‹ Le moyen âge dans La légende des sìecles et les sources de Victor HugoChapitre 197 sur 303 · Le Rhin, lettre XX · texte numérisé non relu

Le Rhin, lettre XX

C'est qu'en vérité ce n'est pas dans l'histoire d'Allemagne qu'il faut chercher la source des personnages de Ladislas et de Sigismond, mais pour une part dans les lieux communs de la pensée de Y. Hugo, après les Châtiments : les rois monstres et constructeurs de guet-apens, et pour une autre, dans les souvenirs des légendes rhénanes. C'est dans ces légendes qu'il a rencontré ces vols de territoire punis par l'intervention de la justice divine S et trouvé maint exemple de ces rivalités de princes amoureux d'une même lémme; dans Schreiber, on voit ces jalousies princières aboutir tantôt au crime {Le Duel), tantôt à la réconciliation des deux rivaux, désireux comme Sigismond et Ladislas, de ne point se désunir [Les Deux Frères)-.

Pour Mahaud, objet du débat qui se règle entre Ladislas et Sigismond, elle a toute la banalité des belles filles blondes de ces mêmes légendes, leur grâce effacée et leur mièvre faiblesse, qu'elles s'appellent Liba, Imagine, Hildegonde, Bertha la Frêle, ou comme l'héroïne du poète, Mathilde ou Mahaud. Schreiber en offrait au poète vingt types divers, tous semblables en fin de compte.

C'est donc encore aux souvenirs du Rhin que vont nous mener la plupart des détails du décor de l'action d'Eviradnus,et tout d'abord la description du manoir de Corbus.

Le Décor du burg de Corbus,

Les ruines et la nature. — C'est à une faute d'impression du dictionnaire de Moreri de i683 que nous devons le nom de Corbus. A l'article Lusace, Moreri énumère les

1. La Réconciliation à la mort, Schreiber, XII, p. 25 : Ruotpert s'empare du comté du jeune Adelbert ; il le poursuit à cheval (cf. Raoul de Cambrai), mais meurt subitement en selle, frappé par Dieu.

2. Le Duel. Schreiber (op. cit., p. 2t5). L, p. io3. Les Deux Frères, XXXII, p. 52.

villes de la haute et basse Lusace et termine par ces mots : Corbus ' .

Le nom une fois trouvé, Corbus s'est dessiné et situé dans l'espace à l'aide des souvenirs du Rhin et des guides.

Tout d'abord Corbus est double : burg sur le rocher et ville dans la plaine, exactement comme Schvvetzingen, comme Mannheim, comme Heidelberg et la plupart des villes du Rhin, dont le chàteau-fort constitue sur la hauteur un groupement distinct de celui de la plaine. Corbus est situé sur un roc comme tous les burgs rhénans :

i6i. Et par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant. Quatre monts, Grobius, Bléda, géants du vent, Aptar où croît le pin, Toxis où verdit l'orme Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme Les nuages, ce dais livide de la nuit.

Et il est aisé de reconnaître dans ces quatre monts, si bizarrement nommés, les quatre bosses de rocjier qui entourent Neckarsteinach, « comme quatre vautours qui se « regardent. Entre ces quatre hauteurs, une pauvre vieille ville « semble s'être réfugiée avec épouvante au sommet d'une mona tagne conique oii elle se pelotonne dans ses murailles- ». Hugo se souvenait d'autant mieux de cette situation de Neckarsteinach, qu'il avait fait l'ascension des quatre hauteurs, visité et décrit les quatre ruines qui les couronnent.

Ne nous étonnons pas outre mesure de voir Bléda, frère d'Attila, Toxis, frère de Zultan, Aptar, successeur de Mundiaque, et 6Voè/«s-Boleslas, le Napoléon des Polonais, servir à désigner des montagnes. Ces quatre noms proviennent,

I. DaDS les éditions suivantes, Moreri imprime Cotbus, notamment à l'article Brandebourg. Hugo avait-il lu ce dernier article dans l'édition de i683 et avait-il vu les usurpations que fit un Sigismond de Brandebourg, dans le duché de Clèves, on réclamant des biens, comme étant ceux de sa femme, à l'électeur de Brandebourg? Est-ce cette lecture qui l'aurait incité à faire de Corbus l'objet des convoitises d'un prince étranger à la Lusace? '

a. Le lihin, leiire \X\IU.

les trois premiers, Bleda, Toxis et Aptar, de la listé des rois donnée par Moreri à l'article Hongrie*, et le dernier, Crohius^ de l'article Boleslas I^^ consulté à son ordre alphabétique. Ce surnom de Crobius est d'ailleurs une fantaisie de l'édition de i683, qui disparaîtra dans les suivantes^.

11 se peut qu'il y ait une confusion venue d'une liste de noms préétablie, où le poète aurait pris pêle-mêle, en les confondant, des noms de villes et des noms de montagnes^; mais il se peut aussi que cette fantaisie onomastique soit raisonnée.

Les montagnes de Gorbus sont appelées par lui les géants du vent. Pour V. Hugo, montagnes, géants, héros mythiques, grandes figures perdues dans le lointain du chaos ou dans le recul de l'histoire, c'est tout un : et, peut-être, l'idée de changer des montagnes en rois fabuleux a-t-elle paru toute naturelle au poète. Nous allons le voir utiliser pour la description de Corbus les souvenirs d'une excursion aux ruines de Velmich : or c'est en regardant le paysage de Velmich que V. Hugo écrivait : « Il y a des géants, partout où il y a des montagnes ^ »

L'ascension aux ruines de Velmich est restée toujours très présente à l'esprit de V. Hugo. Ce fut sa plus belle expédition. C'est la description dont il est le plus content : il lui arrive d'y renvoyer le lecteur '•^; les notes qu'il prit là, et qu'il donne telles quelles, sont dans leur rédaction très voisines de celles des Albums de l'Espagne ; elles écartent tout soupçon de plagiat de manuel. C'est à ces impressions vraiment personnelles et vives qu'a fait retour la mémoire du poète pour la description de Corbus.

Hugo est arrivé à Velmich l'après-midi d'un jour d'orage :

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