Théophile Gautier. Constaniinople. Paris, Lévy, i
les auteurs dont il se réclame ', et qu'il en ait gardé trente ans après quelques souvenirs, il délaisse volontairement cette source d'inspiration, et c'est ailleurs qu'il va chercher les matériaux nécessaires à la construction de son Orient médiéval.
Idée générale de la pièce de Sultan Mourad. — Dans cette étude sur les sources du moyen âge européen dans la Légende des Siècles, une seule pièce nous intéresse : nous n'avons pas ici l'intention de suivre Victor Hugo au delà de la Légende des Siècles dans ses projets de poème sur Attila, sur l'Afrique et sur l'Inde, ni même d'étudier, dans la Légende des Siècles elle-même, les sources de l'antiquité biblique, musulmane ou indoue-.
Sultan Mourad nous fait assister à l'invasion des Turcs dans l'Europe de l'Est.
Un tableau du moyen âge européen n'aurait pas été complet sans cette dernière composition.
Elle s'harmonise d'ailleurs en partie, par sa nature même, avec tous les autres groupes de l'ensemble, et Sultan Mourad n'est pas, au décor près, un conquérant ou un tyran qui diffère beaucoup des Ratbert, des Sigismond, des Ladislas ou des Othon.
Le dessin de la pièce de Sultan Mourad est celui-ci : Sultan Mourad est le plus cruel des conquérants (généra-
1. Il a paru à certains critiques que les notes des Orientales n'étaient qu'un placage adroit, fait après coup, et qu'en réalité 1 inspiration des Orientales ne dérivait pas des sources auxquelles V. Hugo afUrmait avoir remonté. — Cf. P. Bocviek. L'Orient dans la littérature française pendant les premières années du Romantisme. Position des thèses de la Faculté des Lettres de Paris, Paris. 1907, p. 287. — Otto Moell. Bertràge zur Geschichte der Enstehung der Orientales von V. Hugo. Mannheim, 1901.
2. Les lecteurs les trouveront dans l'édition de la Légende des Siècles que nous préparons à la librairie Hachette.
lisation de toutes les conquêtes faites par les Turcs en Europe et au delà) ; il est le plus sanguinaire des tyrans (amalgame de toutes les cruautés de la dynastie) ; mais il a eu un mouvement de pitié pour le plus vil des animaux, il a chassé les mouches qui irritaient la plaie d'un porc expirant, et Dieu — le Dieu de Mahomet — lui pardonne.
Cette glorification du Dieu de Mahomet n'a rien qui. doive nous étonner à la date de i858.
Reflet dans Sultan Mourad des idées des contemporains sur la Turquie. — Comme toujours, Victor Hugo est ici d'accord avec les idées de son temps.
L'apologie de la Turquie est à l'ordre du jour : les Français viennent de la protéger contre la Russie et le traité de Paris (i856) est en partie leur œuvre. L'exilé de Guernesey subit le contre-coup de l'opinion publique. N'avait-il pas lui-même signalé dans le Rhin \a Russie comme l'ennemi de la paix européenne ?
Toutefois, à part le nom de Varna et celui des Druses du Liban, rien ne transparaît des événements politiques et militaires contemporains dans l'Orient de la Légende des Siècles.
Mais la défense qu'ont présentée de la Turquie les livres et les journaux contemporains n'a pas visé que la situation de l'Empire ottoman en Europe : les plaidoyers en faveur de la Turquie se sont étendus jusqu'à ses mœurs et jusqu'à sa religion ^ Les uns vantent la tolérance des Turcs en matière religieuse-; les autres, la bonté, la simplicité de leur vie champêtre, leur pitié facilement émue et leur douceur à l'égard des animaux '.
1. Voir notamment les chroniques de la lîevue des Deux Mondes de i855.
2. Xavier Raymond. Affaires d'Orient. Revue des Deux Mondes, p. 433, i" mai i855.
3. La vie intime et la vie nomade en Orient, par la princesse Belgiojoso. Revue des Deux Mondes, ï'^ février i855, p. 485.
Les idées de V. Hugo sur rislamisrae semblent provenir entre autres d un livre de Vaillant. — L'idée générale de la pièce de Sullan Mourad — l'immense charité du Dieu de Mahomet — paraît avoir été sinon inspirée, du moins fortifiée et précisée dans l'esprit de Hugo, par la lecture d'un petit livre récent à l'époque de la Légende des Siècles, et qui porte pour titre : L'Islam des Sultans devant Vorthodoxie des tzars^. Cet opuscule, écrit dans le temps où l'on considérait la Turquie comme une victime douloureuse et imméritée de la Russie, développe, sous couleur de protester contre l'intolérance des czars, une comparaison entre la religion chrétienne et la religion musulmane. Non seulement l'auteur insiste sur l'identité des deux religions : « Débarrassé de l'esclavage et de la polygamie, l'islam est le christianisme ; débarrassé de la divinité de Jésus et de la Trinité de Dieu, le christianisme est l'islam, » mais encore il affirme la supériorité morale du Coran sur l'Évangile : « En effet, tandis que l'Évangile « prêche fraternité, liberté, égalité, et que l'orthodoxie des « tsars, ne considérant ces trois vertus essentiellement « inhérentes à notre nature que comme les abstractions d'un « autre monde, n'en veut pas autre part que sur les lèvres (( et sur les murailles, le Coran, sans les formuler en « inscriptions pompeuses, sans les inscrire en lettres d'or au « front des édifices, les a profondément gravées dans les « cœurs de tous ses croyants.
« Oui, tandis que l'Évangile n'est que le mythe, la fiction, « la révélation, l'allégorie, la parabole morale de ce que la « lumière du soleil, vérité de Dieu et verbe du ciel, a réel- « lement de bon et de beau, de pur et de parfait, de droit et « de juste, d'infini et d'absolu dans son harmonie, et de ce « que, conséquemment, le ciel et Dieu ont de plus évident, « de plus réel, de plus positif et de plus certain, le Coran « est l'évidence, le positif, la réalité et la certitude de ce que
I. Paris, Denlu, i855. V. Hugo possédait ce livre à Guernesey.
« le jour et la nuit, le ciel et la terre, la femme et l'homme ont
« de bien et de mal, de pur et d'impur, de parfait et d'im-
« parfait, de faux et de droit. De là parfois les voies identi-
« ques de l'Evangile et du Coran, la douce persuasion d'abord,
« et ensuite la cruelle contrainte ; de là, la prétention récipro-
« que des musulmans et des chrétiens à leur supériorité
« respective'. »
Pour Vaillant, Mahomet a seul « accompli sur l'humanité ce que le Christ avait mission d'accomplir- ».
V. Hugo traduit littéralement ce dernier trait dans VAii Neuf de VHêgire, et résume les autres images :