LE JOUR DES ROIS
21 février iSSg,
Les sources en sont simples dans l'ensemble :
Un mendiant.
Des incendies.
Une carte d'Espagne et une nomenclature des noms espagnols.
L'exécution des deux premiers thèmes dérive des impressions personnelles du poète.
Le Mendiant. — Victor Hugo a voulu avoir son mendiant.
Le mendiant espagnol, qui est le héros obligé de tous les romans picaresques, depuis Hurtado de Mendoza jusqu'à Lesage, avait été adopté par les romantiques. Comment le romantisme n'eût-il pas été sensible à ce contraste : des aïeux, delà fierté et des haillons? Un mendiant espagnol, c'est une antithèse vivante. — L'auteur de Ruy Blas en avait dessiné un de grande allure : Don César de Bazan, Le personnage manquait de vérité. Les artistes qui entouraient le poète lui donnèrent l'exemple du réalisme. Son ami Louis Boulanger avait offert à l'admiration de la nouvelle école, sa toile : Lazarille de Tonnes et le Mendiant. Le souci de Victor Hugo, peintre jadis de Quasimodo,fut de descendre plus bas encore dans l'horreur et dans la difformité. Il n'avait utilisé pour le Cirque de Gavarnie, dans Dieu, qu'une partie des notes, prises ce jour-là même où la nature, s'il faut en croire l'album, s'était mise pour lui en frais d'antithèse.
Sous un dessin schématique qui représente comment une goutte d'eau a pu être créatrice du gigantesque amphithéâtre de Gavarnie, on lit ces mots : Le Crétin. La même page contient l'ébauche d'une pittoresque des-
cription de fin d'orage et quelques réflexions au sujet du monstre aperçu par Hugo :
« Arrivé là, je me retournai pour voir une dernière fois le cirque qui allait disparaître à mes yeux peut-être à jamais. Quel homme sait s'il repassera demain dans le même sentier? L'orage s'était brisé à la montagne, le vent l'avait dispersé aux quatre coins de l'horizon, le ciel était bleu, le soleil à son déclin éclairait d'un rayon horizontal et harmonieux les entablements parallèles de Gavarnie.
En ce moment, mon regard tomba sur la muraille à gauche, et je vis là :
Un crétin.
Goitreux, baveux, difforme, vêtu de haillons, sordide.
Développer ici la merveille et le monstre.
Quelle est la chose la plus grande aux yeux de Dieu? »
Suit Vesquisse d'un développement sur la pitié divine : puis le poète donne au crétin mendiant une pièce de monnaie j celui-ci la tourne, la retourne, V approche de ses lèvres et part d'un éclat de rire inexprimable :
« Cerveau où vacille à peine une dernière lueur d'intelligence, mais qui, par cela seul, est plus devant Dieu que tous les océans et toutes les montagnes' ».
De ce crétin de Gavarnie, de ce contraste entre la montagne et le monstre, Hugo s'est souvenu pour le Jour des Rois, mais en utilisant les matériaux, le poète les a changés de destination. En 1809, les leit-motiv sur la Providence deviennent plus rares dans les pièces de Victor Hugo. Sans doute, c'est bien encore en face des merveilles de la nature que le poète songe à dresser
47. Cet être obscur, infect, pétrifié, dormant. Ne valant pas l'elfort de sont écrasement ; Celui qui le voit, dit : C'est l'idiot ! et passe ;
■ I. Album XI, i8,38, M'-!.
Sans doute il confronte encore « la souquenille immonde, aux Pyrénées » :
3i3. 0 mont superbe, ô loque infâme! neige, boue !
Comparez, sous le vent des cieux qui les secoue. Toi, tes nuages noirs, toi, les haillons hideux, O guenille, ô montagne...
Mais ce n'est plus pour soumettre la montagne et le mendiant au regard de Dieu, souverain juge : le souverain juge ici sera Tidiot lui-même qui criera aux rois : « El nunc, reges, intelligite » et les ravalera plus bas que les poux' de son manteau pour châtier leur détestable iniquité :
, 3i6. Cachez, toutes deux,
Pendant que les vivants se traînent sur leurs ventres. Toi, les poux dans tes trous, toi, les rois dans tes antres.
Les Incendies. — Cette iniquité, imagine le poète, vient de se manifester d'une façon terrible : quatre grandes villes en Bigorre, en Aragon et en Catalogne viennent d'être incendiées.
Le spectacle des incendies est chez Hugo, comme il fallait s'y attendre, d'une intensité visuelle, et d'une puissance d'art qui défierait la critique des meilleurs peintres impressionnistes.
Tantôt le vers est largement évocateur :
88. Toute la ville monte en lueur dans les cieux... 107. Et fait noir l'horizon que le Seigneur fait bleu.
I. Est-ce l'Espagne qui a donné à V. Hugo une prédilection marquée pour cette image ? Dans le Petit Roi de Galice, il fait dire à Roland :
'J87. Combien de poux faut-il pour manger un lion ?
A la fin de son Album d'Espagne, dont il est ici question, je rencontre cette pensée : « Les grands esprits... sont télescopes aux astres et microscopes aux poux. » — Les puces l'intéressaient aussi ; dans ce même albume figure (pp. 39-19, N2) cette note : Les puces : dithyrambe. Demander à Bédé les lettres que je lui ai écrites.
Tantôt un détail réaliste retient notre regard sur les lignes précises du premier plan:
146. On A^oit dans le brasier le comptoir des boutiques Où le marchand vendait la veille, et les tiroirs Sont là béants, montrant de l'or dans leurs coins noirs.
Sans aucun doute, le souvenir des villages incendiés de la Navarre entre pour quelque chose dans la description des embrasements du Jour des Rois.
Tous ceux qui sont allés en Espagne, à une date voisine de 1840, ont été frappés des ruines amoncelées par les incendiaires de l'insurrection. Ceux qui n'avaient point de style, comme Ch. Furne', ont avoué leur impuissance à décrire le spectacle :
L'ineendie a tout atteint, villages, églises, maisons isolées Jene
saurais peindre mon émotion en parcourant ce pays, naguère le théâtre de la lutte entre les carlistes et les chrislinos.
Roger de Beauvoir, plus imaginatif et plus pittoresque, montrait
« Ilernani à moitié brûlé et noirci comme un cyclope qui sort de son antre,... la plaine semée de villages brûlés, d'églises sans toiture et de pans de murailles croules, vestiges de désolation^. »
Sans atteindre à la splendeur décorative des incendies du Jour des Rois, Victor Hugo dans ses albums de voyage avait déjà plus de réalisme et plus de pittoresque que ses prédécesseurs. Il prenait sur place les notes suivantes :
« Parmi des champs de tomates qui vous montent jusqu'aux hanches, « parmi des champs de maïs où la charrue passe deux fois par saison, « vous voyez tout à coup une maison sans vitres, sans porte, sans toit, « sans habitants. Qu'est-cela? Vous regardez. La trace de l'incendie « est sur les pierres du mur. Qui a brûlé cette maison ? Ce sont les « Carlistes. Le chemin tourne, en voici un autre. Qui a brûlé celle-ci?
I. Voyage en Espagne, 1842, pp. 9-10. a. La Porte du Soleil, I, pp. 3i-3a.
« Les Christinos. Entre Hernani et Saint-Sébastien... en cinq minutes « j'en ai compté dix-sept...
« La guerre a été sauvage et violente. Les paysans ont vécu cinq M ans dispersés dans les bois et dans les montagnes, sans mettre le pied « dans leurs maisons... Toujours quelque incendie fumait à l'hori- « zon. 0
On ne saurait donc le nier : tout au moins l'idée de taire incendier l'Espagne par les rois-bourreaux du moyen âge a sa source dans cette vision des ruines de Fincendie, dans le spectacle désolé des régions que Y. Hugo a parcourues pendant Tété de i843. La parenté est d'autant plus frappante que V. Hugo est déjà, dans ses notes de voyage, préoccupé du sort du peuple et des paysans : ce sont les plaintes d'un homme du peuple qui s'exhalent dans le Jour des Rois.
Mais la précision que le poète apporte dans la description même des ravages du feu, ce qu'il y a là de pittoresque à la fois, de dramatique et de réaliste dans sa rapide évocation du décor de l'incendie, doit procéder de souvenirs personnels :
O désastre, ô peuple sans appui !
Des tourbillons de nuit et d'étincelles passent. Les façades au fond des fournaises s'effacent., L'enfant cherche la femme et la femme l'enfant. Un râle horrible sort du foyer étouffant ; Les flammèches au vent semblent d'affreux moustiques; Le feu poursuit la foule et sur les toits s'allonge ; On crie, on tombe, on fuit, tant la vie est un songe !
11 semblerait difficile d'arriver par un simple effort intellectuel à créer des images aussi réelles et aussi saisissantes.
Aussi bien ces vers ne sont-ils que le court résumé d'impressions que V. Hugo a longuement détaillées dans la lettre du Rhin qui a pour titre : Feuer! Feiierl En août i84o, pendant son voyage sur les rives du Rhin, V. Hugo a vu brûler sous ses yeux l'hôtel voisin du Gasthaus où il logeait.
C'était la première fois qu'il voyait d'aussi près un incendie :
« C'est, dit-il, une effroyable et une admirable chose qu'un incendie vu à brûle-pourpoint : je n'avais jamais eu ce spectacle ; — puisque j'y étais, je l'ai accepté ».
De ce spectacle il décrit d'abord l'ensemble, il évoque :
« Cette monstrueuse caverne de feu où tout flambe, reluit, pétille, crie, souffre, éclate et croule..., Le braisier, attaqué àl'improviste, hurle, se dresse, bondit effroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis et lèche de ses innombrables langues toutes les portes et toutes les fenêtres à la fois. La vapeur se mêle à la fumée ; des tourbillons blancs et des tourbillons noirs s'en vont à tous les souffles du vent et se tordent et s'étreignent dans l'ombre sous les nuées. Le sifflement de l'eau répond au mugissement du feu. Rien n'est plus terrible et plus grand que cet ancien et éternel combat de l'hydre et du dragon
Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines, tout le spectacle sanglant du paysage reparaissant à cette lueur se mêlaient à la fumée, aux flammes, au glas continuel du tocsin, aux fracas des pans de murs s'abattant tout entiers, comme des ponts-levis aux coups sourds de la hache, au tumulte de l'orage et à la rumeur de la ville*. »
Puis, composant déjà comme dans le Jour des Rois, V. Hugo revenait aux détails du premier plan :
« De jolies flammes bleues frissonnent aux pointes des pointes
Il y avait au troisième étage un pauvre trumeau Louis XV, avec des arbres rocaille et des bergers de Gentil-Bernard, qui a lutté longtemps.... »
C'est donc bien une partie de ses souvenirs de Feuer '. Feue?' ! que Y. Hugo a utilisée dans le lourdes Rois. Il a transporté sa vision de Lorch à Teruel; mais, avec un sens exact des nécessités de l'épopée, il n'a gardé que ce qui convenait à provoquer une sensation de terreur vraiment grandiose. Il est presque étonnant de le voir négliger ici la comparaison de l'hydre et du dragon'^.
C'est que, maître de son sujet, et sachant que l'action de sa pièce tend à l'épanouissement d'une antithèse finale, Hugo