Ce sentiment était-il bien sincère
leurs écoles. Les écoles monastiques surtout jouissaient d'une grande réputation.
Il y avait généralement deux sortes d'écoles dans les monastères : celle des exteimes et celle des novices, L*école des externes s'ouvrait aux jeunes gens du pays, qui, sans prétendre au titre de clerc, désiraient acquérir au moins les connaissances les plus élémentaires : la lecture, 1 écriture, le calcul. — L'école des novices, qui ne recevait que des internes, était une sorte de séminaire monacal. On y admettait les jeunes gens qui se destinaient à la vie du cloître et les enfants qui étaient offerts {oblati) par leurs parents dès l'âge le plus tendre et qu'on appelait pour cette raison les oblats.
Ecoles épiscopales. — Dans la plupart des villes, surtout dans les villes épiscopales, l'enseignement public était constitué de la manière suivante. Les connaissances élémentaires se donnaient dans des sortes d'écoles primaires qu'on appelait petites écoles. On y enseignait à lire, à écrire, à chanter et à jeter (c'est-à-dire à compter avec des jetons). — Les grandes écoles correspondaient quelque peu à nos collèges. Les jeunes gens y apprenaient, sous le nom de grammaire, non seulement la science des lois du langage, mais encore la littérature, la rhétorique et la poétique.
Toutes ces écoles, grandes et petites, étaient placées à l'origine sous l'autorité d'un des chanoines de la cathédrale, nommé écolâtre (quelquefois ce rôle était rempli par le chantre^ autre grand dignitaire du chapitre). C'était lui qui nommait et instituait, les maîtres. Dans certaines villes où les écoles épiscopales et monastiques se faisaient concurrence, il avait été décidé^ au treizième siècle, que l'écolâtre de la cathédrale et les écolâtres des monastères se partageraient équitablement le produit des écoles ; mais qu'ils abandonneraient la direction de l'enseignement à un recteur ou grand maître, unique et annuel. En principe, ils devaient le nommer à tour de rôle. Presque toujours, ils choisissaient un prêtre qui fût maître es arts ou licencié, un chanoine, s'il se pouvait.
Le recteur avait pour mission de faire observer le règlement, de prélever les rétributions scolaires, de maintenir le bon ordre et la concorde parmi les membres du personnel enseignant.
Dans certaines villes, il était secondé dans ses fonctions administratives par un maître qui portait le titre de portier des classes. Au moyen âge, le portier n'avait rien de commun avec
nos concierges de collèges, et on eût commis un singulier quiproquo, si Ton se fût avisé de lui crier de tirer le cordon. C'était une sorte de préfet des études ou de sous-principal chargé de la discipline générale des classes. Il avait à sa disposition le magasin de verges; c'était lui qui en fournissait les maîtres et il prélevait, dans ce but, une légère rétribution sur tous les écoliers. Ce qui prouve bien qu'un portier de grande école n'était pas un portier ordinaire, c'est qu'il faisait subir chaque samedi à tous les écoliers un examen sur la grammaire.
A côté du portier venait le prévôt, qui remplissait à la fois les fonctions d'économe et de sacristain. Comme économe, il devait veiller au matériel des classes, c'est-à-dire les fournir de pelles, de balais et d'auges. Il choisissait parmi les écoliers pauvres des enfants robustes qu'on décorait du titre de primitifs. Ceux-ci avaient pour fonction de balayer et de nettoyer les classes, ou, pour mieux dire, de les curer; car le règlement ordonnait que les écoliers fussent toujours assis par terre, sur la paille, afin d'éloigner de leur cœur tout sentiment d'orgueil. Quand le prévôt se piquait de bien faire les choses, la paille était renouvelée deux fois la semaine.
Les maîtres étaient nommés par le recteur. En recevant l'investiture, ils devaient jurer de vivre en bonne intelligence avec leurs confrères, de ne leur faire aucun tort, et surtout de ne pas essayer de leur détourner leurs écoliers.
Les écoles du temps passé étaient loin d'être des palais scolaires. Le plus souvent on les installait dans des granges qu'on aménageait tant bien que mal.
La discipline d'autrefois. — C'était, si l'on en croit les contemporains, une engeance bien difficile à brider que le peuple des écoles au moyen âge. Les maîtres, toutefois, faisaient de leur mieux pour leur faire observer les nombreux articles du règlement, pour leur enseigner la piété, les empocher de se battre ou de faire l'école buissonnière. Pour ne pas manquer les délinquants, ils devaient se choisir, parmi les bons élèves, des aides qui, sous le nom d'exploratevrSj les informeraient de tout ce qui se serait dit et fait à l 'encontre du règlement. Malheur alors aux coupables! La verge allait son train, car c'était la grande recette disciplinaire de l'époque : on n'en connaissait point d'autre. Dès qu'un enfant était surpris en faute, on le faisait comparaître devant ses camarades
assemblés et on lui donnait le fouet dru et ferme, in medio scolarum exTiendo et optime verberando. C'était là, croyait-on, d'un excellent exemple. Il était toutefois resommandé aux maîtres de ne pas se laisser emporter trop loin par la colère, de ne point faire usage du bâton, de ne point frapper le patient du pied ou de la main. La verge! seulement la verge I mais surtout qu'on n'en laissât point manquer la maison.
Ijes livres. — Pendant les quatre ou cinq années que les enfants fréquentaient les grandes écoles, ils n'apprenaient guère autre chose que la grammaire latine. Il est vrai qu'on la considérait alors comme le fondement de toutes les autres sciences. « Sans elle, disaient les règlements, les autres sciences ne sauraient subsister : Grammatica est aliarum scientiai^vm materia et fundamentian, sme quâ ceterae scientiœ subsistere non valent. On commençait par la grammaire élémentaire de Donat; quand on la savait « par coeur et au rebours, » on passait alors au Doctrinal d'Alexandre deVilledieu, qui était une grammaire beaucoup plus complète, écrite en vers latins, et par conséquent fort peu intelligible.
A côté du Doctrinal figuraient les Auctores, les classiques du temps. C'étaient huit ou neuf auteurs moraux, aussi célèbres autrefois qu'ils sont inconnus aujourd'hui. Généralement on se contentait des trois premiers : le Cato ou Catonet^ le Theodolet et le Facet.
. Les élèves, tant à l'école qu'au dehors, étaient soumis à l'obligation de parler latin. Les régents avaient ordre d'y tenir la main. Il est vrai qu'on n'épiloguait pas trop sur l'élégance et la correction. Les enfants qui n'en étaient qu'au Donat, pouvaient se permettre un latin incongim ; les autres étaient tenus d'user de latin congru. Les maîtres n'entendaient pas plaisanterie sur ce chapitre. Gare à l'étourdi qui laissait échapper un mot français! Si le maître l'entendait, si un camarade peu charitable le dénonçait, comme c'était du reste son devoir, ii en était quitte pour quelques bons coups de verge. Ces fautes se reproduisaient si souvent qu'il fallait bien faire des exemples. «Mieux vaut, disait-on, un latin congru qu'incongru; mais mieux vaut encore un latin incongru que le français.»
Les livres coûtaient alors fort cher, car ils n'étaient pas imprimés. Les enfants riches en trouvaient auprès des copistes de profession ; les enfants pauvres étaient réduits à les écrire euxmêmes; aussi se vengeaient-ils souvent de l'affreux texte qu'on
leur donnait à étudier en le rendant plus affreux et plus iacompréhensible qu'il ne Tétait réellement. Les écoliers d'aujourd'hui, qui ont des textes si bien établis et si bien annotés, des éditions si bien imprimées, si coquettes, si pimpantes, sous leurs couvertures gris perle ou havane, ne comprennent pas assez leur bonheur!
Ii*Uiii¥erstté de Paris.
Quand les enfants manifeslaient d'heureuses dispositions pour rétode, et que maîtres et parents espéraient qu'ils deviendraient un jour la gloire de leur patrie ou de l'Eglise, on les envoyait étudier dans une université. La plus célèbre de toutes était l'Université de Paris : elle comptait des milliers d'écoliers divisés, suivant leur origine, en nations. Il y avait « l'honorable » nation des Gaules, « la vénérable » nation de Normandie, <i la très fidèle » nation de Picardie, « la très constante » nation des Anglais.
L'enseignement officiel se composait du triviutn ou triple voie, comprenant la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et du quadrivium ou quadruple voie, comprenant l'arithmétique, la géométrie, 1 astronomie et la musique. C'était ce qu'on appelait les sept arts libéraux. « Chacun d'eux devait être étudié en vue de Vutilité de 1 Eglise : la grammaire, pour com-
Prendre les textes des Pères; la rhétorique, pour déduire les règles de éloquence sacrée; la dialectique pour réfuter les hérésies; l'astronomie, pour déterminer les fêtes mobiles et le calendrier; la musique, à cause du plain-chant. » (Rambaud, Histoire de la civilisation, U !«'.)
Mais, de toutes ces sciences, celle qui était cultivée avec le plus d'a^ deur était la dialectique ou science du raisonnement. Appliquée à la démonstration des choses de la foi, on l'appelait la scolastigue, c'est-àdire la science par excellence de l'école, et on la proclamait la servante de la théologie, ancilla theologiœ,
LUniversité formait comme une vaste corporation intellectuelle. Elle comprenait les maîtres, les écoliers et les suppôts, c'est-à-dire tous ceux qui vivaient des choses de l'enseignement, comme les copistes, les enlumineurs, les marchands de papier et de parchemin, les messagers, les courriers, etc. Elle avait un chef qu'elle élisait chague année, le recteur, personnage considérable qui, dans les actes publics, précédait le nonce du pape et les cardinaux, et qui, dans les processions, marchait accompagné de sergents et de bedeaux, portant des masses d'argent, et lui servant de garde. L'Université avait ses lois ou statuts, ses tribunaux, sa langue propre, qui était le latin. Le quartier de Paris qu'elle occupait s'appelait le Pays Latin.
Les étudiants de l'Université. — Malgré les hautes espérances dont ils se berçaient (quelques-uns ne songeaient ni plus ni moins qu a devenir papes ou évoques), ces écoliers n'étaient pas toujours des modèles de docilité et d'assiduité. En venant étudier à Paris, les enfants de chaque nation appor-
LA CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE. î)39
talent les défauts particuliers à leurs pays; Jacques de Vitry nous fait d'eux un vilain portrait : a les écoliers anglais sont ivrognes et poltrons; les français, orgueilleux et efféminés ; les Allemands, furibonds et obscènes en propos ; les Normands, vains et outrecuidants; les Poitevins, traîtres et avares ; les Bourguignons, brutaux et sots ; les Bretons, légers et inconstants; les Lombards, avares, méchants et lâches; les Romains, séditieux et violents ; les Siciliens, tyrans et cruels ; les Brabançons, voleurs; les Flamands, débauchés. »
Quelque peu flatteur que soit le portrait, il était malheureusement à peu près ressemblant. Lancés dans une grande ville, sans guide, sans surveillance, ces jeunes gens, dont la plupart étaient plus âgés que nos étudiants modernes, faisaient, par leur turbulence, le désespoir des paisibles bourgeois. Gomme de grands enfants, ils se divertissaient bruyamment dans le Préaux-Clercs, vaste prairie s'étendant alors le long de la Seine, depuis l'emplacement de la rue des Saints-Pères, jusqu'à celui de l'Esplanade des Invalides. Ce lieu fut bien souvent le théâtre de leurs bruyantes équipées. Encore s'ils se fussent contentés de troubler par leurs clameurs et leurs espiègleries les pieux religieux de Saint-Germain-des-Prés ! Mais, le plus souvent, on les voyait en ville « quérir vin à quatre et à six, et la science était moins étudiée que le vin du tavernier. » Leur jeunesse se passait à dissiper dans le désordre « le gain de soc et de charrue, » l'argent que leurs parents s'étaient épuisés à leur fournir « pour prix et honneur conquérir » comme disait Rutebeuf. Ne fallait-il pas qu'ils fêtassent leurs saints patrons en général et les protecteurs de chaque nation en particulier? Festoyer était l'emploi de toutes leurs journées, et, quand ils avaient bien bu, qu'ils avaient perdu leur argent et leur raison, ils attaquaient dans les rues les malheureux passants, envahissaient les logis à main armée, enfonçaient et brisaient les portes, faisaient, en un mot, tout ce qu'il fallait alors pour être pendus. Aussi les rixes étaient-elles fréquentes entre les écoliers et les Parisiens. En la seizième année du règne de Philippe- Auguste, naquit par aventure grand noise et véritable bataille. Des écoliers allemands assommèrent un jour (1200), un cabaretier qui avait. osé maltraiter le valet de l'un d'eux. Les bourgeois, ayant à leur tête le prévôt de Paris, attaquèrent les clercs à coups de pierres et de bâtons ferrés ; « faut bien vous conter cette triste histoire. C'était la veille de la saint Martin.
Les étudiants avaient passé ce jour de vacance dans maints lieux de plaisirs. Comme ils avaient commis bien du désordre, les bourgeois se réunirent en armes et les houspillèrent si bien, qu'il y en eut vingt-deux de tués, entre autres Henri, archidiacre de Liège. » A c«tte nouvelle, Philippe-Auguste, qui était très fier de la grande réputation de savoir que TUniversité de Paris s'était faite dans le monde entier, entra dans une violente colère. Il craignit peut-être de voir les savants de Tétranger déserter sa capitale. Toujours est-il qu'il condamna le prévôt à la prison perpétuelle, fit raser les maisons et arracher les vignes des bourgeois les plus compromis, et, pour bien montrer de quelle protection il entendait entourer les maîtres et les écoliers, il scella en leur faveur l'ordonnance suivante :
« Philippe, roi des Français... Nons ferons immédiatement jurer à tous les bourgeois que s'ils voient, à Tavenir, un laïque chercher noise à an écolier, ils en rendront, sans délai, témoignage véritable. S'il arrive qu'an écolier soit frappé d'armes, de bâtons ou de pierres, tous les laïques gui le verront, arrêteront, de bonne foi, le malfaiteur pour le livrer à la justice du roi ; et nul laïque ne se retirera pour ne pas voir le méfait, et éviter d'en rendre témoignage. Soit que le malfaiteur ait été pris en flagrant délit ou non, le roi ou ses officiers feront faire enquête et information par des personnes fidèles, élèves ou laïques; et s'il est prouvé, par l'enquête, qu'il ait commis un crime, le roi ou ses officiers en feront aussitôt justice, quand même le criminel nierait le fait, et qu'il offrirait de se purger par le duel ou par l'épreuve de l'eau.
» Le prévôt du roi, en l'office de sa justice, ne pourra mettre la main sur un écolier, ni le retenir en prison, à moins que le forfait ne soit tellement patent, gue l'écolier doive être arrêté. Dans ce cas seul, la justice du roi le saisira sur le lieu, sans le frapper, à moins qu'il ne se défende. Si le forfait est grand, la justice du roi ira ou enverra pour en connaître.
>' Si l'écolier, qui a été arrêté, ne s'est paç défendu, et si c'est lui qui a reçu l'injure, le roi ou ses officiers lui feront justice.
» Si le prévôt du roi arrête un écolier en flagrant délit, et à telle heure qu'on ne puisse avoir recours à la justice ecclésiastique, l'écolier sera mis en la maison d'un autre écolier, sans injure, jusqu'à ce qu'il soit livré au juge d'éçlise.
» A l'égard des serviteurs laïques des écoliers, qui ne doivent au prince ni droit de bourgeoisie, ni résidence, et qui ne sont pas marchanos, les officiers du roi ne pourront pas mettre la main sur eux, à moins que le délit ne soit apparent. » (Ordonnances des rois de France,, t. I«f .)
Les grèves de l'Université. — Par cette ordonnance, les écoliers obtenaient l'entière jouissance du bénéfice de « clerçie ». Ils n'étaient justiciables que des tribunaux ecclésiastiques. Les officiers royaux ne pouvaient les appréhender au corps, sauf dans le cas de flagrant délit. C'était un privilège considérable dont l'Université se servit plus d'une fois, comme dune arme, contre l'autorité royale.
« Le dimanche gras de l'an 1229, quelques écoliers, s'étant pris de querelle avec un cabaretier du faubourg Saint-Marcel, furent rudement battus par les gens du voisinage accourus au secours du cabaretier: les écoliers, en rentrant en ville avec leurs vêtements déchirés, appelèrent leurs camarades à la vengeance : le lendemain, ils revinrent en force, armés d'épées et de bâtons; ils envahirent violemment le logis du cabaretier, brisèrent tous les pots, répandirent le vin sur le pavé, puis, courant par les rues du faubourg Saint-Marcel, ils assaillirent et laissèrent pour morts tous ceux qu'ils rencontrèrent : hommes ou femmes. Le prieur du moutier de Saint-Marcel, qui était le seigneur du bourg, à la nouvelle de l'injure faite <à ses vassaux, porta plainte au légat romain et à l'évèque de Paris, qui prièrent la reine Blanche de Gastille de ne pas laisser impunie une telle offense. La reine Blanche, avec l'emportement irréfléchi des femmes, commanda au prévôt de Paris et à des routiers qu'elle tenait à sa solde d'aller châtier les auteurs de cette violence, sans faire merci à aucun. Les routiers, trop enclins d'eux-mêmes à toute espèce de cruauté, sortirent de la ville et trouvèrent hors des murs beaucoup d'écoliers jouant paisiblement, lesquels n'avaient pas pris part à la faute de leurs compagnons ; car les auteurs du tumulte appartenaient à ce pays voisin de la Flandre qu'on nomme vulgairement la Picardie. Les soudoyers, bien que les clercs fussent désarmés, tuèrent les uns, blessèrent et dépouillèrent les autres : parmi les morts, on releva deux écoliers riches et de grande considération, l'un Normand, l'autre Flamand. Dès que cette énorme iniquité fut parvenue aux oreilles des maîtres de l'Université, ils suspendirent à l'instant leurs leçons et disputations et s'assemblèrent pour demander justice à la reine et au légat ; mais, ni la reine, ni le légat, ni l'évèque de Paris ne leur voulurent rendre justice. Alors il se fit une dispersion universelle des maîtres et des écoliers : on vit cesser à la fois les enseignements des doctes hommes et l'affluence studieuse des disciples, en sorte qu'il ne resta pas un seul maître de renom en la cité, et la cité demeura privée de la clergie qui fait sa gloire. Les clercs sortirent de Paris, cette nourrice de philosophie et de sapience, en maudissant le légat romain, la superbe reine et leur désastreuse connivence, et la plupart d'entre eux choisirent la cité d'Angers pour métropole de toute doctrine ; d'autres s'en allèrent à Toulouse, à Orléans, à Reims, et jusqu'en Espagne, en Italie et en
CARRÉ. — LECT. HIST. 31
Angleterre, où le roi Henri III leur offrit de grands avantages. » (H. Martin, Histoire de France, d'après Matth. Paris, Grande Chronique, et Do Boulai, Histoire de l'Université.)
L'Université de Paris ayant cessé ses leçons, toute l'Europe s'émut. Le pape Grégoire IX blâma sévèrement l'évêque Guillaume de n'avoir pas soutenu l'Université, et adressa de vives remontrances au jeune roi. « Quand celui-ci vit que l'étude'des lettres et de la pMlosophie cessait parnoi Paris, par quoi sont acquis les trésors de science et de sapience, ce qui vaut et surpasse tous les autres trésors, et qu'elle était ainsi partie de Paris, elle qai était venue de la Grèce à Rome, et de Rome en France, avec le titre de chevalerie, il eut grand peur, ce roi doux et débonnaire, que de si grands et de si riches trésors ne s'éloignassent de son royaume. Le roi manda donc aux clercs de revenir, et leur fit faire réparation de tous les torts qu'ils avaient soufferts de la part des bourgeois. » (Guillaume de Nangis, Chroniques.) Le pape termina celte fâcheuse affaire par la publication d'une nouvelle bulle sur les privilèges et règlements de l'Université. Il y confirmait le droit que s'était arrogé l'Université de suspendre ses leçons, si, une insulte reçue, on ne lui en donnait satisfaction dans les quinze jours.
Maitres et écoliers rentrèrent à Paris, mais ils y trouvèrent une école rivale élevée en face de leurs écoles, jadis si florissantes. Les Frères Prêcheurs avaient profité de la circonstance pour ériger, dans leur maison de la rue Saint-Jacques, un enseignement qui jeta bientôt un éclat extraordinaire, surtout quand il fut dirigé par l'Anglais Alexandre de Haies, l'aulenr du plus ancien traité de théologie (Somme théologique) qu'ait produit il scolastique ; par le dominicain Albert le Grand, si savant qu on le considérait comme un sorcier, et surtout par saint Thomas d'Aquin, dit Y Ange de l Ecole, qui passa, en son temps, pour le premier de tous les logiciens.
Les premiers collèges. — Les écoliers d'autrefois étaient presque tous très pauvres. La plupart vivaient d'aumônes ; quelques-uns se créaient des ressources en se faisant coupeurs de bourses. Le poète Villon, écolier de l'Université au quinzième siècle, faillit être pendu pour vol.
Vers la fin du quatorzième siècle, et surtout au siècle suivant, de pieux personnages fondèrent des collèges et y créèrent des bourses. Le pins ancien de tous fut établi à Paris par un Anglais, dans l'hospice de Notre- Dame, en l'an 1180, pour dix-huit pauvres écoliers; c'est le collège des Dix-huit. En 1209, un certain Etienne Rérot légua une maison pour treize pauvres écoliers, qui prirent le nom de Bons-Enfants Saint-Honoré. Vers le même temps, florissaient les collèges de Saint-Thomas du Louvre, de Constantinople, de Saint-Nicolas du Louvre. Vers 1254, Robert de Sorbon acheta des terrains près du palais des Thermes et de la rue Coupe-Guenle, et y bâtit, pour des étudiants en théologie, une maison qui est devenue célèbre sous le nom de Sorbonne. Puis vinrent, pour ne citer que les pins célèbres, les collèges d'Harcourt (1280), de Navarre (1304), de Monlaigu (1319), du Plessis (1322), etc.
C'étaient, à l'origine, des hospices ou maisons de charité ouverts à la jeunesse indigente, pour lui épargner la honte de tendre la main aux passants ou de faire quelque mauvais coup. « Nécessité fait gens méprendre, et faim saillir le loup du bois. » Plus tard, on y donna renseignement qne les jeunes gens allaient chercher exclusivement sur la montagne Sainte- Geneviève. Comme l'internat était favorable aux études, les collèges furent
bientôt en faveur, et l'on vit s'installer dans ces maisons, à côté des pauvres boursiers, de .riches étudiants, qui payaient pension pour jouir des mêmes avantages.
La rè^le de ces maisons était dure, particulièrement celle de Montaigu, où tout était aigu :
Mont aigu, esprit aigu, dent aiguë.
Les collèges, à celte époque, tenaient à la fois de l'hôpital et de la maison de force. Que dire surtout de leur construction ! Pour ne parler que d'un des plus célèbres d'entre eux, la Sorbonne, c'était une bien pauvre maison, pauper, pauperrima domus.
lia vieille Sorbonne. — « Moins de soixante-dix ans après Robert de Sorbon, il avait fallu reprendre de fond en comble les masures qui avaient servi de chambres aux premiers fondateurs. Mal couvertes, mal closes, éparses çà et là ou à cheval les unes sur les autres, sans air ni soleil, elles ne se soutenaient plus. Dans l'aile construite par Robert, on avait dû faire entrer tout ce qui pouvait y tenir, les écoles, la salle des examens, la salle à manger, qui servait en même temps aux délibérations des résidents, la chapelle, la bibliothèque. La chapelle fut la première construite à part. Vinrent ensuite les écoles extérieures, érigées à l'angle de la rue de la Sorbonne et de la rue des Poirées, et enfin la bibliothèque. Tout cela lentement, modestement. Dix ans après qu'elle avait été ouverte, la chapelle n'avait pas encore de cloche. On ne se montrait pas bien exigeant : on ne demandait qu'une seule cloche, une toute petite cloche, una, nec magna,
» Si simple qu'il fût; le régime de la maison ne laissait pas d'être onéreux. Une part, en outre, était faite régulièrement aux pauvres de la paroisse Saint-Benoît et de la paroisse Saint-Andrédes-Arts. La Société faisait face à toutes ces charges. Elle n'avait pas de dettes. Elle s'était même obligée tout de suite à constituer un fonds de réserve, si l'on peut appeler de ce nom quelques écus qu'on mettait de côté dans le trésor déposé à la chapelle, et qui servaient à répondre aux besoins imprévus, notamment à couvrir les frais des affaires portées en justice ; car la Sorbonne, ayant des voisins remuants et puissants, eut de bonne heure des procès, et dut entretenir des avocats. Mais les fonds courants lui fournissaient bien juste assez pour parer aux dépenses quotidiennes. Les procès- verbaux relatent, à ce sujet, des incidents de ménage naïvement expressifs. On ne donnait pas seule-
a44 LECTURES HISTORIQUES.
ment des livres à la Société, on loi faisait des cadeanx de mobilier. Ud jour, maître Hioart offre une grande pièce de toile, et vite on y taille deax nappes : depuis longtemps, on ne mangeait plus que sur le bois, qui, malgré tous les soins du petit procureur chargé du service, s était imprégné de l'odeur des mets. Un autre jour, maître Palefroy apporte dix-huit couteaux de table dans leur gaine; on leur fait fête, et aussitôt défense intervient de s'en servir pour couper le pain ordinaire, les os, les noix, tous les corps durs, sous peine de les remplacer. Les amendes qui, pour la moindre négligence, frappaient indistinctement tout le monde, les maîtres comme les serviteurs, les contributions, qui servaient de garantie aux prêts des livres, formaient un article de recette dont on n'aurait pu se passer. Dans les premiers temps, sans la munificence des étrangers, il eût été presque impossible au collège de subsister.
» ... Cette pénurie s'accusait surtout dans le train de vie de chaque jour. Le moindre trouble dans Tordre social ou dans les saisons, un édit changeant la valeur des monnaies, un hiver froid, un été pluvieux et qui faisait hausser le prix du blé, devenait une cause de gêne extrême, presque de misère. On commençait par faire rentrer tous les loyers en retard; « on batw tait les buissons » ; puis on se tournait vers le proviseur, qui promettait son aide, mais qui, après toutes sortes de démarches, était réduit le plus souvent à répondre qu'il ne pouvait rien, qu'il fallait supprimer les repas de bienvenue et de fêté, renoncer au paiement des obits, suspendre celui des bourses, diminuer le nombre des boursiers, renvoyer quelques serviteurs, se passer de bois, rationner le pain. Et Ion s'exécutait vaillamment, » (Gréard*, Nos adieux à la vieille Sorbonne; Paris, 1893, in-8% Hachette.)
1. Gréard ^Octave), né à Vire (Calvados), en 1828, professa la rhétorique à Metz, Versailles, aux lycées Napoléon, Saint-L,ouis et Bonaparte. Inspecteur de l'académie de Paris, il fat chargé de la direction de l'enseignement primaire de la Seine, puis, promu inspecteur général, passa à la direction du même enseignement au ministère de l'inslruclion publique (1872). Ayant repris peu après la direction de renseignement primaire de la Seine, il donna à ce service une extension considérable. En 1874, il avait été honoré du prix Halphen, « comme étant la personne ayant le plus contribué, par ses efforts, à propager Tinstruction primaire. » En 1879, M. Gréard fut nommé vice-recteui de l'académie de Paris. Membre de l'Académie des sciences morales et politiques en 1875, il fut élu, en 1887, membre de l'Académie française en remplacement de M. de Falloux.
M. Gréard, oui s'était d'abord fait connaître comme moraliste par son bel ouvrage, la Morale de Plutarqiœ, 1866, s'est fait une place à part dans la
Ii*arc]iitecture religieuse.
Les trois périodes de rarchitecture française. —
Suivant Victor Hugo^, l'architecture européenne chrétienne apparaît aux yeux comme une immense formation divisée en trois zones bien tranchées, qui se superposent ; la zone romane^ la zone gothique^ la zone de la renaissance, que nous appellerions volontiers gréco-romaine. La zone romane, dit-il, qui est la plus ancienne et la plus profonde, est occupée par le plein cintre, qui reparaît, porté par la colonne grecque, dans la couche moderne et supérieure de la renaissance. L'ogive est entre les deux. Les édifices qui appartiennent exclusivement à l'une de ces trois couches sont parfaitement distincts. C'est l'abbaye de Jumièges, c'est la cathédrale de Reims, c'est Sainte-Croix d'Orléans. Mais les trois zones se mêlent par les bords, comme les couleurs dans le spectre solaire. De là les monuments complexes, les édifices de nuances et de transition. L'un est roman par les pieds, gothique au milieu, gréco-romain par la tête. C'est qu'on a mis six cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Mais les monuments de deux formations sont plus fréquents. C'est Notre- Dame de Paris, édifice ogival, qui s'enfonce, par ses premiers piliers, dans cette zone romane où sont plongés le portail de Saint-Denis et la nef de Saint-Germain-des-Prés. C'est la cathédrale de Rouen qui serait entièrement gothique, si elle ne baignait pas l'extrémité de sa flèche centrale dans la zone de la renaissance*.
Constitution d'une église chrétienne. — Du reste, fait remarquer le même écrivain, ces différences n'affectent que
littérature du dix-neuvième siècle par ses travaux pédagogiques. Beaucoup d'entre eux ne sont que des rapports et des mémoires^ mais tous sont frappés du coin dont se marquent les bons livres; tous sont remarquables parla clarté de l'exposition, la finesse de l'observation psychologique et la sûreté de la doctrine. Outre la Morale de Plutarque, les principaux ouvrages de M. Gréard sont: Education et instruction (recueil de ses mémoires, de ses rapports sur l'enseignement primaire et professionnel, sur l'enseignement secondaire des jeunes gens et des jeunes filles, sur l'enseignement supérieur) ; VEducation des femmes par les femmes, 1886; la Législation de V instruction primaire^ 3 vol., 1874; Nos adieux à la vieille Sor bonne, 1893.