‹ Le moyen âge dans La légende des sìecles et les sources de Victor HugoChapitre 208 sur 303 · A. Jubinal. Les Armes défensives. Paris, Challemel · texte numérisé non relu

A. Jubinal. Les Armes défensives. Paris, Challemel

3. Complétons cette liste d'ouvrages sur les armures, en citant pour mémoire les Catalogues sommaires des Armures du Musée d'Artillerie : Servais, iSiS; de Carpagna, i835 ; Cognard de Saulcy, i845 et i855.

puis, perforés qu'ils sont diamétralement, ils reçoivent un crochet ou une goupille que V. Hugo appelle ici une clef. Ce procédé de jonction de deux pièces d'armure n'a d'ailleurs été employé pour les cuissards que rarement' et très tardivement (fin du xvi* siècle); on l'employa surtout pour les brassards, et rarement pour les tassettes.

Nous pensons donc qu'on aurait tort do chercher une source livresque dans une description, qui procède tout d'abord de la mémoire visuelle de l'amateur. En écrivant, le poète a été avant tout préoccupé de choisir parmi les termes qu'il connaissait tous ceux qui étaient harmonieux ou éclatants, et il a proscrit — ce qui n'est guère le fait de la précision technique — tous ceux dont le son était sourd et inesthétique, comme pédieux, soleret, armet, bassinet ou salade.

L'action d'Eviradnus. — La précision technique dans les armures de la salle des Chevaliers nous a tenus quelques instants en dehors des souvenirs du Rhin. L'action même du drame à' Ei>iradnus va nous y ramener quelque peu.

Rien ne ressemble plus à la composition du Beau Pécopin que l'amalgame des souvenirs qui ont servi à constituer l'action à' Eviradmis : c'est dans l'agencement des éléments organiques d'un drame que se manifeste le plus l'originalité de Victor Hugo. Je ne sais si vraiment il existe une tradition orale allemande, voisine de la fable d'Eviradnus: si oui, j'ai crainte qu'elle ne soit postérieure à la Légende des Siècles, tant il me paraît y avoir de parenté entre la manière d'Eviradnus et la substance ordinaire des fictions hugoliennes au théâtre et dans le roman, tant le récit de la Légende des

I. Actuellement nous ne connaissons au Musée d'Artillerie qu'une armure (n" 191 du catalogue) qui présente cette disposition pour les cuissards : ces cuissards du n° 191 sont d'ailleurs bien plutôt des tassettes prolongées, comme toutes celles de la fin du xvi* siècle, que de véritables cuissards.

Siècles me paraît fidèlement reproduire les idées et les procédés habituels aux autres œuvres de Hugo'.

Résumons d'abord brièvement cette action : L'empereur Sigismond et le roi Ladislas, qui ont fait un pacte avec le diable, se sont introduits, déguisés en pages, sous les noms de Joss et de Zéno, à la cour de Mahaud, marquise de Lusace; ils ont gagné sa confiance et l'accompagnent dans la nuit de veille, qu'elle doit, avant son couronnement, passer dans la salle des aïeux, au manoir de Corbus. A l'aide d'un philtre, ils l'ont endormie. Ils jouent aux dés sa couronne et sa personne. Sigismond gagne la province, et Ladislas la femme. Ladislas décide de jeter Mahaud dans l'oubliette du manoir, car, aimée de tous deux, elle pourrait devenir un ferment de discorde. Au moment où Sigismond et Ladislas, portant la marquise assoupie, s'approchent do l'oubliette, l'une des armures de la salle se met en marche et apostrophe les meurtriers terrifiés. Le fantôme lève son masque: c'est un vivant, le vieux chevalier-errant, Eviradnus. Un combat s'engage. Eviradnus, désarmé, étrangle Ladislas, et avec ce premier cadavre, devenu fronde entre ses mains, il assomme Sigismond. Alors, tranquille et souriant, il replace Mahaud dans son fauteuil: elle s'éveille étonnée: « Avez-vous bien dormi, Madame ? » lui demande simplement l'héroïque vainqueur.

I. Jean Giraud, agrégé des leUres, professeur au lycée de Chaumoni, m'a assuré que M. Loquet, lecteur à Heidelberg, avait eu connaissancid'une légende orale très analogue à l'ensemble de l'action d' Eviradnus. II faudra, si le fait est vrai, soigneusement préciser les dates. En publiant un certain nombre de récits du folk-lore dauphinois, j'ai eu l'occasion de constater l'existence de traditions d'origine littéraire, mises en circulation dans le pays par des revues locales, qui, entre 1840 et 1860, démarquèrent, pour l'usage des Dauphinois, des légendes rhénanes. Telle est la tradition dont j'ai donné le récit [Paul Berrct : Au Pays des Brûleurs, de Loups. Paris, Delagrave, igoS, p. i83] sous le titre : Les J)ames de la Roche. Cette tradition me paraît être dérivée, par voie écrite, du récit de Schreiber : Les Sept Sœurs.

On aperçoit facilement les éléments essentiels de cette fable :

Un pacte avec le diable — trois déguisements : Sigismond-Joss, Ladislas-Zeno, Eviradnus-fantôme — un philtre — la veillée nocturne d'une princesse dans un palais ancestral — une partie de dés dont une femme est l'enjeu — une armure venant au secours d'une victime — un combat avec deux épisodes : épée volée, et cadavre servant d'arme défensive.

Amalgame de traditions rhénanes. — Il est facile de retrouver tous ces éléments dans les lectures ordinaires ou dans les souvenirs du Rhin de Victor Hugo.

Je n'insisterai pas sur le pacte diabolique qui tient d'ailleurs peu de place dans Eviradnns^ mais qu'il fallait s'attendre à rencontrer ; une légende du moven âore ne saurait se passer de la présence du diable : Hugo, lecteur du Dictionnaire infernal de CoUin de Plancy, et à qui Collin de de Plancy fait l'honneur de citer Han d ^Islande comme une source utile de la science démoniaque', a installé le diable dans tous ses récits; il est au fond des souterrains de Narbonne-; à Vérone, sa statue de pierre sourit devant les crimes de Ratbert^; ici, il habite réellement, après marché fait, l'àme de Sigismond et de Ladislas, comme, imaginairement, il habitait celles de Han d'Islande et de Lucy^, et, plus fictivement encore, de par la fantaisie de la justice de Charmolue, celle de l'Égyptienne Esméralda. Est-il utile d'ajouter que le diable, tenant à la main un pacte signé du sang de ses suppôts, a été de tout temps, avant comme après le Faust de Goethe, le héros favori du merveilleux allemand? Hugo n'avait nul besoin de source précise pour faire surgir

1. CoLLiN DE Pla.ncy. Dictionnoire infernal, i' édition (art. Bohémiens). 1. Aymerillot, V. ^6.

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