Revue des Deux Mondes, i5 août i84i
a97- Chacun s'est fait sa part : l'Allemand n'a qu'un soin. Il prend tous les pays de terre ferme au loin. Le Polonais, ayant le rivage baltique.
Veut des ports : il a pris toute la mer celtique. Sur tous les flots du monde il pousse ses dromons; L'Islande voit passer ses navires démons. L'Allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses, Le Polonais secourt Stopocus, duc des Russes, L'empereur fait la guerre à l'Ordre teutonique, Le roi (de Pologne) sur le Jutland pose son pied cynique.
11 y a tout au moins un fait précis. Bugo n'a rien altéré de l'indication de Moreri : Boleslas (969-1025) rétablit Stopocus^ duc de Russie^ que son frère avoit détrôné. Ne nous embarrassons pas non plus des anachronismes (l'Ordre teutonique '191) n'exista que deux siècles après Stopocus), nous connaissons, en efifet, les procédés de généralisation du poète et ces amalgames sont dans sa manière.
Mais à côté des anachronismes, on rencontre des erreurs de fait : jamais l'empereur n'a livré de combat à l'Ordre teutonique : Hugo a mal compris son histoire, et il a érigé en guerre, des querelles de personnes entre l'empereur et le grand-maître. Les incendies d'Anvers sont célèbres; ce ne sont point les Allemands qui l'ont brûlée. Jamais les Polonais ne sont allés en Jutland, encore moins en Islande.
A la rigueur, les deux premières erreurs peuvent s'expliquer par des exagérations, ou de fausses interprétations ; mais il est des étrangetés historiques qu'on n'invente point, et la dernière erreur est si peu naturelle, qu'on songe à une source précise.
C'est à peine si nous osons proposer cette source : elle s'imposera pourtant à l'esprit de tous ceux qui ouvriront l'atlas que possédait Hugo, l'atlas d'Ansart à la page : Étal dèt Europe à la fin du JX^ siècle. Le duché de Pologne teinté en vert occupe là, avec des limites d'une précision hardie, tout le centre de l'Europe : il occupe tout le rivage de la Baltique, et pousse une pointe en Jutland ; une partie du littoral
de la côte de Norvège, ainsi que l'Islande sont teintées du même vert, comme si la côte de Norvège et l'Islande étaient des possessions des Polonais. Ainsi s'explique visuellement l'idée que la Pologne a pris toute la mer Celtique' et que ses dromons vont jusqu'en Islande.
Conclusion. — A considérer l'ensemble de ces sources, il reste évident que l'inspiration à^ Eviradnus procède de celle du Rhin. Les détails venus de l'histoire de l'AllemaQfne et de la Pologne sont restés extérieurs au sujet ; ils n'ont ni altéré le décor qui demeure celui d'un burg rhénan, ni imprimé à la fable elle-même une couleur assez profonde et assez vive, pour qu'on cherche en Eviradnus une véritable peinture des mœurs de l'Europe centrale au moyen âge. Ni littérairement, ni historiquement, les sources utilisées par Hugo ne rapprochent Eviradnns de l'Allemagne ; bien au contraire, elles inclinent le sujet du côté français. Dans Eviradnus, la terreur du merveilleux est machinée et, contrairement à ce qui se passe dans les légendes allemandes, « l'apparition ne rentre pas dans les ténèbres sans avoir dit son secret- ». Le dernier mot d'Eviradnus : « Avez-vous bien dormi. Madame? » est un mot de chevalerie française, un mot qui porte panache et qu'a dû prononcer quelque mousquetaire de la guerre en dentelles : la galanterie de Zeno est si peu allemande que Hugo n'hésite pas à enjoliver, pour le mettre dans sa bouche :
8i6. Il n'est don que de roi, ni baiser que de reine.
un mot du maréchal de Bouciquault^, qu'il a cité déjà dans le premier chapitre du Journal d'un jeune Jacobite : « Il n'est peschier qu'en la mar, ni don que de roi\ » C'est qu'Evi-
1. C'est vraisemblablement, par opposition, toute 1 étendue d'eau qui est en Europe en dehors de la Baltique ou mer Germanique.