‹ Le moyen âge dans La légende des sìecles et les sources de Victor HugoChapitre 118 sur 303 · Cf. Les Sources de Gavarnie, pp · texte numérisé non relu

Cf. Les Sources de Gavarnie, pp

3. A en juger par toutes les pages qui manquent à l'album XI (et d'après les indications concernant ces pages, indications fournies par Hugo luimême au verso de la couverture de l'album),- ces pièces faisaient partie des notes prises en 1843 par Hugo. Elles ont dû être détachées par les éditeurs de Toute la Lyre.

288. Dans i'eiilonnoir sans fond des précipices sourds. De larges entonnoirs forment de grandes cuves (ibid.). Comme dés gouttes d'encre on voit tomber les ours. Sapins desséchas avec branches brisées, poutaiil

servir de mais de perroquet aux ours.

(24 août. Jbid., verso de 38, 18 M»). 297, Le torrent Chambre singulière, où la montagne semblait se

Monte jusqu'à la grotte,... sentir chez elle et entrait familièrement : le rocher

Et familièrement entre chez ce sauvage. s'y logeait, le ruisseau y passait.

{Album XI, publié dans Alpes et Pyrénées, ch. xii).

Sans doute, à première vue, tout n'est pas pour le lecteur nettement espagnol dans cette peinture de la montagne : plus d'un de ces tableaux de haut sommet, de cascade et de torrent, semble convenir aussi bien aux Alpes qu'aux Pyrénées. C'est que précisément la haute montagne a partout des caractères communs de grandeur et de sauvagerie', un paysage pyrénéen se distingue d'un paysage alpestre, moins par les lignes que par la couleur, et chez Hugo telle teinte éclatante et brusque à la Goya décèle tout d'un coup l'Espagne en empourprant tout le paysage :

Dans la brume on dirait que leurs escarpements Sont d'une boucherie encor tiède fumants.

Et c'est ce décor vraiment très espagnol de couleur qui sollicite notre imagination à évoquer complaisamment, au cours du poème de Mas/errer, les traditions locales comme autant de sources possibles des développements de V. Hugo.

Sous cette influence, il nous paraît que, sans aucun doute, la caverne de Masferrer est apparentée à celle de Pelage. Victor Hugo n'est pas sans avoir lu des descriptions de Covadonga, le célèbre sanctuaire fréquenté par les pèlerins espagnols. Dans le voisinage de l'emplacement du sanctuaire, fut autrefois le refuge de Pelage. H y a là « dans la montagne à pic, une excavation naturelle qui simule deux grottes superposées l'une à l'autre ' n.

A Covadonga, on raconte aussi des histoires d'ours : on montre aux voyageurs un tableau où le roi Favilla se bat, en duel régulier, avec un de ces fauves : et du temps de V. Hugo,

I. Voyage aux Asturies, par A. H... i., p. 32, i843, année du voyage de Hugo.

où les pèlerins superstitieux croyaient que le diable se cachait sous la peau des ours d'Asturies, le curé de Covadonga vendait aux chasseurs d'ours des médailles protectrices '.

Ces souvenirs flottaient apparemment en même temps que ceux de Han d'Islande, dans la mémoire de Hugo, au moment où il écrivit Masferrer, et il lui sembla que la montagne, le torrent, la caverne et Tours étaient les éléments qui convenaient au décor espagnol qu'il essayait de brosser dans Masferrer.

N'avait-il pas divisé lui-même son album de notes en trois colonnes : Montagnes, torrents, coutumes, comme un peintre dispose sur sa palette trois groupes de couleurs, où il puisera tour à tour?

b) Le festin. — Y. Hugo ne manqua pas non plus d'espagnoliser la scène du festin.

Xies convives, tels autant de César de Bazan, sont princes et déguenillés, ils sont chaussés de ces alpargates, silencieuses sur le sol, mais si pittoresquement retentissantes dans le vers. Enfin ils assistent à des danses. Il n'est pas d'Espagne sans tambours de basque et sans fandango. Ces danses sont une transposition des notes de Victor Hugo.

Masferrer. Albums.

426. Secouant des tambours, courant, levant les bras Un tambour de basque : deux guita-

Des femmes... res, un violon, un triangle : deux dan-

Avec des regards d'ange et des bonds de tigresse... seurs... rappellent la danse des feni- Danscnt autour des rois. mes indoues, laquelle rappelle la

danse des bas-reliefs égyptiens.

433. Parmi les femmes, deux, l'une grande aux crins blonds. Visages rouge-briquc.

L'autre, petite avec des colliers de doublons, A cette musique dansent Pepa et Toutes deux gilanas au flanc couleur de brique, Pépita, les deux batelières, les deux Mêlent une âpre lutte au boléro lubrique ; sœurs, belles toutes deux, avec quel- La petite, ployant ses reins, tordant son corps, que chose de pur et de noble. L'ainée Rit et raille la grande, et la géante alors a l'air chaste, la cadette a l'air virgi- Se penche sur la naine avec gloire et furie, nal. On croirait voir une Madone Comme une Pyrénéc insulte une Asturie. dansant vis-à-vis d'une Diane.

[Xlbam XI, verso de 38, 18. M»;.

I. Cf. L Espagne pittoresque et monumentale de G. de Cuendias, 1848, p. 72. Le volume a été illustré par l'illustrateur habituel des œuvres de Hugo et qui fut souvent son compagnon de voyage : Célestin Nanteuil.

Les tambours, le teint couleur de brique, le contraste des deux danseuses, ont donc encore leur origine dans les notes de Y Album. Le contraste a été augmenté par la différence des tailles: une géante et une naine; à l'opposition entre la vierge chrétienne et la vierge païenne, a été substituée l'opposition entre une Pyrénée et une Asturie, mais Ton a plaisir à retrouver dans les « regards d'ange » l'air virginal et pur de Pépita. Hugo paraît d'ailleurs confondre le boléro avec le fandango, auquel seul conviennent bien exactement la dénomination d'âpre lutte et l'épithète de lubrique. Mais un poète n'est pas un maître de danse.

Absence de détails historiques. — Les personnages des rois voleurs ont la banalité des monstres féodaux. Moreri leur a donné des noms : les deux ambassadeurs s'appellent Genialis et Aigina. C'est le duc Genialis et le duc Aighina de l'article Gascogne (Moreri, i683).

Masferrer est plus original, car parmi les traits qui le caractérisent, il en est plus d'un par lequel Victor Hugo se compare consciemment à lui. Masferrer et la Montagne, c'est Hugo et l'Océan; Masferrer et les princes, c'est le proscrit et Tempereur. Comme Masferrer, Hugo à Guernesey

...confronte attentif le faux gouffre et le vrai, La trahison de l'homme et l'embûche ofe l'onde

L'un et l'autre peuvent s'écrier :

Après ces nains, ces intrigants, Ces criminels, ces fous, j'aime les ouragans. J'entre dans cette énorme et formidable fête. L'onde, et je me repose ainsi dans la tempête.

Toute la Lyre, V, XIX. Lettre de l'exilé. Août i855. V. 3(»-5o.

Comme le Cid du Romancero, comme le Cid exilé, comme le Cid de Bivar, comme le mendiant du pont de Crassus, Masferrer est une figure de Y. Hugo : le décor

est plus franchement exotique dans Masferrer ^ mais la part que le poète fait, au milieu de ce décor, à sa personnalité, n'a point diminué.

Il reste dans la Légende des Siècles deux autres poèmes fort courts qui ont pour cadre l'Espagne. Ils paraissent, au premier abord, plus objectifs et il semble que le poète se soit là plus décidément proposé de mettre en œuvre, extérieurement à lui, des traditions du folk-lore espagnol

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