Ici point de ravage
Montrant que l'homme fut heureux dans ces beaux lieux. Point de honte montrant qu'il y fut orgueilleux; L'onde est libre, le vent est pur...
V. Hugo a relégué cette fois dans des notes en prose le croquis rapide du château féodal. « Le rebord d'un précipice. Au delà du précipice une haute toiu*... à perte de vue la montagne couverte de sapins..., etc. »
Pour n'évoquer aucun lieu précis par l'appellation, il choisit le singulier nom d'Osbor, pays mystérieux, égaré par les géographes, ainsi que le lui révélait Moreri :
« OsBOR. Certain lieu d'Allemagne, encore inconnu aux doctes géographes, et même aux naturels du pays, et
nommé par les auteurs latins : Osborins. Nous en faisons mention au sujet d'un concile que Saint-Hamon, archevêque de Cologne, y célébra l'an 1062... ».
Voilà qui permettait toute fantaisie et toute assimilation.
Le décor médiéval des costumes et des armes de guerre, est resté, lui aussi, extérieur à la pièce : les indications en sont pittoresques, mais brèves ; il est, sauf les archers bourguignons couronnés de fleurs pour accompagner le roi d'Arles, et les Croates nus qui portent un bélier de bronze, constitué par le mélange de tous les éléments qui ont figuré dans les Burgraces, dans Masferrei- et dans Ratbert, et il ne laisse pas supposer que le poète ait eu recours à de nouvelles sources.
Glanes historiques, Pfeffel et Moreri. — Les éléments nouveaux introduits dans la pièce de Welf ont été demandés à l'histoire de l'Allemagne et du royaume d'Arles.
Ni'Welf, ni Cyadmis ne sont des personnages historiques. Welf a été choisi pour la signification de son nom — le Loup — conforme à son caractère et à l'amour qu'il a pour les animaux sauvages, et quant à Cyadmis, c'est vraisemblablement un souvenir des nomenclatures établies par Hugo pour les Traçailleufs de la Mer'^.
La pièce offre moins d'anachronismes que d'ordinaire. Othon III (900-1002) est bien le contemporain de Gerbert, son précepteur, dont il fit un pape en 999, sous le nom de Silvestre II, et si Othon dépasse un peu ses pouvoirs, en offrant la Hongrie à Welf, il est vrai tout au moins, si l'on en croit Pfeffel, qu'il avait sur ce pays une grande influence'*.
Mais les détails les plus étonnamment précis sont ceux
1. Le nom du pou de baleine est Cyamis : sans doute V. Hugo a jugé qu'un pareil nom convenait à la bassesse du prince.
2. Othon avait marié une de ses cousines au roi de Hongrie Etienne, et à la condition que Cet Etienne se convertirait et convertirait ses peuples ùu christianisme (cf. Pfeffel, I, p. 164).
qui concernent le royaume d'Arles : Hugo a en effet versifié une colonne de Moreri, art. Arles.
Il y a même trouvé un vers tout fait, auquel il s'est gardé, en l'empruntant, de changer même une lettre.
Confrontons le texte de Hugo et celui de Moreri :
Hug. parlant à la tour.
... Je suis roi d'Arle aux verts coteaux. Et j'ai pour fief Orange et Saint- Paul-Trois-CIiàlcaux; A quiconque me brave on sait ce qu'il en coule, Et je m'appelle Hug. fils de Bozon ' . Écoute, Homme de ces monls. toi qui fais de l'ombre ici. Je ne te vois pas, maître obscur du burg noirci ; Mais, derrière ton mur, tu songes ; je te parle. Tu n'es pas sans avoir entendu parler d'Arle, Dont l'aïeul est Priai», car sur nos monts chenus Avant les phocéens, les troyens sont venus ; Arle est fille de Troie et mère de Grenoble ; Isidore ta nomme une ville très noble, Et Théodorie, comte et roi des Goths, l'aima. Les Français ne l'auront jamais. Gènes, ['aima, Mayorque, Rhodc cl. Tyr sont mes ports t:ibulaires; J'ai le Rhône et l'Autriche est une de mes terres. Arle est riche, à la diète elle achète des voii : Les califes lui font de prècieui envois : Elle reçoit par mer les dons de ces hautesses. Les odeurs d'Arabie et les délicatesses (D'Egypte, d'Assyrie et d'Afrique, et ses tours) De l'Asie, et telle est la bonté de ses tours Qu'elles attirent l'aigle et chassent les vautours. Mon sceptre est salué par cent vassaux, tous princes.
J'ai le Rhin aux sept monts, la Gaule aux sept provinces.. . Accepte, car nos champs donnent beaucoup de blé. Le trouvère Éricus d'Auxerre en a parlé.
Moreri. Ait. arles.
Arles sur le Rhône a pour suffragans Marseille Toulon, Saint-Paul-Trois-Châlcaui et Orange.
Après Boson,. Louis Boson et Hugues (904).
Ceux qui aiment les fables lui ont cherché des fondateurs illustres dans les débris de Troie, et ont cru qu'Arulus. neveu de Priam, l'avait fait bàlir. Slrabon crut qu'Arles était un ouvrage des J'hocéens.
Isidore la nomme une ville très noble.
Théodorie, roi des Ostrogolhs, aima Arles et y fit faire diverses réparations.
La république d'Arles devint si puissante que Gènes et les autres villes de commerce voulurent se liguer avec elle (1315). Le roi Rodolphe III, Conrad et Rodolphe III prirent le titre de roi* de Bourgogne et d'Arles. La ville d'Arles ' était presque une république sous les empereurs qui s'en disaient rois. Le cours du Rhône et le voisinage de la mer lui fournissent toutes les richesses de l'Orient, les délicatesses de VAssyrie, Yabondance de l'.Xfrique, de l'Espagne et des Gaules.
On y rencontre de fort bon froment.
Il vaut mieux donner de bonne foi dans le sens du poète Ericus d'.\uxerre qui s'en explique ainsi : « Urbs .\relas..., etc. »
Voilà, de la part de Victor Hugo, une exactitude peu coutumière.
Les amplifications et les méprises sont en petit nombre.
On voit très bien par quel procédé les mots Afrique, Espagne, Gaule ont amené les califes et le Rhin aux sept monts et comment la nécessité de nommer des villes de commerce alliées de Gènes (ces alliances datent au reste de i3i5) a fait choisir au poète Rhode et Tyr qui sont des
I. Dans la première rédaction des Conseillers probes et libres, V. Hugo appelait Ratbert du nom de Bosox, par uu s, conformément à l'orlhograplie de Moreri.
ports méditerranéens. La rime a amené Palma, qui a entraîné Majorque, dont elle est la capitale. C'est encore à la rime du vers pillé : noble, qu'il faut rapporter l'introduction de Grenoble à côté de Troie.
Hugues qui règne sur Arles (en 929, d'après Moreri) n'est pas le fds de Boson. Hugo s'est laissé tromper par l'ordre chronologique: Après Boson, Louis Boson et Hugues, qu'il a pris pour une généalogie.
Il n'est pas juste de faire dire à Hugues : l'Autriche est une de mes terres. Ce sont au contraire les empereurs « qui se sont dits rois d^ Arles », qui pourraient avoir la prétention de dire : Arles est une de nos terres.
Ce sont là de petites inexactitudes et nous sommes loin du procédé de généralisation à outrance et des erreurs que nous avons rencontrées dans les tableaux de l'Europe d'Eçiradnus et de Ratbert. V. Hugo a montré cette fois plus de respect pour son dictionnaire.
Conclusion. — Mais ces approximations historiques ne sauraient cependant — et bien qu'Osbor soit un lieu d'Allemagne — donnera cette pièce la franche allure d'une reconstitution historique du moyen âge allemand : Welf demeure, par ses sources premières, une sorte de suasoria toute personnelle du poète au sujet de sa situation d'exilé : l'histoire et ses sources ne sont là qu'une illustration qui court curieusement dans la marge du poème sans empiéter sur le texte.
L'apostrophe finale: Le poète à Welf, écrite le 12 janvier 1877, à la veille de la publication de la Légende des Siècles, donne toute la mesure de la complaisance avec laquelle V. Hugo aimait à reconnaître sa propre image' dans Welf, le castellan d'Osbor :
I. Je tiens de M. Emile Blémont que V. Hugo ne dissimulait point à ses amis le dessein qu'il avait eu de se peindre dans cette pièce;
:mi
4o5. Tu fus grand, c'est pourquoi l'on t'oulrage. Sois triste Et pardonne. La foule ingrate et vaine existe, Elle livre quiconque est par le sort livré, Et raille d'autant plus qu'elle a plus admiré.
4 1 1 . Si la mer prononçait des noms dans ses marées, 0 vieillard, ce serait des noms comme le tien.
4i8. Un jour, les voyageurs sur ton rocher robuste Monteront, et, penchés, tâcheront de te voir, Vaincu superbe, au fond du précipice noir.
LE MOYEN AGE SCANDINAVE
LE PARRICIDE Sources contemporaines.
Deux parricides. Napoléon III et Kanut.
Sources historiques.
Quels sont les souvenirs d'Hisloire et de Mythologie Scandinaves qu'on rencontre dans le Parricide ? — Quelle connaissance V. Hugo avait-il de la mythologie et de la littérature Scandinaves? — Souvenirs lointains : Han d 'Islande, Mallet. Introduction à V Histoire du Danemark. — Sources de i858 : Moreri, Lesueur, Dom Calmet. — Comment V, Hugo a utilisé ces sources.
Conclusion.
LE PARRICIDE (3-11 juin isss).
Sources contemporaines. Deux Parricides : Napoléon III et Kanut. — C'est encore le souvenir du coup d'Etat sans cesse présent à la pensée de l'exilé de Guernesey qui a fourni l'idée première de la composition du Parricide : Kanut, roi Scandinave, a usurpé le trône par un assassinat, il a tué son père, puis il a régné glorieusement; mais le châtiment l'attend au delà de la tombe : il est condamné à errer éternellement dans les ténèbres sous une pluie de sang.
Ce Kanut, puni dans les enfers, pour un parricide politique n'est autre qu'une figure de Napoléon 111.
Tout d'abord il entre dans les habitudes de pensée et
de style de Texilé d'appeler parricide^ l'auteur du coup d'Etat du Deux-Décembre : Louis Bonaparte a assassiné la patrie, et ce crime c'est proprement un parricide. « La patrie assassinée, écrit-il au début de iSSa, dans Y Histoire d'un Crime^ c'est horrible! mais on s'extasiait sur l'escamotage mêlé au parricide ' . » « Cet homme est dans une voie où la logique le tient et le mène b\x parricide. » On voyait en lui on ne sait quel être mixte, appliquant des talents d'escroc à des rêves d'empire, qui même couronné serait filou, qui ferait dire d'un parricide « Quelle fripouille-! »
Mais il y a plus : la pièce du Parricide avait déjà été, au décor Scandinave près, écrite pour les Châtiments au début du quatrième livre, sous le titre de Sacer Esto.
Dans Sacer Esto, Napoléon, qui ne porte pas encore le nom de Kanut, erre, dans les solitudes de la nature, comme dans les vallées d'un enfer :
Il est
l'assassin qui rôde dans les plaines.
Châtiments. Sacer Esto, v. i3.
Lorsque sa trahison, sa complice livide,
Vient et frappe à la porte, il fait signe d'ouvrir :
Il est le fratricide, il est le parricide'.
Ibid., T. 29.
On le voit :
Marcher, aller, suivi par l'œil fixe des morts. Cherchant les lieux profonds, les forêts, les abîmes, Pâle, horrible, effaré.
Ibid., 16, 39-40.
C'est ainsi que passera Kanut à travers « les porches horribles et reculants » de « l'immensité fantôme » :
5o. L'ombre écoutait les pas de ce sombre seigneur... 117. Il se remit en marche, et, lugubre, hésitant, Ce spectre blanc passait.
Légende des Siècles. Le Parricide.