‹ Le moyen âge (395-1270) Choix de lectures historiques, accompagnées de résumés, d'analyses, de notes explicatives et bibliographiquesChapitre 42 sur 66 · On connaît les vers de La Fontaine · texte numérisé non relu

On connaît les vers de La Fontaine

Bans Athènes auti-efoi?, peaple vain et léger. Un oratear, voyaiU sa patrie en danger, Conrnt à la tribniie...

11 parla fortement f^nv le commun ^alat. On ne l'écontait pas. L'orateur recourut A ces figures violentes.

Qui savent exciter les âmes les plus lentes : Il fit parler les morts, tonna, dit ce au'ii pu Le vent emporta tont, personne ne s'emut.

Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour. • Gérés, pommença-t-il, faisait voyage un jour

Avec l'anguille et Thimudelle.

Un fleuve les arrête, et l'anguille en nageant.

Comme l'hirondelle en volant.

Le traversa bientôt. > L'assemblée ù l'instant Cria tout d'une voix : • Et Gérés, que fit-elle ?

— Ge qu'elk fit? Un prompt courroux »

L'anima d'abord contre vous.

Quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse.

Et du péril «jui le menace.

Lui seul, entre les Grecs, il négligea l'effet!...

oreilles. Alors il en profitait pour faire pénétrer dans leur esprit des vérités sérieuses et utiles. Un jour, il venait de déclamer «outre la malice des femmes; et comme plusieurs de celles qui se trouvaient là commençaient à se révolter : « Voulez-vous » maintenant, dit-il, que je vous parle de la femme honnête? » Je vais vous parler de cette vieille que j'aperçois endormie... » Pour Dieu! si quelqu'un a une épingle, qu'il la réveille : » ceux qui dorment au sermon se gardent bien de dormir à » table * . »

Les frères Prêcheurs et frères Mineurs s'entendaient à semer •dans leurs sermons foule de traits historiques et satiriques. Aussi le peuple, séduit, captivé, se portait en foule sur leurs pas et leur faisait des triomphes faciles. L'un d'eux, Etienne de Bourbon, qui vivait au treizième siècle, avait composé, à l'usage de ses confrères, un recueil d'exemples à l'appui de tous les sermons qu'ils pouvaient avoir à prononcer. C'est du moins ce qu'il nous apprend par le titre même de son ouvrage, Ti^actatus de diversis materiis prœdicabilibus*. Il a fait entrer dans son recueil d'exemples tous les récits moraux qu'il a pu recueillir et a fait de son livre une sorte de morale en action fort intéressante. Assurément ce que les auditeurs retenaient le mieux dans un sermon, c'étaient les anecdotes dont il était émaillé. Ces histoires édifiantes, ces légendes pieuses se redisaient de bouche en bouche, faisaient le tour du pays, quelquefois allaient plus loin. Chacune d'elles, colportée par des centaines d'auditeurs, était comme un véhicule d'instruction religieuse et morale, qui confirmait tout bon chrétien dans sa foi et dans son devoir.

Les légendes. — « Nous ne croyons pas chose oiseuse, dit Cantu, de citer quelques légendes telles qu'elles étaient débitées ou par des jongleurs pour amuser, ou par des personnes dévotes dans une intention pieuse.

» Saint Bavon, ermite de Gand, rencontre un individu qu'il avait vendu, quand il était dans le siècle. Désespéré, au souvenir d'un si grand crime, il va à lui en disant : « C'est moi

1. Leeoy de la Marche, la Chaire française au moyen âge, Paris, 1886, Laurens.

2. C'est encore M, Leooy de la Marche qui nous a fait connaître ce curieux prédicateur, en publiant pour la Société de THistoire de France les Anecdotes historiques, légendes et apologues tirés du recueil inédit d'Etienne de Bourbon, dominicain du treizième siècle (1877).

» qui t'ai lié, bats-moi, mets-moi en prison, aux fers. » L'autre refuse; puis enfin, vaincu par les instances du saint, il le lie, lui rase la tète, lui serre les pieds avec une corde, et le conduit à la geôle publique. — Celui qui entendait un pareil récit comprenait que l'esclavage était un mal, et compatissait aux souffrances qu'il entraînait. Quel plaisir et quelle consolation surtout pour les serfs !

» Les Lombards, ayant fait prisonnier un diacre près de Nocéra, voulaient l'égorger; mais le prêtre Santulus obtint qu'ils le lui donnassent en garde, offrant d'en répondre sur sa tète. A peine eut-il vu les Lombards endormis qu'il contraignit le diacre à s'enfuir, puis. s'offrit volontairement aux ennemis qui le condamnèrent à mort; mais le bourreau resta le bras levé sans pouvoir frapper, jusqu'à ce que le saint luimême lui eût rendu le mouvement, après lui avoir fait jurer de ne s'en servir jamais pour donner la mort à un chrétien. Alors les Lombards lui offrirent à l'envi des bœufs et des chevaux, fruit de leur pillage; mais il dit : a Si vous voulez » me faire un don, livrez-moi les esclaves que vous avez faits » et je prierai Dieu pour vous. » Et ils les renvoyèrent tous avec lui. — Une autre fois, l'abbé Soranus donne aux prisonniers faits par les Lombards les vivres qui se trouvent dans le couvent; mais, n'ayant plus rien pour rassasier la cupidité des vainqueurs, il est massacré. La compassion inspirée par le dévouement de ces hommes pieux devait sans doute tournera l'avantage des malheureux,

» Un dragon, vomi par l'enfer, infestait les environs de Rouen : l'évêque saint Romain sort pour aller le combattre, accompagné seulement d'un condamné à mort auquel on avait promis la vie. A l'aspect du monstre, le criminel prend la fuite; le prélat, au contraire, lui passe son étole au cou et le force à le suivre docilement jusqu'au moment où les exorcismes le firent disparaître au milieu de l'allégresse universelle. Par ce symbole, on représentait le génie du mal vaincu et dompté; mais le symbole obtenait créance, comme une réalité. En souvenir de saint Romain, le chapitre de Rouen graciait chaque année un condamné à mort, droit précieux au milieu de tant d'abus de la force...

» Quelquefois l'expression défectueuse des arts ou des symboles mal interprétés donnait naissance à des légendes. On représentait saint Nicolas de Mira avec trois catéchumènes près

de lui, plongés dans la cuve baptismale, mais, pour exprimer leur infériorité, ils étaient figurés plus petits que le saint. Le vulgaire vit en eux trois enfants qu un rite impie avait fait plonger dans une chaudière bouillante et que ses prières avaient ressuscites. — Le pourceau placé aux pieds de saint Antoine, pour signifier Tennemi infernal dont il avait triomphé, fournil carrière aux imaginations, qui voulurent interpréter dans un iens vulgaire ce qui était symbolique...

» Beaucoup de ces légendes ont pour objet d'exciter la piété. En Angleterre, Imma est laissé pour mort sur le champ de bataille, et Tunna, son frère, abbé d'un monastère, dit souvent . la messe pour le salut de son âme. Cependant, le jeune homme n'était paa mort ; guéri par les soins de Tennemi, il avait été emmené en esclavage; mais soudain, à Theure de tierce, qui était précisément l'heure où son frère disait la messe, ses fers tombent d'eux-mêmes, et son maître est contraint par ce prodige de lui rendre la liberté. Le récit de ce miracle fut cause que Ton multiplia les sacrifices pour les pauvres défunts.

» Une belle religieuse ne passait jamais devant une image de la Vierge, sans dire un Ave. Elle fut tentée du démon, qui lui fit croire qu'elle serait bien mieux dans le monde, oh, jeune et pleine d'attraits comme elle était, elle serait entourée d'honneurs. La religieuse quitte sa cellule pendant la nuit; mais, en traversant une galerie, elle dit son Ave habituel, et une dame d'un aspect grave se présente soudain à la porte et l'empêche de sortir. Le lendemain, même tentative, môme prière, môme obstacle. Le diable conseilla à la religieuse de ne pas dire l'Ave et de tourner le dos. Elle le fit et put s'enfuir ; mais les Ave précédents ne furent pas perdus. La sainte Vierge couvrit sa faute en prenant sa forme ; tant que la coupable resta dehors, elle continua à ranger pour elle la sacristie, à sonner les cloches, à allumer les cierges, etc. Après avoir passé dix ans dans le monde, la fugitive, prise de remords, forme la résolution de rentrer dans son couvent. Elle part, s'arrête un soir à peu de distance du monastère et s'informe, dans la maison où elle reçoit l'hospitalité, d'une religieuse qui s'est enfuie il y a quelques années ; personne n'a connaissance du fait ; on lui dit, au contraire, que celle qu'elle désigne est un modèle de chasteté et de piété. Au matin, elle gagne la porte du couvent. — «c Qui êtes-vous? » lui demanda-t-on de l'intérieur. — « Une » pécheresse qui vient faire pénitence. — Et moi, reprit la

» portière, je suis Marie que tu as longtemps honorée, et qui, » en récompense, ai caché ton opprobre. » Elle lui raconta le fait, lui rendit ses habits, et la religieuse reprit ses occupations accoutumées. Personne n'aurait rien su de ce qui s'était passé, si elle-même ne l'eût raconté : ce qui fit qu'on l'en estima bien davantage.

» Un moine peignit sur les murs d'un cloître la Vierge admirablement belle, et le diable à ses pieds, d'une laideur difforme. Ce dernier lui apparut et le menaça de sa vengeance, si le jour même il ne lui donnait une autre figure. Le lendemain, quand le diable vint examiner les changements opérés, il se trouva encore plus affreux que la veille. « Puisque tu veux que » nous soyons ennemis, dit-il, nous allons voir comment tu » sauteras d'ici. » Et il le renversa de son échafaudage. Le peintre invoqua la Vierge qui étendit son bras et le déposa tout doucement à terre. Alors le malin, changeant de système, lui inspira l'idée de s'enfuir du couvent avec le trésor de la communauté; mais le fugitif fut atteint et mis en prison. Le diable lui apparut, en insultant à son malheur ; il lui promit toutefois, s'il voulait le faire beau, de le tirer d'embarras. Le pécheur y consentit et aussitôt ses chaînes tombèrent. Les religieux l'ayant trouvé le matin, vaquant à ses occupations, comme si rien ne fût arrivé, voulurent le remettre au cachot; mais que rencontrèrent-ils à sa place dans la cellule? le diable lui-même qui, cédant aux exorcismes, prit la fuite, et saisit par son capuce l'abbé qu'il emporta en l'air. Heureusement, l'abbé, amaigri par la pénitence, glissa tout nu hors de sa robe ; on crut donc que le diable avait commis le vol et le moine ne tint pas sa promesse à son égard.

r » Un homme récitait constamment le chapelet ; mais il fut frappé de mort subite, et le diable l'emporta en enfer. La sainte Vierge, n'entendant pas monter le rosaire habituel, s'enquit de ce qui s'était passé, et, l'ayant appris : « Est-il pos- » sible, dit-elle, que mon fils ait permis qu'il en fût ainsi d'un » de mes serviteurs les plus zélés? » Voulant connaître le motif de cette conduite, elle-dit : « Donnez-moi ma robe d'azur et mon » manteau rose ; » puis elle se rend à la cour céleste. Le Seigneur appelle Satan, et le gourmande; il s'excuse en allégujuit que l'individu n'a pas récité autant de rosaires qu'on le dit. Alors la Vierge de s'écrier : « Eh bien! que tous les rosaires qu'il a «récités soient attachés à la file jusqu'à sa ceinture^ et qu'on

» m'en donne le premier grain; » ce fut par ce moyen qu'elle l'attira du fond de l'abîme jusqu'au Paradis.

» Dans le val de Chiavenna, un rocher, que la terre ne soutenait plus, se renversa sur une de ces grottes d'où l'on tire le marbre serpentin, enfermant sous sa masse un des ouvriers. Après qu'on eut employé inutilement tous les efforts humains pour le délivrer, chacun le pleura comme mort. Un an après, l'exploitation de la carrière ayant été reprise, on fut bien surpris de le retrouver vivant; il raconta que chaque jour, un seul excepté, une colombe était venue lui apporter une nourriture délicieuse. On sut alors que sa femme avait fait célébrer tous les jours une messe, à l'exception d'un seul, oiï elle en avait été •empêchée par une inondation. — Les nombreux miracles en faveur des âmes du purgatoire appartiennent à ce genre de légende.

» Voici un récit qui doit plaire à notre siècle, si fier de sa tolérance. Un sage voyageait en Orient, monté sur sa mule qui portait aussi ses provisions. Un juif, qui allait à pied, fit route avec lui ; ils se mirent à causer ensemble, et le sage demanda à l'autre quelle était sa religion. — « Elle consiste à croire en » notre Dieu, qui nous récompensera, mes frères et moi, pour » avoir dépouillé et tué ceux qui n'ont pas le même Dieu que » nous. — La mienne au contraire, répliqua le sage, m'or- » donne d'aider non seulement mes amis, mais tous les y> hommes et de prendre ma part de tout le mal qui arrive. — » Pourquoi donc, dit le juif, n'agis-tu pas comme tu parles? Tu ».as bien mangé, tu es plein de vigueur et te voilà à cheval, » tandis que je vais à pied, moi qui suis épuisé de faim et de » fatigue. » Le sage descend de cheval, fait boire et manger son compagnon et lui cède sa monture ; mais le juif, à peine à cheval, pique des deux et laisse là son bienfaiteur étonné. Le sage bénit Dieu et poursuit sa route; mais, un peu plus loin, il rencontre le juif tombé de cheval et les membres brisés. Il le relève, le porte dans sa propre maison, où l'autre expire dans ses bras.

» ... Le démon joue un grand rôle dans ces compositions; mais a il n'est pas toujours aussi laid qu'on le dépeint. » Parfois on le trouve serviable, et parfois il échoue dans ses artifices; vaincu souvent, il est réduit à faire pénitence. Tantôt saint Loup tient Satan prisonnier une nuit entière dans la cruche à l'eau où il s'est blotti pour que le saint l'avalât; tantôt saint

Antoine lui crache au visage, après s'être fait servir par lui un festin délicieux. On le voit encore déçu dans les pactes que certains hommes font avec lui pour vendre leur âme, à Taide de stipulations adroites ; ainsi Nostradamus lui a promis son corps, à la condition qu'il n'aura été enseveli ni dans Téglise, ni en dehors de Téglise ; en conséquence il ordonne de le placer dans un trou du mur.

» Ce que Ton s'attendait le moins à trouver dans ces siècles barbares et inhumains, c'est la pitié pour les animaux. Bassano de Lodi donne asile, dans son manteau épiscopal, à un faon poursuivi par des chasseurs. La bienheureuse Véronique de Binasco soignait les poules malades. Un ermite restait les bras levés, absorbé dans la contemplation; une hirondelle vint déposer ses œufs dans le creux de sa main, et, lorsqu'il revint à lui, il n'eut garde de la mouvoir pour ne pas déranger la couvée. Saint Hélénus se fait porter par un crocodile ; sainte Marthe est servie par un dragon, et saint Florentin a pour compagnon un ours qui l'aide à garder les moutons. Saint Macaire, étant en méditation dans sa cellule, entend frapper à la porte; il ouvre et voit une hyène lui apportant son petit qui est aveugle. Le saint prie et le guérit ; alors la hyène lui donne sa mamelle et s'en va tranquillement. Le lendemain, elle revint apportant une peau d'agneau ; mais le saint la gronde d'avoir endommagé la propriété du pauvre, et il n'accepte son présent qu'après avoir reçu d'elle, par signe, qu'elle ne fera plus de tort aux pauvres. » (Cantu, Histoire universelle, t. X. Firmin-Didot et C^e, éditeurs.)

Conmient on apprenait la grammaire latine an onsième «ièele.

Personne, au temps passé, ne contestait à VEglise sa supériorité intellectuelle. Qnand on voulait alor^ désigner nn homme instruit et lettré, on disait de lui « c'est un clerc » (du mot latin clericus, qui signifie ecclésiastique).

Voulant donner des maîtres à la jeunesse de son empire, Charlemagne ne crut pouvoir mieux faire que d'ordonner aux évêques et aux abbés d'ouvrir, auprès de leurs églises cathédrales ou dans leurs couvents, des écoles publiques.

Ces écoles épiscopales et monastiques furent tout d'abord florissantes, mais la plupart disparurent an milieu des bouleversements qui suivirent le partage de l'empire carolingien. 11 était bien difficile de se livrera l'étude dans un temps où l'on était si peu sur du lendemain. Les lettres humaines trouvèrent un asile au fond de quelques cloîtres isolés. En attendant

ipi'elles rayonnassent de nouveau sur le monde, une sorte de mort intellectuelle s'empara de la société. Lorsque la vie, un moment suspendue, eut repris son cours, les maîtres reparurent ; mais c'étaient de bien pauvres maîtres. « En mon enfance, dit Giiibert de Nogent, il y avait encore une si » grande rareté de maîtres d'écoles, qu'on n'en voyait, pour ainsi dire, » aucun dans les campagnes, et qu'à peine on en pouvait trouver dans » les grandes villes ; encore étaient-ils d'une si faiole science, qu'on ne » pouvait les comparer aux clercs, qui sont maintenant errants dans les » campagnes. »

Ce Guiberl de Nogent nous a conservé le souvenir de sa vie d'écolier, et certes elle nous paraît bien triste à côté de celle des enfants d'aujourd'hui. Il y a, dans les pages qu'il a consacrées à l'histoire de son éducation, une résignation et une mélancolie de souvenir, qui serrent le cœur. On verra, par l'aveu de Guiberl, ce qu'il en coûtait, il y a huit cents ans, pour apprendre la grammaire.

« Ma mère m'éleva, dans mon enfance, avec les plus tendres soins... A peine avais-je appris les premiers éléments des lettres que, avide de me faire instruire, elle se disposa à me confier à un maître de grammaire...

» Celui auquel elle me confia avait appris la grammaire dans un âge assez avancé et se trouvait d'autant moins familier avec cette science, qu'il s'y était adonné plus tard ; mais ce qui lui manquait en savoir, il le remplaçait en vertu... Dès que je fus placé sous sa conduite, il me forma à une telle pureté, il écarta si bien de moi tous les vices qui accompagnent d'ordinaire le bas-âge, qu'il me préserva des dangers les plus fréquents... Tandis que les enfants de mon âge couraient çà et là selon leur plaisir et qu'on les laissait de temps en temps jouir de la liberté qui leur appartenait, moi, retenu dans une contrainte continuelle, afi'ublé comme un clerc, je regardais les bandes de joueurs comme si j'eusse été au-dessus d'eux. Même les jours de dimanche et pendant les fêtes des saints, j'étais obligé de subir cette dure règle; Ton m'accordait à peine quelque instant de repos, jamais un jour entier.

» Chacun, en voyant combien mon maître m'excitait au travail, avait espéré d abord qu'une si grande application aiguiserait mon esprit; mais cette espérance diminua bientôt, car mon maître était tout à fait inhabile à réciter des vers ou à les composer selon les règles. Il m'accablait presque tous les jours d'une grêle de soufflets et de coups pour me contraindre à savoir ce qu'il n'avait pu m 'enseigner lui-même.

» Quoiqu'il me retînt avec une si grande sévérité sur toute autre chose, mon maître faisait paraître bien clairement et de

toutes sortes de manières qu'il ne m'aimait pas moins que luimême. Il s'occupait de moi avec une si grande sollicitude, il apportait tant de soin h me préserver de l'influence des mœurs dépravées de quelques hommes qui m'entouraient, il exigeait si peu que ma mère s'occupât de me vêtir d'une manière brillante, qu'il semblait remplir les fonctions non d'un pédagogue, mais d'un père* et s'être chargé non du soin de mon corps, mais du soin de mon âme.

î> Or, j'avais conçu pour lui un tel sentiment d'amitié, quoique je fusse pour mon âge un peu lourd et timide, et qu'il eût plus d'une fois, sans motifs, marqué ma peau délicate de coups de fouet, que, loin d'éprouver la crainte qu'on éprouve communément à cet âge, j'oubliais toute sa sévérité et lui obéissais je ne sais avec quel sentiment d'amour*.

» Un jour que j'avais été frappé à l'école (l'école n'était autre qu'une salle de notre maison), ayant interrompu mon travail pendant quelques heures de la journée, je vins m'asseoir aux genoux de ma mère, rudement meurtri et certainement plus que je n'avais mérité. Ma mère m 'ayant, selon sa coutume, demandé si j'avais encore été battu ce jour-là, moi, pour ne point paraître dénoncer mon maître, j'assurais que non. Mais elle, écartant bon gré mal gré ce vêtement qu'on appelle chemise, elle vit mes petits bras tout noircis et la peau de mes épaules toute soulevée et bouffie des coups de verges que j'avais reçus. A cette vue, se plaignant de ce qu'on me traitait avec trop de cruauté dans un âge si tendre, toute troublée et hors d'ellemême, les yeux pleins de larmes : — « Je ne veux plus, » s'écria-t-elle, que tu deviennes clerc, ni que, pour apprendre » les lettres, tu supportes un pareil traitement. » Mais moi, à ces paroles, la regardant avec toute la colère dont j'étais capable : — « Quand il devrait, lui dis-je,m'arriver de mourir, je )) ne cesserais pour cela d'apprendre les lettres et de vouloir être » clerc. » (GuiBERT de Nogent, Sa vie, collection Guizot, t. IX.)

lies écoles au moyen âge.

Ecoles monastiques. — Au douzième siècle, les études était redevenues prospères. Abbayes et évêchés avaient rouvert

1. Il est à supposer que si Guibert avait pu connaître son père, il eût conçu oo idéal tout différent de la bonté paternelle.

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