V. Hcco. Correspondance, i*' janvier
Ce qui a passé de la vie du poète dans la pièce de Welf. — Ce qu'il écrivait à Marie-L<«ititia, Hugo, une fois le parti des Irréconciliables constitué, le répéta dans Welf en juillet de la même année. Welf est le reflet de ses préoccupations et de ses idées de toute Tannée 1869. Les étudiants de l'Université carlovingienne sont ceux du Quartier latin : la petite mendiante devant qui s'abaisse le pont-levis a pris son dernier repas à St-Pierre-Port, les fêtes et les gloires que refuse le castellan sont celles que lui off"rait la « reine Rhodope ». Le roi d'Arles a mis en vers la lettre de la cousine de Napoléon III, et, lui aussi, il offre au poète, et des roses, et un cortège d'admirateurs.
Arles (lisons : Paris.)
169. Arles t'attend. Je t'offre en ma ville latine Un palais où, vieillards à la' voix enfantine, Les poètes viendront, hôtes >nélodieu.v ,
Te chanter, comme au temps qu'on croyait aux faux dieux. Tu seras un seigneur dans mon pompeux cortège. Et tu présideras des cours d'amour. La neige, La bise, le brouillard, les ouragans hurlants, Font une sombre fête à tes fiers cheveux blancs ; Car cet âpre sommet a, sous le vent sonore. Plus d'hiver que d'été, plus de nuit que d'auroi*e. Viens te chauffer, vieillard. Je t'offre le midi Tu cueilleras la rose et le lys d'Engaddi. Accepte. On trouve ainsi moyen de plaire aux femmes ; Car il est gracieux de s'appi'ocher des dames En souriant, avec des bouquets dans les mains. L'aloès, le palmier, les œillets, les jasmins Emplissent nos jardins d'encens et d'allégresse. Et l'ancien dieu Printemps, qu'on adorait en Grèce, N'avait pas plus de fleurs quand il les rassembla Toutes, pour les offrir aux abeilles d'Hybla. Lève la herse, abats le pont, ouvre la porte; Accepte ce que moi, roi d'Arles, je t'apporte.
La description de la montagne de Welf emprunte tous
— -Mi —
ses traits aux solitudes, aux bois, aux roches et au climat de Guernesey :
3-2 1 . J'ai sous ma garde un coin de paradis sauvage, l'n mont farouche et doux.
Enfin Welf refait le vers célèbre :
« Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là. «
envoyé en réponse le i^"^ janvier, et le complique de l'attitude du poète qui, photographié sur les rocs du rivage, illustrait ses portraits des légendes : Victor Hugo écoutant Dieu : conversation avec Dieu..., etc.
328. N'usurpez pas ce mont : je le conserve à Dieu. Rois, l'honneur exista jadis : fen suis le reste. C'est bien ! partez. S'il est un bruit que je déteste. C'est le bourdonnement inutile des voix.
L'action de Welf a donc été aménagée par Victor Hugo pour encadrer en cette année 1869, où il écrivait la pièce, l'éclatante profession de foi du Grand Irréconciliable.
Les détails sur le personnage, le décor et l'histoire du moyen âge ne prennent place qu'à l'arrière-plan du tableau, et dans la mesure où ils peuvent s'effacer assez pour laisser paraître tout d'abord, aux yeux du lecteur informé, le héros de l'exil assis sur les rochers de Guernesey.
Welf, c'est donc avant tout, et dans la plupart de ses traits, la personne même de Hugo; n'allons pas chercher ailleurs la source de son amour pour la nature sauvage, les bétes et les petits enfants. Welf est l'auteur de VArt d'être grand-père, il a écrit le Poème du Jardin des Plantes, et c'est lui qui jadis rima les fantaisies du Poète aux champs.
Il tient cependant, lui aussi, par certains côtés aux contes du Rhin.
A Tàge de soixante ans passés, en 1862, du 3o juillet au 27 septembre, en i863, du i5 août au 18 octobre, en i865,
du 28 juin £iu 24 octobre, V. Hugo a refait le voyage delà Belgique et des rives rhénanes : il a visité de nouveau les châteaux qui lui avait inspiré les descriptions du lihin et le décor des Burgiaçes. 11 en a dessiné les images à loisir sur ses albums, afin d'en emporter une vision dernière et durable. Sans doute il s'est, chemin faisant, attardé devant quehjues sites et quelques monuments nouveaux pour lui, mais il s'est plu surtout à repasser sur ses traces et à comparer ses souvenirs de i(S39 à ses impressions présentes; il a revu le Pfalz et le Rœmer ; il est retourné à Heidelberg; il a refait l'excursion de Neckarsteinach et du Schwalbennest, ascensionné le Falkenstein, et visité, le crayon en main, le château de Rudesheim.
11 n'est pas impossible que l'idée de la mendiante, à une époque où les idées de V. Hugo étaient tournées du côté de la charité, ait germé dans son esprit devant le château de Rudesheim. Quel est l'âge, quel est le costume et quelle est l'attitude du personnage féminin qui figure sur le même dessin que la tour de Rudesheim'?
En trois années, dix mois de séjour et d'excursions sur les rives du Rhin ont réveillé en lui la curiosité artistique de 1842 et l'ont aidé à se refaire momentanément l'âme qu'il avait à la veille du RJiin et des Biirgraves.
Aussi est-il remonté directement en 1869 aux sources premières de son érudition en matière de légendes rhénanes, et Welf emprunte quelques-unes de ses attitudes à Friedigen de Hohenkraehen et à Bligger-le-Fléau.
Souvenirs de Schreiber et du Rhin. — Un récit de Schreiber avait fait connaître à Hugo, le Burgrave Friedingen de Hohenkraehen", (c qui avait survécu à son temps « et u qui était le dernier représentant de la chevalerie ».
Et s'il n'en reste qu'un, je aérai celui-là...
I. V. Hugo. En Voyage, t. II, p. 565. Ed. OUendorf, Paris, 1910. •i. Schreiber. Traditions allemandes [op. cit., p. 255), XXIII. La Destruction de Hohenkraehen, p. 54-60.
C'est ce Hohenkraehen qui avait dans son biirg « retourné les portraits de ses ancêtres à l'envers pour qu'ils ne puissent pas voir l'ignominie de leurs descendants. On sait que V. Hugo n'eut garde de négliger ce trait dans les Burgraves. Cet austère chevalier dans son burg, où tout à l'heure « il se promenait à grands pas en proie à une sombre réçerie >», est traqué par l'empereur Maximilien : un héraut lui fait une sommation. Mais Friedingen de Hohenkraehen ne se rend point, il préfère la mort : « Il est le dernier témoin de l'honneur du passé, au milieu de l'ignominie du présent »... u et son tombeau doit être sous les ruines de la résidence de ses aïeux ».
11 y a parenté étroite entre le caractère de Welf et celui de Friedingen de Hohenkraehen : il y a même parfois identité de gestes. La vision de la promenade solitaire de Friedingen a frappé l'imagination du poète :
2j. Il est seul dans sa tour. Il n'a pas un archer.
« Tiens, entre les créneaux, on peut le voir marcher ».
Au premier abord Bligger-le-Fléau, à le considérer tel qu il est dans le second récit de Schreiber, Les Laudschaden de Steinach\ semble une figure moins voisine de Welf. Mais ce n'est point directement au souvenir de Schreiber que remontait V. Hugo, et le Bligger dont il se souvient pour la pièce de Welf, est le Bligger du Rhin. Là V. Hugo avait déjà accompli sur le texte de Schreiber un premier travail de transformation. Ramassant, concentrant, agrandissant tous les traits fournis par le conteur allemand, il avait là haussé déjà presque jusqu'à l'épopée la figure héroïque de « l'effroyable gentilhomme bandit » :
« Gomme tous ses pareils, la diète manda Bligger. « Bligger n'y alla point. L'empereur le mit au ban de Tem- « pire. Bligger n'en fit que rire.
Je te fais sommation, moi huissier de l'empire, A toi, baron rebelle à la diète de Spire !