien loin. Thomas, ivre comme son équipage, s'engagea au milieu de rochers à fleur d'eau ; presque aussitôt, son navire vint frapper contre l'un d'entre eux et s'entr'ouvrit. On entendit un cri affreux, immense, unique, et la Blanche-Nef sombra immédiatement. Guillaume Atheling eût pu s'enfuir dans la chaloupe, mais entendant la voix de sa sœur Mathilde, il refusa de s'éloigner, et tant de gens se précipitèrent dans le frêle esquif, qu'il s'abîma avec son fardeau. Deux hommes seulement s'attachèrent sur la grande vergue : le boucher Bérold et le jeune Godefroy de l'Aigle. Ils aperçurent un homme relevant la tête au-dessus de l'eau : c'était le pilote Thomas. — « Qu'est » devenu le fils du roi ? » leur cria-t-il. « Il n'a point reparu, ni lui, ni son frère, * ni aucun des leurs », répondirent les naufragés. « Alors, malheur à moi I » s'écria Thomas, et il se laissa glisser au fond de la mer.

Le jeune Godefroy, ne pouvant supporter le froid de cette nuit de décembre, recommanda à Dieu son compagnon, s'abandonna à la vague et ne reparut plus. Bérold, qui était un pauvre liomme, protégé par son habit de peau de mouton, conserva seul la vie entre tant de monde. Recueilli le matin par des pécheurs, ce fut par lui qu'on apprit cette terrible catastrophe. — Personne n'osait en faire part au roi. Un enfant alla se jeter à ses pieds et lui révéla le naufrage de la Blanche-Nef, Aux premiers mots, Henri tomba à terre comme foudroyé. (D'après Orderic Vital.)

2. Souffrances du peuple anglo-saxon. — Les Normands enlevaient tous ceux qui paraissaient avoir quelque bien, hommes et femmes, et, quand ils les tenaient emprisonnés, pour leur tirer de l'argent, ils leur infligeaient des tortures comme jamais martyr n'en éprouva. Ils les pendaient par les pieds, la tête audessus de la fumée. Les uns étaient pendus par les pouces, d'autres par la tête, et on leur attachait aux pieds des objets enflammés; à quelques-uns, ils serraient la tète avec des cordes jusqu'au point d'enfoncer le crâne ; d'autres étaient jetés dans des cachots remplis de serpents, de crapauds et d'autres reptiles ; d'autres étaient mis en chambre de crucette, c'est-à-dire dans un coffre court, étroit et peu profond, garni à l'intérieur de cailloux pointus, où le corps se trouvait serré jusqu'à la rupture des membres. Dans plusieurs châteaux, il y avait un instrument horrible appelé rachentège^ que deux ou trois hommes pouvaient à peine porter. C'était une poutre à laquelle était fixé un anneau tranchant en acier. Cet anneau était destiné à entourer le cou d'un homme, de sorte qu'il ne pouvait plus ni s'asseoir, ni se coucher, ni dormir, et qu'il lui fallait supporter le poids de chaînes énormes qui l'attiraient vers le sol. Ils tuaient, par le supplice de la faim, des milliers de personnes... {Chronique saxonne.)

échoua devant la résistance dn primat Thomas Becket. Il fut plus heureux contre la noblesse qu'il soumit à Timpôt de Vescuage (argent du bouclier). En payant cette taxe, la noblesse était sans doute affranchie du service militaire personnel, mais sa puissance féodale s'en trouvait diminuée, car le roi pouvait se passer d'elle et l'asservir à son gré, maintenant qu'il avait de l'arçent pour solder des mercenaires étrangers.

Clercs et barons se tinrent tranquilles sous le règne de Richard Cœur de Lion (1189-1199) dont ils redoutaient la fermeté et, peut-être, la férocité. Ils devaient prendre leur revanche sous son frère Jean sans Terre.

lie roi «iean.

(( Quelque souillé que soit l'enfer, la présence seule de Jean y serait une souillure. » Ce terrible jugement des contemporains est devenu le verdict de Thistoire. Jean possédait les brillantes qualités des princes de sa maison. Passionné pour l'étude, il faisait ses délices des œuvres de Pline et s'entourait d'hommes de lettres; vif, intelligent, aimable, enjoué, il avait un irrésistible pouvoir de séduction, mais, au fond, quel abîme de corruption ! Il incarnait pour ainsi dire en lui tous les vices de sa famille : insolent, égoïste, monstrueusement débauché, il était naturellement cruel, superstitieux, tyrannique; il mentait effrontément et manquait sans hésiter à toutes les lois de Thonneur. Brutal dès son enfance, jusqu'à tirer la barbe, par plaisanterie, à des chefs irlandais venus pour lui rendre hommage ; ingrat et perfide à l'égard de son père, que sa conduite fit descendre dans la tombe blanchi avant l'âge, il trahit son frère Richard et fit assassiner son neveu, Arthur de Bretagne; c'était, du moins, l'opinion généralement répandue dans la chrétienté. Très mauvais mari, il abandonna Hawisia de Glocester, et fut infidèle à Isabelle d'Angoulème; s'agissait-il d'infliger des supplices, sa cruauté allait jusqu'au raffinement ; par son ordre, des enfants mouraient de faim dans les prisons, et des vieillards étaient écrasés sous des chapes de plomb *. Impie jusqu'au cynisme et grossièrement superstitieux, cet homme qui, par mépris pour les prêtres, tournait le dos à la messe, même pendant la cérémonie

1. Tel fut. le sort de l'archidiacre de Norwich, qui avait 08é parler d'exécuter la sentence d'excommunication lancée par le pape contre le roi. Un pieux ermite, qui avait prédit à Jean sa déchéance, fut, par son ordre, attaché à la queae d'an cheval fougueux. Ayant exigé d'un juif une somme de dix mille marcs, il lui fit arracher une dent chaque matin, jusqu'à ce que le malheureux eût donné caution pour le paiement. Une de ses plaisanteries favorites était de faire accrocher des pendus aux colonnes du lit de sa femme Isabelle.

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