Le Rhin, lettre XIV
2. Cette chambre et ce puits-oubliette préoccupaient V. Hugo. En i864, il est allé les revoir : la chambre avait disparu. « Nulle trace de la fameuse chambre où la comtesse Palatine du Rhin faisait ses couches. Oubliette horrible dans le genre de celle de Bouillon, un cachot-tombe avec une trappe dans la voûte qui se ferme. » En voyage, II, Ed. Ollendorff, p. 5o4.
trouvé trace. En revanche, les conteurs allemands lui proposaient des exemples de femmes jouées aux dés. Hoffmann', dans ses Contes, dont Hugo possédait à Guernesey la traduction, décrit une partie de jeu de donnée toute romanesque*. Les circonstances qui ont amené cette partie n'ont aucun rapport avec celles qui mettent aux prises Ladislas et Sigismond, mais l'enjeu est semblable : Angela dans le Bonheur au jeu est jouée aux cartes, comme aux dés Mahaud dans Eviradnus. C'est aux échecs que dans Schreiber nous voyons le jeune Eon gagner à l'empereur Othon, une autre Mahaud, la plus proche parente de cet empereur, sa sœur Mathilde -.
On trouve une scène de jeu plus romantique encore dans un poème d'Edouard d'Anglemont où l'on voit trois artisans jouer aux dominos à qui possédera une vierge qui traverse chaque soir un cimetière, et qui, en fin de compte, se révèle, à l'instant de la possession, comme la fille du diable; il n'est point invraisemblable que Victor Hugo ait eu connaissance du recueil des Légendes françaises de d'Anglemont, ainsi que nous allons le voir en étudiant le ressort principal de l'action d'Eviradnus, l'apparition de l'armure.
L'effroi particulier, que suscite en nous la palpitation de la vie dans l'inanimé, a été fréquemment sollicité chez les lecteurs allemands de i83o par Hoffmann ou par Arnim. Ils ont pris plaisir à faire frissonner les âmes impressionnables devant les violons qui jouent seuls, les poupées d'argile qui parlent, les Golems qui se meuvent, les statues en marche, les morts qui ont repris l'apparence de la vie, et en qui circule un sang factice ou flotte une phosphorescence cérébrale. Mais c'est un procédé qui n'est pas particulier aux écrivains allemands, et Mérimée, entre autres, s'en était servi avec habileté dans La Vénus d'Ille {iS3y).
1. Les Contes d'Hoffmann, traduits par H. Egniont. Paris, Camuzeaux, iSSg, II, p. 4o. Le Bonheur au jeu. — Vu à Guernesey.
2. Schreiber. Traditions du Rhin, op. cit. Le Comte Palatin et la sœur de V Empereur, pp. 157-162.
Il semble que parmi les terreurs, que décrit volontiers Fauteur du Rhin, devenu plus tard spirite convaincu, la peur (le l'inanimé-vivant procède d'une hantise réelle tout au moins autant que d'une recette littéraire. Dans la collégiale de Francfort, il a évoqué le spectre de pierre de Gunther de Schwarzbourg, assistant pendant 282 ans au couronnement des empereurs, la fatalité et la haine dans les yeux'. A Fribourg, il a pâli devant la statue de Berthold, en songeant qu'il pourrait la rencontrer dans son escalier'*. Devant les cariatides de Francfort, il a songé à l'épouvante qu'il aurait à les voir vivantes et librement errantes : « Le plus horrible cauchemar qu'on puisse avoir à Francfort, c'est le réveil, le déchaînement et la vengeance des cariatides ' » et l'on sait qu'en 1857 cette vision terrifiante s'organisera, pour l'épopée, en un vaste et horrible grouillement des cariatides du Pont-Neuf regardant passer la fantômale chevauchée des statues des rois de France^ C'est à Heidelberg, et précisément dans une salle des chevaliers, que Victor Hugo avait particulièrement savouré l'angoisse et les affres de cette source d'eftVoi. La statue-spectre du nain Perkeo, avec son rire sinistre immobile, la Tour fendue simulant au clair de lune « une grande tête de mort posée sur le néant du château des Palatins, l'avait d'abord pénétré d'une gêne étrange w, puis d'une terreur insurmontable; il poursuivait cependant sa visite :
« Au moment où j'allais passer du vestibule dans la salle des Chevaliers, je me suis arrêté, il y avait là un bruit singulier, d'autant plus distinct qu'un silence sépulcral remplissait le reste de la ruine — Il me semblait que je gênais quelqu'un Tous les habitants de cette royale