‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 40 sur 66 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

IaJL CWVWLMHATEOK CHBÉTIElVrVE ET FÉODAI^E

Quoique agitée par les passions les plus -violentes et les plus malsaines, la partie du moyen âge, qui s'étend du douzième au quatorzième siècle, ne peut être considérée comme une époque barbare. C'est le temps, au contraire, où se révèle la civilisation française, où la langue se Forme, où le §oût s'épure, où l'esprit s'aiguise, où le pays se pare « de sa robe blanche 'églises ».

L'enseignement au moyen âge. — Dans la société du moyen âge, il n'y avait guère que les clercs, c'est-à-dire les ecclésiastiques, qui fussent instruits. Eux seuls étaient capables de donner l'enseignement : les moines le donnaient dans leurs couvents ; les prêtres séculiers, dans des écoles établies auprès des cathédrales et des églises paroissiales. Le programme d^alors comprenait ce qu'on appelait les sept arts libéraux, c estâ-dire la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique; mais la science qui dominait alors toutes les autres était la théologie, et l'art de démontrer, par la dialectique, les vérités révélées qu'enseignait la théologie, s'appelait la scolastique, La scolastique eut pour principaux représentants Abaiiard, Pierre Lombard, Albert le Grand, Duns Scott, saint Thomas d'Aquin.

Les universités. — Vers le treizième siècle, on vit, dans les principaux centres intellectuels, les maîtres et les étudiants se former en corporations ou universités. Chaque université avait ses statuts ou règlements, sa juridiction propre, ses chefs, dont le principal était le recteur. Ses pri- 'vilèges émanaient soit de l'autorité royale, soit de l'autorité pontificale. Les principales universités furent, au moyen âge, celles de Pans, Oxford, Toulouse, Montpellier, Salamanque, Bologne, Cambridge, Vienne, Upsal, etc.

La poésie. — Longtemps il n'y eut que les gens d'église qui fussent assez instruits pour écrire, et encore ils n'écrivaient qu'en latin ; le français était pour eux une langue vulgaire, indigne de tout intérêt. Mais, peu à peu, les laïques ee décidèrent à composer et à écrire, et ils ne se firent aucun scrupule de se servir de cette langue vulgaire, si méprisée des gens d'église. Les poètes du moyen Age s'appelèrent d'un nom qui signifie inventeurs, trouveurs : trouvères dans le nord, troubadours dans le midi.

Les trouvères ont surtout produit des chansons de gestes^ c'est-à-dire des récits d'aventures chevaleresques. Ces chansons s'appellent aussi

Si8 LECTURES HISTOBIQUES.

romans, parce qu'elles sont écrites en langue romane, le français d'alors. Les plas célèbres chansons de gestes sont : la Chanson de Roland, Otjier le Danois, les Quatre fils Aymon^ Gérard de Roussillon, le Voyage de Charlemagne. Longtemps Charlemagne et ses pairs défrayèrent la poésie populaire, mais, vers la fin du douzième siècle, un trouvère champenois, Chrestien de Troyes, mit à la mode Arthur de Bretagne et les chevaliers de la Table Ronde. Les plus célèbres chansons se rapportant aa fabuleux roi de Cambrie sont : Perceval le Gallois, le Chevalier au Lion, Lancelot du Lac, le Saint-Graal.

Les poètes du midi, ou troubadours, s'adonnèrent surtout à la poésie lyrique, et produisirent des sirventes, sorte de poésies satiriques ou guerrières, des tensons ou dialogues, des sonnets, des aubades, des sérénades, des ballades, etc. Les troubadours étaient soit d'obscurs vassaux u'ennoblissaient leurs talents, soit de nobles seigneurs comme Bertrand le Bom, vicomte d'Hautefort, soit même des princes souverains comme Richard Cœur de Lion. Ils composaient leurs poèmes dans la langue d'oc, tandis que les trouvères usaient de la langue d'oïl.

Les trouvères et les troubadours s'en allaient parfois de château en château, chantant des vers de leur composition; mais, le plus souvent, ils se faisaient représenter par des jongleurs (du latin joculatores, amuseurs), qui non seulement chantaient leurs poèmes, mais encore divertissaient

I attention fatiguée des auditeurs, en faisant des tours de passe-passe, en exhibant des ours, des singes et des animaux savants.

Le théâtre. — C'étaient là les plaisirs intellectuels de la vie de château. Dans les villes épiscopales, on en avait d'autres ; on allait au théâtre. Le théâtre avait alors pour but l'édification des fidèles, pour scène l'égfise elle-même, pour sujets la vie des saints ou la Passion du Christ. Ces pièces se nommaient Mystères,

Le clergé ayant fermé le sanctuaire à ces représentations, parfois irrévérencieuses, il se forma, parmi les artisans et les marchands des bonnes villes, des confréries qui se proposaient de jouer les Mystères en dehors du temple. La plus célèbre de toutes était la Confrérie de la Passion.

L'histoire. — Longtemps les clercs eurent seuls le privilège d'écrire l'histoire, et ils récrivaient en latin. Le premier écrivain de génie fut un 'laïque, un grand seigneur, le sire de Villehardouin, l'un des héros de la quatrième croisade. Il écrivit, en prose française, l'histoire de la Conqueste de Constantinople, et, comme coup d'essai, accomplit un coup de maître.

II en fut de même de Joinville, dont la Vie de saint Louis fut un chefd'œuvre, qui laissa bien loin derrière lui les pâles et sèches chroniques des moines du moyen âge.

' Les sciences. — Au treizième siècle, les sciences sont encore dans 'l'enfance. On croit que le soleil tourne autour de la terre. Vastrononie se confond avec V astrologie, science menteuse, qui prétend enseigner à lire dans les astres la destinée des hommes. La chimie n'est encore que Valchimie, qui croit pouvoir découvrir le moyen de changer tous les métaux en or. Les alchimistes n'ont pas trouvé l'or; mais le hasard leur a fait découvrir parfois, au fond de leurs creusets, des corps nouveaux ou queluues propriétés de corps déjà connus. Ainsi on leur doit l'antimoine, le bismuth, l'alcali volatil, le phosphore, le zinc, certaines couleurs minérales et végétales, la poudre à canon, etc.

Voyages. — Vers le même temps, de grandes découvertes s'accoBh .plissaient dans le domaine de la géographie. Vers 1246, le moine Plan 'Carpin s'avançait jusqu'au cœur' de l'Asie ; le même voyage était accompli

LA CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE. 5l9

par André de Longjiimeau (1248), Rubruqnis (1253), et d'autres encore. Le plus célèbre voyageur de l'époque fut Marco Polo, qui, durant un séjour de vingt-quatre ans en Asie, explora l'Arménie, la Perse, la Tartarie, la Chine ou Cathay, entendit parler du Japon ou Cipango, et vit les côtes des îles Malaises, de Tlndo-Cbine et de l'Inde.

Architecture. — L'architecture est le grand art du moyen âge. Jamais la France n'a compté autant d'architectes de génie qu'aux onzième, douzième et treizième siècles. Nos premières belles églises furent construites dans le stvle roman y caractérisé, comme l'architecture des Romains, par l'arc de plein cintre. Les principaux monuments romans sont Saint-Germain-d es- Prés à Paris, Saint-Hilaire à Poitiers, Saint-Trophirae à Arles. Mais bientôt au plein cintre succéda l'op'ire, formée de deux arcs de cercles qui se coupent pour produire un angle plus ou moins ai^u, et alors on vit s'élever les magnifiques cathédrales de Paris, d'Amiens, de Reims, de Bourges, de Strasbourg, la Sainte-Chapelle de Paris, la collégiale Saint-Urbain de Troyes, édifices admirables, qui, vus de loin, semblent sortis plutôt de Técrin de l'orfèvre, que des mains des maîtres-maçons. Si dans l'église romane, lourde et massive, tout semble tendre à la force et à la solidité, tout aii contraire, dans l'église ogivale, vise à l'élégance et à la légèreté.

Peinture et sculpture. — L'architecture était, au moyen âge, l'art par excellence. Les autres lui étaient subordonnés, et ne travaillaient que pour sa gloire. La sculpture lui ciselait les façades de ses cathédrales, la peinture enluminait ses fenêtres; l'orfèvrerie, la tapisserie, hi broderie enrichissaient ses sanctuaires; mais, que de beautés encore à admirer dans €88 auxiliaires du grand art ! Les imagiers ou tailleurs d'images (c'est ainsi que se désignaient les sculpteurs d'autrefois) étaient parfois de vrais et de grands artistes. Les paincturiers n'avaient d'autre prétention que de « couvrir de bonne et idoine peinture » les autels et les statues des saints ; mais ils montraient, à l'occasion, un vif sentiment de l'art, quand on les chargeait de composer les vitraux d'une rosace ou d'une fenêtre de cathédrale.

La musique. — Ajoutons que c'est du moyen âge que nous vient la musique. Les Grecs et les Romains ne paraissaient pas avoir connu ce que nous appelons Vharmonie, c'est-à-dire l'accord de plusieurs sons différents ^t simultanés. Au onzième siècle, un moine, nommé Guy d'Arezzo, ayant trouvé une méthode commode pour noter la musique, les clercs, qui presque tous étaient musiciens, en profitèrent pour perfectionner les chants d'église. A côté du plain-chantf qui avait jusqu'alors régné sans rival, il y eut le déchant, cest-à-dire des combinaisons d'harmonie. Le déchant pouvait être à deux, à trois, à quatre parties. Cette découverte devait ouvrir la voie à la musique moderne.

20 EXTRAITS ET ANALYSES lies fêtes ecclésiastiques au moyen ài^e.

Les joies du temps passé. — Le rôle que l'Eglise a joué dans la politiç|ue, au moyen âge, a été considérable ; celui quelle a joué dans la société a été peut-être plus considérable encore. Il ne faut pas s'en élon-

ner. Elle recevait Thomme à sa naissance, le gaidait, le consolait, Tinstniisait darant sa vie, et le conduisait ainsi jusqu'au tombeau.

La vie des populations du moyen âge a été dure et triste : elle a été marquée par bien des souffrances, bien des misères ; mais nos pères n'ontils connu que les larmes? N'ont ils pas eu aussi leurs joies et leurs rires? Si Ton s'en rapporte au témoignage aes anciens, on a su se divertir au bon vieux temps d'aussi bon cœur qu'à présent. Seulement, tandis qu'aujourd'hui chacun prend son plaisir où bon lui semble, le plaisir naissait jadis à l'ombre de l'Eglise, sous l'œil vigilant du clergé. Qu'on nous permette de dire quelques mots des anciennes fêtes du moyen âge, si fortement empreintes de religion, et parfois si bizarres.

Et tout d'abord, parlons de ces grandes solennités du culte catholique qui enivraient le peuple d'encens, de lumière et d'harmonie. Avec quelle joie nos pères voyaient le retour de ces brillantes cérémonies où, pour tromper un moment leurs misères, s'étalaient les belles chapes de brocard, les belles croix d'or, les chandeliers de vermeil, les ciboires, les tabernacles, toutes ces richesses amoncelées depuis des siècles dans les trésors des sacristies ! Ces jours-là, toutes les cloches étaient mises en branle. On les entendait, les unes graves et majestueuses, les autres vives, ailées et rapides, s'élancer des beffrois des nombreuses églises* ; et il faut avouer que ce concert en valait bien d'autres. Heureux nos pères, si l'amour des cloches n'eût pas chez eux dégénéré en manie et donné parfois naissance à des procès singuliers ! — « D'où viens-tu? disait un vieux dicton. — De Troyes. — Qu'y fait-on? — On sonne. » On sonnait jadis beaucoup dans certaines villes, non seulement par deuil, par allégresse, par habitude, mais encore par malice et par esprit de vengeance. C'était, parmi les gens d'église, à qui posséderait les cloches les plus grosses et pourrait faire taire la sonnerie voisine. Rien de plus fameux que le procès des chanoines de la cathédrale de Troyes avec les religieux de l'abbaye de Saint-Loup. Ceux-ci, qui possédaient des cloches fort sonores, se faisaient un malin plaisir de troubler, par leurs carillons, le chapitre épiscopal pendant les offices. L'affaire, portée devant le parlement de Paris, se termina par une sentence digne du roi Salomon. Les chanoines étaient autorisés à faire fondre des cloches plus grosses que celles des religieux, et à leur rendre la pareille, si bon leur semblait.

1. Voy. le beau passage de V. Hugo sur la musique des cloches {Notre-DvM de PariSj liv. III, ch. ii).

Tel est, en effet, le caractère du bon vieux temps, de mêler le sacré au profane et le sérieux au grotesque. De même se glisse parfois, dans les églises de Tépoque, quelque petite gargouille qui rit ou grimace au milieu d'un groupe d'anges ou de saints en prière.

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Une gargouille salirique ; un chantre au moyen âge. (Eglise Saint-Urbain de Troyes.)

Caractère bizarre des fêtes du moyen âge. — Ce mélange de grave et de plaisant, de componction et de gaité, était surtout frappant dans les fêtes religieuses du moyen âge. Le peuple d'alors était rude, i^oraat, grossier, naïf, mais le clergé ne le dédaignait pas ; il se proportionnait à sa faiblesse. Pour frapper ses sens en même temps que son esprit, pour rendre en quelque sorte visibles les mystères et les légendes du christianisme, il accompagnait les cérémonies religieuses d'un appareil théâtral et de représentations scéniques, qui faisaient à la fois la joie des petits et des grands.

« Les fêtes d'alors étaient nombreuses. L'énumération faite par le concile de Toulouse, en 1229, montre qu'avec cinquantedeux dimanches et cinquante jours de fêtes, plus d'un quart de Tannée se passait en cérémonies religieuses. Notons que, à la différence de ce qui se passe aujourd'hui, presque toutes ces fêtes étaient effectivement chômées, non seulement sous des peines canoniques, mais sous des peines temporelles : amende ou prison,

» L'année chrétienne commençait avec la naissance du Christ, àNoèl, Ce jour-là, on installait dans les églises une crèche, avec le bœuf et l'âne réchauffant de leur souffle le divin enfant. A la maison, le chef de la famille prenait une grosse bûche, et, après l'avoir promenée dans le logis, la mettait solennellement dans le foyer autour duquel la famille était réunie : on allumait des feux sur les collines; les enfants trouvaient dans leurs sou-

522 LECTUKKS HISTOBIQUKS.

liera les présents du petit Jésus. Ou voit que ces usages sont loin d*ayoir disparu de nos joura. — Daas certaines villes, on faisait plus. A Ëvreux, par exemple, douze clercs, représentant six juifs et six païens, se rangeaient dans le chœur; on leur proposait de reconnaître le mystère de Tlncaroation ; sur leur refus et pour les convaincre, on faisait défiler une mascarade, où figuraient tous les prophètes qui avaient annoncé la venue du Christ : Moïse avec son front cornu, Balaam sur son âne, les trois Hébreux dans la fournaise, les sibylles païennes, les douze apôtres. Chacun de ces personnages chantait des prophéties, auxquelles répondaient des cantiques. A la fin, les douze mécréants se déclaraient convertis. » (Rambadd, Histoirede la cmlisatwny t. P'.)

Ix»r8 de VEpipkanie^ une compagnie nombreuse, figurant le cortège des rois mages, partait d'une des églises de la ville, précédée d'une étoile. En chemin elle rencontrait le roi Hérode à qui elle demandait des nouvelles du Messie nouveau-né ; puis, se dirigeant vers la cathédrale, elle y trouvait une crèche magnifique, où elle offrait ses dons : avertie ensuite par un ange, elle revenait à son point de départ, en passant par Tune des portes de la ville, afin d'éviter Hérode.

A la fête des Innocents, on croyait honorer Tenfance en lui livrant Toffice et le chœur. Ce jour-là, les enfants de chœur, ayant à leur tète un petit évoque qui officiait pontificaleraent, occupaient les stalles hautes, et les chanoines les basses.

A Reims, à la fête du Carême, tous les chanoines sortaient en procession, chacun d'eux traînant un hareng par une ficelle, uniquement occupé de marcher sur le hareng du chanoine qui précédait et d'empêcher le chanoine qui suivait de marcher sur le sien.

Le jour de Pâques, dans certaines églises, à matines, on représentait la scène des Trois Maries au tombeau du Sauveur.

A la Pentecôte, à tierce, pour figurer le Saint-Esprit, les enfants de chœur faisaient descendre des voûtes un pigeon blanc couronné de fleurs, puis jetaient des fleurs rouges, pour simuler les langues de feu qui étaient descendues sur les apôtres. — A Rouen, au moment du Gloria, on lâchait des oiseaux avec dés bonbons attachés aux pattes.

A certaines fêtes de l'année, les chantres de l'église de Troyes, en chantant le cantique Audite^ cœli, quœ loqwor, poussaient, snr le mot Gomoirhœ, un cri si épouvantable, qu'on eût pu croire que le feu du ciel s'abattait sur leurs têtes.

lia fête de l'âne. — « La fête de Tâne fut introduite en l'honneur de la fuite en Egypte : on la célébrait avec solennité, dans certaines églises, le jour de Noël. Une belle jeune fille, placée avec un enfant dans les bras, sur un âne richement cnharnaché, se dirigeait en procession vers une église, suivie du clergé, dont quelques membres représentaient les prophètes Balaam, saint Jean-Baptiste, Nabuchodonosor, la Sibylle et d'autres personnages. Lorsqu'elle était arrivée près de l'autel, on célébrait la messe durant laquelle tous les chants du chœur se terminaient par un braiement. Au lieu de prononcer Vite missa est, l'officiant se mettait à braire, et les assistants lui répondaient de même ; puis on chantait les louanges c(e l'âne dans un hymne bouffon :

Eh ! sire âne, car chantez, Belle bouche rechignez :

Vous aurez du foin assez Et de Tavoine à planté.

» Ces choses se faisaient sérieusement, et nous-mêmes, dans notre enfance, nous avons pu voir des processions ou des fêtes qui, aujourd'hui, font naître le sourire sur nos lèvres, mais qui excitent encore la dévotion. Personne ne riait en Allemagne, quand le prêtre, après la messe d'installation, descendait de l'autel pour prendre sa mère et faire avec elle un tour de valse, ni quand les chanoines se mettaient à jouer à la balle ou à la toupie. » (Cantu, Histoire universelle.)

La fête des fous. — Mais toutes ces cérémonies, si bizarres et si choquantes qu'elles nous paraissent, n'étaient rien à côté de la fameuse fête des fous, cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le christianisme, comme l'adieu de l'homme à la sensualité. Cette fête se célébrait de Noël à TEpi* phanie et avait pour héros les clercs et les prêtres eux-mêmes. Ceux-ci, travestis en femmes, en gens d'armes, en fous, en animaux, se réunissaient dans la cathédrale, où ils élisaient un archevêque des fous. Après avoir conduit le nouveau dignitaire en procession dans la ville, ils revenaient dans l'église pour célébrer une messe grotesque, au milieu des danses et des chansons licencieuses. C'était, dit V. Hugo, « un effrayant cha- » rivari de blasphèmes et d'énormités, que celui de toutes ces » langues échappées, langues de clercs et d'écoliers contenues le

» reste de Tannée par la crainte du fer chaud de saint Louis. » Les autels étaient chargés de viande; on buvait, on jouait dans l'église et l'on brûlait de vieilles savates en guise d'encens.

Ces farces scandaleuses excitèrent souvent Tindignation des membres éclairés du clergé. 11 se trouvait pourtant des doc- .teurs pour démontrer qu'une solennité de ce genre était agréable à Dieu. « Nos ancêtres, disait l'un d'eux, furent prud'- » hommes et très saints, et pourtant ils célébraient la fête des » fous. Nous avons tous un grain de folie qui a besoin de » s'évaporer. Ne vaut-il pas mieux qu'il fermente à l'église, j» sous les yeux du Très-Haut que dans nos maisons? La » sagesse est liqueur si forte et nous sommes d'un verre si » fragile que nous ne saurions la contenir ; il faut donc donner » un peu d'air à ce vin généreux pour dimiuuer sa vigueur, » afin qu'il ne tourne pas à mal. » (Du Tillot, Mémoires pour servir à l'histoire de la fête des fous,)

Les mystères. — Des fêtes dramatiques au drame chrétien, il n'y avait qu'un pas. Comme jadis la tragédie grecque, notre vieux drame sortit du culte religieux et des cérémonies du sanctuaire. Le but qu'il se proposait était de continuer hors de l'église l'enseignement de la chaire. C'était la traduction visible et matérielle des vérités que le clergé avait mission de répandre parmi le peuple. On appelait mystères ces sortes de représentations. Représenter un mystère, c'était faire œuvre pie. Les plus graves personnages ne dédaignaient pas d'y prendre part.

Au quinzième siècle, Nicolas Molu, prêtre jacobin de Troyes, remontrait à ses concitoyens, dans l'assemblée générale des habitants que, depuis plus de sept ans et à leur prière, il avait joué le personnage de Jésus, qu'il avait fait de grands frais de costumes, délaissé et abandonné ses prédications pour étudier son personnage. L'assemblée lui accorda vingt livres tournois d'indemnité.

Tout d'abord, les mystères se jouèrent dans les églises; mais quand, au treizième siècle, l'autorité ecclésiastique ne voulut plus de représentations dans le lieu saint, on monta les théâtres sur la grande place des églises. Il se forma alors dans les bonnes villes parmi les gens de métier des confréries pour représenter ces drames religieux. La plus célèbre fut la C<mfrêne de la Passion. Les prêtres continuèrent toutefois de composer les mystères : ils étaient machinistes au besoin.

Une salle de spectacle au moyen âge. — Le théâtre se composait généralement d'un grand écbafaud a trois étages, représentant le paradis, la terre et Tenfer. Le paradis, qui occu|)ait l'étage supérieur, était fait « en manière de trône ». Dieu le Père y siégeait, entouré des neuf chœurs d'anges, rangés en ordre par gradins. L'enfer était à l'étage inférieur. L'entrée en était épouvantable à voir. C'était une grande gueule de dragon, qui s'ouvrait quand les diables voulaient entrer ou sortir. La terre, placée à l'étage intermédiaire, se. divisait en un grand nombre d'échafauds, qui figuraient diverses maisons, villes et contrées, avec des écriteaux de peur de méprise. Le long du théâtre se trouvaient les limbes, figurés par une tour carrée à jour. L'église, pour la plus grande gloire de Dieu, prêtait ses tapisseries pour la décoration. La plupart des costumes étaient empruntés à la sacristie, et surtout, lorsqu'il s'agissait de représenter Dieu le Père, nulle chape, nulle étole ne paraissait assez magnifique dans la garde- robe épiscopale.

Les acteurs étaient, à l'origine, très nombreux, parfois plusieurs centaines pour une pièce. Quand l'un d'eux avait cessé ae parler, il allait s'asseoir sur l'un des bancs rangés des deux côtés de la scène.

Jusqu'à la fin du quinzième siècle, les femmes n'étaient pas admises à jouer des rôles. Dans le Mystère de sainte Catherine, en 1434, c'était un notaire, maistre Didier, qui faisait sainte Catherine. A Metz, en 1485, « un

i'eune barbier, nommé Lyonard, était un très beau fils, et ressemblait à une >elle jeune fille ; il fit le personnage de sainte Barbe si prudemment et si dévotement, que plusieurs personnes pleuraient de compassion. » (Ram-

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