‹ Le moyen âge dans La légende des sìecles et les sources de Victor HugoChapitre 247 sur 303 · Le Christ immense ouvrant ses bras au genre humain · texte numérisé non relu

Le Christ immense ouvrant ses bras au genre humain

Il a — ce qui est une preuve de g-oùt — rejeté les grossières injures de Raoul à l'adresse de Fabbesse, pour y substituer une métaphore poétique :

Colombes, ôtez-vous de là, le vautour passe.

Sans doute aussi, il y a là un scrupule d'artiste qui ménage ses gradations; il a pensé qu'il est plus sacrilège d'insulter une mère que d'injurier une abbesse et il a réservé dans ce dessein l'apostrophe : « A bas, femelle! » pour la troisième et dernière intervention, la plus touchante de toutes, celle de la mère.

De toutes façons, le passage a gagné en noblesse.

Mais, malgré toute l'habileté de la mise en œuvre, l'on ne saurait méconnaître la matière première.

Il faut donc conclure que V. Hugo a eu entre les mains la presque totalité de l'adaptation d'Edward Leglay.

Il est possible que l'article de Jubinal, plus complet et connu de V. Hugo, ait été trouvé trop long à la rédaction du Journal du Dimanche ^ et coupé au dernier moment. On serait autorisé à le conjecturer, d'après ces mots de Jubinal : (f Je m'arrête, car après la mort d'Ernaut, celle de Raoul n'est ni moins dramatique, ni moins belle, et je serais tenté de continuer. »

11 est fort possible aussi que Jubinal ait prêté le livre à Hugo, et que celui-ci ait pris sur ce livre les notes utilisées plus tard à Guernesey; il n'est même pas impossible que V. Hugo ait possédé le livre et qu'il l'ait emporté de Guernesey à Paris, en 1876, lorsqu'il a mis la toute dernière main à \ Aigle du Casque.

En tous les cas, Hugo a connu cette adaptation de Raoul

de Cambrai* et c'est à elle qu'il a emprunté le centre de l'action de VAii^le du Casque.

Le Cadre ; l'Ecosse. Goût de V. Hugo pour W. Scott. — Le cadre a été demandé à Thistoire et aux paysages de l'Ecosse. Dès les premières lueurs du romantisme, les traductions d'Ossian et de Walter Scott avaient mis, à la fois, l'Ecosse et le moyen âge à la mode. Mais le goût de l'Ecosse et du moyen âge ne marchèrent pas longtemps de pair : les deux éléments se dissocièrent. Les imitateurs d'Ossian ne gardèrent de lui que le goût de la simplicité et de la mélancolie naïves, joint à l'admiration de la nature sauvage. L'influence de Walter Scott orienta les écrivains vers les résurrections historiques, ou les inventions horrifiques et compliquées du roman frénétique. C'est un genre et une méthode qu'on empruntait au romancier anglais, rien de plus -.

Hugo avait plus qu'un autre pratiqué Walter Scott : il l'avait loué dans la Muse française ; il avait adapté dans Amy Robsart, le Château de Kenilworih ; la lecture de Guy Mannen'ng, de la Lèi^ende de Monirose, et des Puritains, était entrée pour quelque chose dans la conception et dans la

I. Nous ne pousous poiut qu'il ait eu entre les mains le texte du moyen Age, publié deux ans après l'adaptation en 1840, par ce même Lcglay. Le seul argument qu'on pourrait faire valoir en faveur de celte fragile hypothèse, ce sont les injures du fragment 269, putain, imbécile, vieille lîUe, qui présentent certaines analogies avec celles du texte de 1840.

Voir, dist Raoul, vous estes losengèrc.

Je ne fai rien de putuin chanberière.

Qui ait été corsons ne maaillère A toutes gens communax garsonière.

Mais Hugo ne pouvait ignorer que les héros des romans du moyen âge se traitent communément de fils de putain, et la périphrase pompeuse de l'adaptation pouvait suffire à le ramener au texte précis.

a. Cf. Maigroji. Essai sur T influence de Walter Scott, ch. 11.

composition àelian d'Islande '; en 189.6, son goût de l'Ecosse et de Walter Scott était assez connu de tous ses amis : Amédée Pichot, qui avait, comme Taylor et Nodier, fait le voyage d'Ecosse et visité l'illustre romancier, dédiait à Hugo la lettre qui contient la description détaillée de la demeure célèbre et moyenâgeuse d'Abbotsford sur les bords de la Tweed ; plus tard, pour son théâtre, Hugo tira à'hanhoë le personnage de Guanhumara-, et nous avons ici même signalé plus d'une analogie entre la scène de meurtre de l'évéque de Liège dans Quentin Durward^ et les discours, punis de mort, des Elciis et des Fabrice.

Ce que le cadre de Y Aigle du Casque doit à W. Scott. — Rien d'étonnant à ce que Y. Hugo ait songé à imiter un jour W. Scott dans ce qu'il avait de plus personnel, de plus écossais.

Le souvenir de l'Ecosse de Walter Scott n'est certainement pas absent de V Aigle du Casrjue.

Il semble bien que ce lord Tiphaine,

Qui s'est fait un l'oyaume avec une montagne.

ce Burgrave solitaire, que le jeune Angus veut provoquer dans sa « caverne », et que le poète appelle le lord sauvage des forêts, évoque l'idée d'un vieil liighlander; Angus paraît personnifier la jeune noblesse des lowlanders. L'allure de bête fauve qui caractérise Tiphaine — il porte sur son écu le mot Bellua — est celle du comte Guillaume de la Mark, le Sanglier des Ardennes^ à qui l'habitude de la violence a donné « une hideuse similitude avec le monstre auquel ce

Page 1