INTRODUCTION
Une page du Journal du Dimanche. — Les Burgraves contiennent en germe une grande partie des thèmes de la Légende des Siècles. — Pourquoi V. Hugo s'est-il orienté du côté de l'épopée ? Discrédit du roman moyenâgeux. — L'épopée est un genre libre où depuis longtemps aucun talent ne s'est imposé. — Comment se formait vers 184^) le goût d'un moyen âge plus précis. — Influence des Annales archéologiques. — Influence de Jubinal.
Parmi les quelques notes de travail conservées dans les manuscrits de Victor Hugo à la Bibliothèque nationale, il est un document digne entre tous d'attention, car il marque le point de départ de toute l'œuvre épique de Victor Hugo. Certes, avant l'heure où V. Hugo l'utilisa, il avait écrit plus d'ua livre qui déjà sonnait l'épopée ; mais il n'avait encore composé aucun poème narratif d'assez longue haleine et de couleur historique assez fortement marquée pour laisser supposer qu'il songeait à écrire en vers l'histoire de l'humanité. Le dessein s'élabora lentement : l'œuvre, en s'organisant, absorba les inspirations les plus diverses du poète, et reçut, en fin de compte, le titre de Légende des Siècles \
Le document dont nous parlons apparaît comme la source infinitésimale de cette œuvre immense.
Ce document, c'est la page 6 du Journal du Dimanche du i" novembre 1846.
Là, V. Hugo a rencontré des extraits de Chansons de gestes, cités par Achille Jubinal dans un article portant pour titre : Quelr/ nés romans chez nos aïeux -. Au cours de sa lecture,
1. Cf. sur la date de ce titre, la Correspondance de Paul Meurice : i5 avril 1859 ; et notre étude sur la Philosophie de V. Hugo et les Mythes de la Légende des Siècles, pp. 16-18.
2. Cette page a été recueillie par Paul Meurice et classée par M. G. Simon. Fr. 233 du Ms. {o. B. N.
tenté sans doute par l'allure épique de certains passages, V. Hugo a jeté dans les marges du journal quelques vers de premier jet :
Sire, dil le Gant(»is, je voudrais être eu Flandre.
[Marge de droite.)
Et lanl de mes auiis que je ne Aerrai plus accoHipagnés au ciel.
[Marge du haut.)
C'est ainsi que Roland l'épousa ses amours la belle Aude, au cou blanc.
Var : Car l'affaire fut chaude.
C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude.
[Marge du bas.)
Que se passe-t-il donc en cette fin de l'année 1846 dans la pensée du poète '.'Après trois années de silence et presque de renoncement à la poésie (février i843-juillet 1846)', pourquoi revient-il précisémentà l'inspiration du moyen âge qui lui avait valu à la scène l'échec retentissant des Bur-
Les Burgraves contiennent en germe une grande partie des Thèmes delà Légende des Siècles. — L'insuccès même des Bnr^raçe}> est la première raison de ce retour. — Le moyen âge avait, depuis 1829, cessé d'être considéré par Victor Hugo comme une matière poétique. Ni \e^ Feuilles d* Automne., ni les Chants du Crépuscule ., ni les Voi.r Intérieures, ni les Rayons et les Ombres n'empruntent de sujets à l'histoire de ce temps. Hugo avait réservé toute cette part de son inspiration à la prose de Notre-Dame de Paris [iS'i'i] et du R/iinii^^9.). Mais le jour où il s'avisa que les descriptions de la vie du moyen âge, à peine effleurée par lui dans les Ballades et les Orientales., pouvaient être heureusement transformées en
I. V. Hugo, occupé d'ailleurs par la politique, n'a presque rien écril pendant cette période.
thèmes |>oëti(|iies. il aperçut sans aucun doute du premier couf) toute la i-iehesse de sa nouvelle veine, (hiand il alxn'da les /iurgrtive.s, après le Bfiin, il était à la fois très prèpai-ë' et très enthousiaste : il écrivit du premier jet six cents vers de plus qu'il n'était nécessaire au développement même exagéré du sujet: dans ce qu'il conserva, il y a manifestement encore de la luxuriance et du superflu. Victor Hugo n'était pas homme à laisser perdre le fruit de son travail ; il savait aussi tout le prix qu'un poète doit accorder à la première chaleur et au premier essor de son inspiration. Il n'était pas de ceux qui laissent refroidir l'enclume. Une fois qu'il a mis à la forge un bloc de matière, il poursuit toute la série des œuvres qu'il en peut tirer avec un acharnementcontinu, jusqu'à complet épuisement du métal. Ainsi procédera-t-il à Jersey, où lea Apocalypses des Conlemplnlions. Dieu, \aFin de Satan, el une grande partie des pièces d'inspiration biblique de la Légende des Siècles ont été ou achevées, ou ébauchées dans le même temps.
Ainsi fera-t-il pour tous les autres poèmes de la Légende des Siècles. Si l'on considère les dates de composition, l'on voit que le moyen âge esj>agnol, le moyen âge italien, les mythes et les autres thèmes y constituent des séries groupées d'inspiration.
Au reste, à parcourir le manuscrit et le reliquat des Burgraves, on aperçoit très bien en quoi \'ictor Hugo avait été gêné pour donner libre cours à sa veine. Dans ce drame, plus que dans tous les autres, il avait le regret d'être pressé par l'action, car d'instinct, il était allé d'abord au développement du décor. Deux scènes- donnaient place à des visions colorées de la Corse, pays des vendettas. Dans le Prologue, le récit de Jossius' amplifiait le combat de Job et de Barbe-
I. Cf. le manuscrit du Hhin qui contient à la t'ois un reliquat et de très nombreuses notes glanées dans des Manuels d'histoire, a. Reliquat des Btirgras-es. VA. Ollendorf, pp. )98-6oo. i. Ibtd., pp. 586->87.
rousse, très réduit dans le drame. Préludant au Mariage de Roland^ et se haussant au tonde l'épopée, Hugo prêtait aux combattants « une stature énorme » ; l'attitude des spectateurs de la lutte était déjà celle des bateliers effrayés de l'île du Rhône, et le groupe divinisé de Job et de Barberousse faisait pendant au groupe surhumain de Roland et d'Olivier:
Et nous restâmes là tous, croyant voir un rêve... Goranic si saint Michel, debout, tenant le glaive, Terrible, l'œil en flamme, et le pied sur Satan, Soudain jetait l'épée et lui disait : Va-l-en... , ,
[Reliquat des Biirgraves^ p. 5S7.)
Au surplus, qu'on regarde de près les indications de décor des Burgraves : il n'en est pas une qui n'ait reçu dans la Légende des Siècles un large développement. Ces développements, nous les rencontrerons dans l'étude particulière de chaque pièce de la Légende des Sii^cfes, mais il importe ici d'en considérer l'ensemble.
Cette esquisse :
Le burg, plein de claii'ons, de chansons, de huées, Se dresse inaccessible au milieu des nuées. Mille soldats, partout, bandits aux yeux ardents. Veillent, l'arc et la lance au poing, l'épée aux dents. Tout protège et défend cet antre inabordable.
[Burgrai'es, acte I, scène i.) .
n'est qu'un premier crayon du manoir de Gorbus, qu'on rencontrera dans £'p//ac?/î?/s (v. 92-174).
Cette autre :
C'étaient des guerres de géants !
Les Burgraves entre eux se prêtaient tous main-forte. En haut, en bas, criblés de coups, baignés de sang, Les barons combattaient, et laissaient, en poussant Des rires éclatants sous leurs horribles masques. L'huile et le plomb fondu ruisseler sur leurs casques.
II fallait assiéger dehors, lullui- dedans.
Percer avec l'épée, et mordre avec les dents.
Oh ! quels assauts ! Souvent, dans l'ombre el la fumée
Le château, pris enfin, s'écroulait sur l'armée !
[Biirgiaves, acte I, scène ii.)
c'est rébaiiche de Tinaccessible repaire de Welf, Castellan d'Osbor. décrit en prose en tête du poème, et, çà et là, en vers au cours du développement.
Cette description de festin :
c< Entrent avec une rumeur de joie les princes et les Burgraves, conduits par Hatto, tous couronnés de fleurs, vêtus de soie et d'or, sans cottes de mailles, sans gambessons et sans brassards, et le verre en main. Ils causent, boivent et rient par groupes, au milieu desquels circulent des pages portant des flacons pleins de vin, dos aiguières d'or et des plateaux chargés de fruits. Au fond, des pertuisaniers immobiles et silencieux. Musiciens, clairons, trompette, hérauts d'armes. »
(Acte I, décor de la iin de la scène iv.)
a servi de matière aux cortèges et aux orgies de Masfener • et de lialhcrt-.
Cette indication :
« Des écuvers poi'tent les casques des deux vieillards, grands
morions de forme extraordinaire, dont les cimiers figurent des gueules
d'animaux fantastiques ».
(Acte I, décor de la scène v.~
prélude au développement de trente vers que nous a valu dans Eviradnus la peinture du <( bestiaire héraldique^ » des cimiers, qui
Semblent une forêt de monstres qui végètent.
Eviradnus, v. .ï5i.
Cette vision rapide d'intérieur :
Murailles de basalte nues. Ensemble rude et sévère. Armures complètes adossées à tous les piliers.
(Acte II, décor de la scène i. f.a salle des panoplies.)