e //Ain, lettre XXVIII
2. Ed. d'Axglemoxt. i 5 novembre 1846, et Marie Aycard, 10 janvier 1847.
3. Article d'EuGÈNE Wœstyn. Journal du Dimanche, n* 2 : Une soirée chez Jïug'O, justification des droits de V. Hugo à la pairie. N* 5 : Apologie du Discours sur la Pologne. N" 20 : Eloge de Lucrèce Borgia.
4. N° i5 : -4 une jeune fille. N' 19 : La Chanson d' Esmcralda.
5. iS'" 1:1" novembre 1846. Aymerillot. Le Mariage de Roland.
Le premier a pour auteur Edouard d'Anglemont, que nous venons de citer à propos des femmes gagnées au jeu, et son titre est: V Ahhè de Saint-Victor.
Dans un but de séduction, l'abbé de Saint-Victor attire une jeune fille, Claire, dans une vaste salle
Où Saint- Victor, statue de cuivre et d'acier, Monte, lance au poing, le bronze d'un coursier.
Elle va succomber, de fatigue abattue..
Soudain, du saint guerrier s'ébranle la statue : La prunelle de feu roule en ses yeux d'airain, Lo noir coursier se cabre, écume, mord son frein, Pousse un hennissement, et, brandissant sa lance. Frappant de l'éperon, le saint de fer s'élance Sur l'abbé qui pâlit, frissonne, et, chancelant, Laisse Glaire échapper à son transport brûlant... *
La pièce est assez plate. Mais Ed. d'Anglemont, qui écrit en 1829, renvoie au recueil du publiciste Marie Aycard (1826) dont nous avons déjà eu l'occasion d'indiquer le nom à propos du dénouement de Ratbert -. « Le même sujet, écrit-il en note, a été traité en prose par M. Marie Aycard, dans un recueil de ballades plein de grâce et de fraîcheur. » On peut conjecturer, d'après l'aspect du catalogue de Guernesey, que Victor Hugo avait ce recueil entre les mains.
Car voici textuellement ce que porte ce catalogue :
Les Etapes du cœur. Eutrope Lambert [exact].
B... surchargé par Les Olympiennes. Marie Aycard [erreur].
Les Jeunes Croyances. Maxime Delafont [erreur].
La nouvelle Odyssée. Pécontal [exact].
On peut croire que l'erreur a été faite sous la dictée du texte ci-dessous :
B... [allades). Marie Aycard.
Les Olympiennes. Maxime Delafont.
Les Jeunes Croyances. Jean Aicard.
I. Ed. d'Anglkmo^'t. Légendes françaises. Paris, Dureuil, 1829, p. 171-1-3. 1. Cf. p. 23 1.
L'iioniophonie des deux Aycard a pu inciter V. Hugo luimême à la confusion par voie de simplification.
En 1870, le nom de Jean Aicard, jeune poète de vingtdeux ans, devait, à coup sur, lui être moins familier que celui du vieux publiciste Marie Aycard, dont il avait pu rencontrer la signature dans maintes revues. Il est même à supposer que Marie Aycard avait publié son récit de Saint-Victor et Madeleine, avant ou après le volume do Ballades, dans quelque périodique.
Ce récit se rapproche de l'épisode de La Légende des Siècles :
« Madeleine et son ravisseur arrivèrent à l'abbaye, et là ils péné- « trèrent dans une vaste nef. Au bout de cette nef était une statue de « saint Victor toute cuirassée; le saint avait la lance au point et était « monté sur son cheval de bataille.
« L'homme et le cheval étaient tellement couverts de fer qu'on « n'aurait pas su dire de quoi ils étaient faits : un côté de cette salle « était percé de longues meurtrîèi'es qui laissaient entendre le mugis- « sèment des vagues'.
« Elle crut voir, à travers la visière du casque, briller deux yeux « étincelants de fureur.
— « Grand saint Victor, s'écria-t-elle, sauvez une jeune fille ! »
« Alors elle crut voir, ou pour mieux dire, elle vit le saint guerrier « brandir sa lance, tirer vers lui la bride de son cheval, et lui donner « de l'éperon dans le flanc.
a Elle ferma les yeux pour ne pas mourir de cette vision, et elle « entendit le bruit du galop d'un cheval sur le marbre du pavé...
« Le comte abbé avait été trouvé mort dans la grande nef. La place a où l'on voyait la statue du saint était vide, et l'on apercevait, sur le « marbre du pavé, la trace des fers du cheval...^. »
1. Intervention du décor de la nature: dans Hugo, la tempête remplace le mugissement des vagues.
1. Marie Aycard. Ballades et Chants populaires de la Provence. Paris, Laiaé, 1826, pp. 91-95.
C'est bien le même mouvement clans Hugo :
^'lO- Car tous deux peuvent voir là, sous un cintre obscur. Un des grands chevaliers rangés le long du mur Qui se lève et descend de cheval; ce fantôme, Tranquille sous la masque horrible de son heaume, Vient vers eux et son pas fait trembler le plancher.
Quant aux détails épisodiques de la lutte entre les criminels et le héros, ils ont été, semble-t-il, créés de toutes pièces par V. Hugo.
Est-ce la peine de constater que le premier épisode :
1 116. Ladislas furtif prend un couteau sur la nappe, Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus, 11 se glisse en rampant derrière Eviradnus. Mais Eviradnus sent qu'on l'attaque en arrière. Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière l']t sa main colossale étreint comme un étau Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau";
a son pendant chez Schiller, dans la Conjuration de Fiesqiie^ ;
— Le Maure présente en billet à Fiesque, tourne autour de lui, épiant so/i mouvement ; puis il {'eut le frapper. Fiesque se retourne et arrête le bras du Maure.
« Doucement, canaille ! »
// lui arrache le poignard.
« Diable, s'écrie le Maure, je vous demande pardon. »
Fiesque tient le Maure à la gorge.
« Infernal coquin \ »
Schiller. Conjuration de Fiesque. Acte I, scène ix.
Faut-il rapprocher aussi les deux vers :
1 140. Le preux en délaçant sa cuirasse a posé
Sur un banc son épée, et Sigismond l'a prise.
d'une saga rhénane où l'émissaire d'un géant attaque un jeune fiancé ? a Le jeune homme qui ne pensait pas à mal
I. Schiller, trad. de Barante, pp. 3/|-35. (Le rapprochement vient de M. Jean Giraud.) — Hugo avait la traduction de Barante à Guernesey.
avait posé son épée sur une pierre pour n'être pas gôné : lassassin avait bien remarqué cela et il attaqua le jeune homme en se mettant entre lui et son épée*. »
Ces réminiscences ne sont point impossibles; mais rien ne les impose. Qu'y a-t-il au fond de plus banal que ces deux incidents?
Il n'en va pas de même de l'épisode final :
1 159. Et prenant au talon le cadavre...
La source a tour à tour été attribuée à Rabelais et à Lamartine.
Rabelais écrit en effet : « Lorsqu'approcher les vit, Pan- « tagruel prit Loup-garou par les deux pieds et son corps « leva comme une pique en l'air et d'iceluy armé d'enclumes, « frappa parmy ces géans armés de pierre de taille et les «t abastoit comme un maçon fait de couppeaux que nul
« n'arrestast devant luy qu'il ne ruast par terre Et à
« voir Pantagruel sembloit un faulcheur qui de sa faux « (c'estoit Loup-garou) abastoit l'herbe des prés (c'estoient « les géants-). »
Mais Victor Hugo avait plus pratiqué Lamartine que Rabelais', et M. Rigal cite avec beaucoup plus de vraisemblance, comme la vraie source, les derniers vers de la deuxième vision*, dans la Chute d'un Anoe.
1. Sagas rhénanes, traduites par Jean Saintonges senior, Mayeuce, s.d., chez Halenza, p. 90.
2. Cité par M. Ernest Dupuy : Victor Hugo. L'inspiration épique, pp. 361-262.
3. Je n'ai point rencontré de Rabelais dans la bibliothèque de Guernesey.
4- On sait combien Hugo utilisa de près, pour Plein Ciel, la Huitième vision. (Cf. Bévue d'Histoire littéraire de la France, oct.-dcc. 190a. P. Berret. Comment V. Hugo composa Plein Ciel.) Dans la bibliothèque de Guernesey, je n'ai trouvé que le deuxième volume de l'édition Gossclin de i838, qui ne contient pas la Deuxième vision et, de plus, est exclusivement coupé à la Huitième. Mais comment supposer que V. Hugo n'ait pas lu de près, à son apparition, la Chute d'un Ange?
Le rapprochement des deux textes est certainement intéressant :
Il les voit sans pâlir et, de son bras Iciidu, 1 159. Et prenant au talon le cadavre du roi
Saisissant par les pieds le cadavre étendu, Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi.
Il le fait tournoyer sur lui comme une épée... II brandit le roi mort comme une arme, il en joue .
De sa massue humaine à chaque tour il frappe. Il tient dans ses deux poings les deux pieds et secoue
La troupe, homme par homme, en un clin d'ceil s'abat. Au-dessus de sa tète en murmurant: Tout beau.
La tète du géant comme une lourde niasse Celle espèce de fronde horrible du tombeau.
Broie en éclat les os des crânes qu'il terrasse. Le cadavre éperdu se renverse en arrière
(Lamartine. Chute il'nn Ange, vm' vision.) Et les bras disloqués font des gestes hideux...
Mais il me paraît qu'il est une troisième source qu'on ne saurait négliger et celle-là le poète l'avait sous la main. C'est le chant XXIV du Roland furieux^ qui se trouve dans le 6* volume de la collection du comte de Tressan, publiée à Evreux en 1796. Hugo y pouvait lire l'histoire de Roland assommant des bergers avec le corps de l'un d'eux :
« Le fracas des arbres qu'il brisait, retentissant dans le creux des rochers et jusqu'au sommet des hautes forêts, avait attiré près de lui plusieurs pasteurs que leur mauvaise étoile, ou la punition de quelque crime secret conduisait à leur perte. Dès qu'ils virent de plus près la folie du paladin, ils voulurent s'enfuir; l'insensé les poursuit d'une course rapide, il en saisit un, et sur-le-champ, il lui arrache la tète avec la même facilité que s'il eût cueilli la pomme ou la prune mûre d'un arbre fruitier. 11 prend alors par un pied le corps de ce malheureux, il s'en sert pour assommer les autres; il en étend deux par terre, si étourdis qu'ils ne se réveilleront peut-être qu'au jour du jugement dernier*. »
Une gravure attire, par sa vigueur, l'œil et l'attention du lecteur sur le geste étrange de Roland, et il nous paraît que cette impression a dû, dans l'imagination visionnaire de Victor Hugo, prédominer sur la lecture de Rabelais et de Lamartine, si tant est que Rabelais et Lamartine soient
I, Roland furieujc, ch. xxiv, p. 209.
entrés pour quelque chose dans Téveil de sa réminiscence*.
En résumé, l'action d'Eviradnus offre des points de contact plus ou moins évidents, d'une part, avec les souvenirs du Rhin; de l'autre, avec les épisodes mis en œuvre par d'Anglcmonl, Marie Aycard, Lamartine ou le comte de Tressan. Ce sont des traditions rhénanes et des légendes françaises ou francisées qui ont fourni à V. Hugo le premier fond de son drame. Après coup, l'action d'Eviradnus, par l'introduction de détails historiques puisés dans Moreri, a reçu extérieurement comme une sorte de patine d'histoire polonaise. Encore, est-ce à l'histoire de toute l'Europe centrale, et non pas seulement à celle de la Pologne, que le poète a eu recours.
Glanes historiques. Moreri. — Moreri a fourni d'abord la liste des aïeux :
197. Us ont pour père Antée, ancêtre d'Attila ; De ce vaincu d'AIcide une race coula ; C'est la race, autrefois payenne, puis chrétienne, Be Lechus, de Platon, d'Othon, d'Ursus, d'Etienne...
5o6. Voici Geth qui criait aux Slaves : Avançons î Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne, Welf, dont l'écu portait : « Ma peur se nomme Aucune. » Zultan, Nazamustus, Othon le Chassieux : Depuis Spignus jusqu'à Balamber aux trois yeux,
Ratibor.
bpartibor
Toute la dynastie effrayante d'Antée Semble là sur le bord des siècles arrêtée...