I. Cf. pp. 338-344 du présent volume
(L'épée fut celle de Glosame, héros qui était degrande renonmiée ; Il la perdit au bois sous la ramée : c'est vérité pouvée que Hauteclaire a nom l'épée.)
L'épée est cette illustre etfière Closamont
Que d'autres quelquefois appellent Haute-Claire.
Le texte de Jubinal. — Je cite le texte de Jubinal, et je souligne tout d'abordles emprunts de Victor Hugo.
a Nous sommes à Pâques, joyeuse fête établie de Dieu
« pour que toutes gens se réjouissent, mais le vieux Garin,
u à la barbe fleurie, ne se réjouit pas, lui. Triste et pensif,
« il est renfermé dans sa forte et ancienne cité de Montglave,
« et il a autour de lui toute sa famille, c'est-à-dire ses
« quatre fils et sa femme. S'il ne s'esbaudit pas, le fier
« baron, c'est qu'il a plus d'un sujet de douleur; car S inagog
« est venu mettre le siège dans la ville ».
Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne.
Jubinal, après ce préambule, et en suivant le manuscrit, raconte comment les fils de Garin, après avoir pris des provisions aux Sarrazins, quittent la ville. Milles conquiert Rome, Ernaut va à Beauléande, y prend femme et devient père d'Aymeri de Narbonne. Puis Jubinal passe au siège de Vienne par Charlemagne; les combats sont nombreux;
« Pourtant, il fallait en finir, car, avec toutes ces batailles « successives, l'épopée n'aurait jamais eu de terme. Il fut « donc décidé qu'un combat particulier entre Roland et « Olivier déciderait la querelle, et que ce duel, dont tout un « peuple était l'enjeu, aurait lieu le matin.
Déjà, bien avant l'aube, ils combattaient dans l'ombre.
« dans une lie située au-dessus de Vienne^ au milieu du Rhône.
Ils sont là seuls, tous deux, dans une île du Rhône.
« L'auteur entre alors dans de grands détails sur la manière
« dont on arma Oliner. Un vieux juif apporta des armes, qui « avaient appartenu à Salomon.
Il porte le haubert que portait Salomon.
« L'archevêque de Vienne les bénit,
Au moment du départ, l'archevêque de Vienne
A béni son cimier de prince féodal,
« puis les ayant remis au jeune héros, celui-ci monta dans <t une barque qui devait le conduire au lieu du combat.
« De son côté, Roland ne fut pas en retard, et Durandal î\ « la main,
Roland a son habit de fer, et Durandal.
« (Durandal paraît ici pour la première fois), il gagne le lieu « du rendez-vous.
« De son côté, la belle Aude se trouve dans une singu- « lière situation. Son frère est-il vainqueur, c'est son amant « qui périt. Son amant est-il victorieux, il Test par le trépas « de son frère. Cette position n'est pas sans analogie avec « celle delà Chimène et du Cid.Ce sont, à peu près, les vers
« de Corneille :
O Dieu, l'étrange'peine !
En cet affront, mon père est l'offensé. Et l'offenseur le père de Chimène.
« Aussi la belle Aude fait-elle entendre des gémisse- « ments. — Ah ! beau frère Olivier ! que dur est mon « destin î Si je vous perds, jamais je ne serai épousée par « Roland, et l'on fera de moi une nonne voilée !
« Une fois arrivés dans l'île, les deux héros marchent « droit l'un vers l'autre et le combat commence. Ils n'ont « pour témoins que les bateliers qui les ont conduits.
Les bateliers pensifs, qui les ont amenés, Ont raison d'avoir peur.
(v. iS.)
\ « Après une lutte qui dure un temps considérable, Roland « tue le cheval d'Olivier,
Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts.
« fait tomber son casque^ et brise Vépée de son vaillant adver- « saire.
Soudain, sire Olivier, qu'un coup affreux démasque,
Voit tomber à la fois son épée et son casque.
« Celui-ci recommande son dme à Dieu et S apprête à mourir.
L'enfant songe à son père et se tourne vers Dieu.
« Roland devine sa pensée : « Olivier, lui dit-il, Je suis le « neveu du roi de France, et je dois agir comme un franc neveu « de roi; je ne puis frapper un ennemi désarmé ; va donc clier- « cher une autre épée qui soit de meilleure trempe, et fais-moi en « même temps apporter à boire, car j^ ai soif
— Ça, dit Roland, je suis neveu du roi de France, Je dois me comporter en franc neveu de roi. Quand j'ai mon ennemi désarmé devant moi,
Je m'arrête. Va donc chercher une autre épée. Et tâche, cette fois, qu'elle soit bien trempée. Tu feras apporter à boire en même temps.
Car j'ai soif. — Fils, merci, dit Olivier.
« Merci, Roland, dit Olivier, je vous sais bon gré de votre « parole. Il va trouver alors le marinier, et lui donne l'ordre « d^ aller à Vienne chercher du vin et des armes.
Sire Olivier appelle Un batelier caché derrière une chapelle :
— « Cours à la ville, et dis à mon père qu'il faut
« Une autre épée à l'un de nous, et qu'il fait chaud.
« Celui-ci revient bientôt avec du meilleur vin de Gérard,
« contenu dans un vase d'or, et deux épées, dont l'une était « la fameuse Closamont, nommée aussi Haiileclaire^
L'épée est cette illustre et fière Closamont,
Que d'autres quelquefois appellent Haute-Claire,
tt qui avait, selon la légende , appartenu à l'empereur « Constantin. Olivier donne à boire à Roland, et le combat « recommence.
Olivier verse à boire à Roland; puis, tous deux Marchent droit l'un vers l'autre, et le duel recommence.
« Le bruit en était si fort, dit le poète, qu'on l'entendait de « .Vienne, grondant comme un orage, et que des éclairs sor~ M t aient des épées ^
Mêle l'éclair des yeux aux lueurs des épées.
« Le Jour tout entier se passe ainsi. Enfin le soleil baisse à « l'horizon et la nuit arrive.
Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil Baisse vers l'horizon. La nuit vient. (v. 8a-83.)
« Oliv>ier, dit Roland, je me sens malade. Je voudrais me u reposer, car je ne puis plus me soutenir. »
... Camarade, Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade ; Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu De repos. (v. 85-85.)
« — Soit, dit Olivier, je veux vous vaincre avec mon glaive, w et non avec la maladie. Dormez sur V herbe verte, je vous M éventerai de mon casque, afin de vous donder de l'air.
— Je prétends avec l'aide de Dieu,
Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre,
Vous vaincre par l'épée, et non point par la fièvre.
Dormez sur l'herbe verte; et cette nuit, Roland,
Je vous éventerai de mon panache blanc.
« — Vassal, répond Roland, je ne voulais que vous éprouver, « mais je puis combattre encore quatre jours et quatre nuits « sans me reposer.
— Vassal, ton âme est neuve, Di£ Roland. Je riais, je faisais une épreuve. Sans m'arrêler et sans me reposer, je puis Combattre quatre jours encore, et quatre nuits.
« Aussitôt le terrible duel recommence. Le jour trouve « les deux guerriers toujours combattants.
Le jour naît : le combat continue à grand bruit, La pâle nuit revient, ils combattent; l'aurore Reparaît dans les cieux; ils combattent encore.
« et à la fin de cette seconde journée, ils allaient peut-être « périr chacun de fatigue, quand le poète, par une hardiesse « bien rare en ce temps, et tout épique du reste, fait inter- « venir la puissance suprême. Un nuage couleur de pourpre « vient s'arrêter au-dessus des deux guerriers; un ange en « descend, le signe delà rédemption à la main, et se plaçant « entre eux, il leur dit qu'ils ne doivent point périr ainsi « par la main l'un de l'autre, mais en combattant contre les « infidèles. Et il les ajourne à Roncevaux.
« A cette vue et à ces paroles, les deux héros se prennent « à trembler. Bientôt ils se jettent dans les bras l'un de « l'autre, délacent mutuellement leurs capuchons de mailles
Cependant les héros, assis dans les broussailles. S'aident à délacer leurs capuchons de mailles.
« et vont s' asseoir en causant, sous un arbre,
Sous un arbre enr causant, ils sont allés sasseoir.
« comme deux frères qui se retrouvent. « Olivier, dit Ro- « land, vous êtes, après mon oncle Charlemagne, l'homme
« que j'aime le plus au monde. — Pour vous prouver que M vous ne m'êtes point moins cher, répond Olivier, je vous « donne ma sœur Aude :
Ecoute, j'ai ma sœur, la belle Aude aux bras blancs, Ëpouse-Ia.
« Roland, en effet, l'épousa bientôt, quand Charlemagne eut « fait la paix avec Gérard. Les deux héros ne se quittèrent « plus, même pour mourir, puisqu'ils se firent lier ensemble « à Roncevaux. » •
Journal du Dimanche, i" novembre 1846.
Comment Hugo a-t-il utilisé Jubinal? — Hugo a très habilement utilisé son modèle.
Tout d'abord il a découpé dans l'article de Jubinal un épisode, qui se suffit à lui-même, sans préoccupation de rattacher son récit à l'ensemble des événements d'une chanson de gestes.
Contours arrêtés de l'épisode. — Ledénouement inattendu, brusque et court,
C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude.
clôt nettement la pièce et lui donne l'aspect d'une composition précisément arrêtée jusque dans ces dernières lignes.
La formule est celle qui termine dans Musset le terrible duel de don Paez et d'Etur :
C'est ainsi que mourut Etur de Guadassé. 11 est probable que c'est là une rencontre de hasard.
Concentration de l'intérêt . — Hugo a éliminé du sujet toute psychologie, aussi bien en ce qui concerne la belle Aude, qu'en ce qui touche le père d'Olivier, et les deux personnages n'apparaissent plus qu'au lointain du décor. De plus, Hugo a fait disparaître toute intervention divine : plus
de nuage de pourpre, plus d'ange descendu du ciel. Hugo y substitue cette seule indication
Le grand ciel rayonne au-dessus d'eux.
Ces mots, qui associent la joie d'un ciel rayonnant àla réconciliation des deux héros, n'évoquent pas pour Hugo une manifestation miraculeuse et providentielle : pour qui connaît la philosophie du poète, ils signifient la sympathie consciente de la nature à l'égard de Roland et d'Olivier. C'est là le seul iperveilleux qu'admet le philosophe du Satyre et de la Bouche d'Ombre. 11 y a des crimes qui arrachent à la nature une protestation (cf. V Aigle du Casque]^ il y ^ des sentiments généreux qui ont droit à son approbation. Ce rayonnement du ciel est un applaudissement.
En rejetant dans l'ombre la physionomie de la belle Aude et du père d'Olivier, Hugo a très habilement concentré tout l'intérêt de sa pièce sur Roland et sur Olivier lui-même.
En supprimant le merveilleux, il a mis dans toute sa valeur l'héroïsme des deux combattants : leur grandeur épique ne procède plus que de l'exaltation de leurs sentiments humains ; elle n'est plus le reflet d'une intervention divine : le courage, à la fois stoïque et aventureux, de ces deux adolescents, émane directement de leur âme chevaleresque. Ils paraissent par là plus sympathiques.
D'ailleurs, c'est surtout le merveilleux de Jubinal et non celui de Bertrand de Bar que supprimait V. Hugo.
Jubinal avait singulièrement dramatisé l'arrivée de l'ange; c'est Jubinal qui invente la « pourpre » du nuage et qui met dans la main du messager divin le signe de la rédemption. Le texte du moyen âge est beaucoup plus simple :
Quand entre aus II, descendit une nue Qui as barons a tolu la veùe, Trestuit sont coi...
Evoz. I. angle qui descent de la nue Qui doucement de par Deu les salue.
Avec une admirable sûreté d'instinct, Hugo revient ici, dans l'invention personnelle, à une manière de sobriété, voisine de celle du trouvère. Chez Jubinal l'allusion à Ghimène, le nuage de pourpre et le signe de la rédemption défiguraient le récit du moyen âge. Hugo donne à Jubinal une leçon de bon goût.
Hugo n'a pas été le premier à supprimer le merveilleux dans le récit de ce duel. Le comte de Tressan l'avait fait avant lui.
Le comte de Tressan, nourri des fadeurs galantes des romans de chevalerie, donne pour cause à l'interruption du combat et à la réconciliation des deux adversaires, la similitude des traits d'Olivier et de la belle Aude, brusquement révélée à Roland.
Les deux adversaires, qui n'ont plus d'épée, ont engagé un terrible corps-à-corps.
« Plusieurs fois ils roulèrent ensemble sur la poussière sans pouvoir se vaincre. Dans ces différents mouvements, leurs casques, qu'ils cherchaient à s'arracher, se délacèrent, et dans un moment où Roland faisait un peu perdre terre à son ennemi, le casque d'Olivier tomba, et Roland reconnut les traits de celle qu'il adorait, dans le brave frèi'e de Bellande. A cette vue, Roland, n'étant plus le maître de ses premiers mouvements, achève de faire tomber son casque ; il ne serre plus qu'avec tendresse Olivier dans ses bras ; l'un et l'autre, se donnant la main, se jurent fraternité d'armes jusqu'à la mort, et de défier au combat mortel quiconque osera leur reprocher de n'avoir pas achevé celui-ci. »
(Comte de Tressan. Amadis des Gaules, t. IV. Guérin de Montglave, p. 85.)
Mais Hugo était revenu du genre troubadour : il laisse au comte de Tressan sa mièvrerie galante, comme il a laissé à Jubinal ses couleurs criardes et sa naïveté d'imagier d'Epinal*.
I. Il nous paraîtrait puéril de discuter ici s'il faut voir dans cette suppression du merveilleux chrétien un état d'esprit antireligieux de la part de Hugo. Vers 1837 (^^ fragment 235, écrit sur une lettre reçue à Guernesey, est au moins manifestement postérieur à i855, date de l'installation du poète dans l'île), au moment du Petit Roi de Galice, et songeant
Le Roland furieux. — Si prédominante que soit, dans le Mariage de Roland^ Timitation directe de Jubinal, Hugo dès ce premier essai de mise en œuvre des légendes du moyen âge a usé du procédé de contamination qui est devenu par la suite sa méthode ordinaire.