I. Les Ages français, chant VII
— iode son poème, le besoin d'intervenir entre le personnage ou le décor qu'il évoque ; et c'est pour faire des réflexions ingénieuses, de la portée de celle-ci :
Messire Lac sur une armure unie
A de croissants une suite infinie;
« Gloire en croissant » était tout le discours.
Dans ce temps-là, l'on avait du génie
Et Ton faisait déjà des calembours.
Crelzé de Lesser. La Chevalerie, chant XVIII, i83f).
Nous n'insisterons pas : de 1800 à i84o, on parla du moyen âge sur ce ton. C'est tantôt avec cette gaminerie grimaçante, tantôt aussi avec la platitude incolore des Clocis du xvri* siècle, que se présentèrent les Churlemagne de Barjaud, de d'ARLiNCOURT, ou de Brifaut, les Philippe-Auguste de Parseval-Gra>dmaison ou de Viennet. Ceux mêmes qui, comme Roux de Rochelle, s'entouraient d'un appareil de notes érudites auraient cru manquer au bon ton, s'ils n'avaient pas galantisé quelque peu :
Amour ! cette pitié fut aussi ton ouvrage ! Tu domptes à ton gré le plus ferme courage, Les armes du guerrier défendent mal son cœur.
• {Les Trois Ages : la Chevalerie.)
Les plus grands n'étaient pas exempts des travers de la mode : Lamartine donnait dans le goût du jour : on retrouve, dans la description qu'il faisait en 1824 du château moyenâgeux du chevalier Béranger, toutes les gaucheries romanesques des lithographies du temps de Louis XVIll, et, dans le reste du chant, toute la sentimentalité vertueuse des Muses catholiques :
Mais, réprimant en moi ces songes de mon cœur. Des transports de l'amour le respect fut vainqueur...
(Chant XIX, p. igG».)
1. Poésies inédites de Lamartine, Paris, Hachette, 1873, p. 171. Huitième vision. Chant XIX. Le Chevalier.
Dans le concert de ces pleurantes guitares, l'appel épique du Cor d 'Alfred de Vigny retentit comme une note isolée et restée sans écho.
En 1845, sijc ans après les Histoires du moyen âge de Creuzé de Lesser, Leflaguais donne encore en toute confiance au public une seconde édition de ses Nenstriennes exsangues. Elles figureront même dans l'édition complète de ses œuvres qu'il adressera en i854 à l'exilé des Guernesey*.
Il ne viendra à l'idée de personne de supposer que Victor Hugo n'ait pas, dès les Biirgraçes, mesuré toute la distance qui séparait son moyen âge de celui de tous ces troubadours attardés.
Et, puisque le théâtre, pour des raisons extérieures à la valeur de l'œuvre, ne lui avait pas réussi, n'était-il point naturel qu'il cherchât à utiliser, sous une autre forme, une inspiration qu'il jugeait et qui était de beaucoup supérieure à celle de tous ses prédécesseurs?
Comment naissait vers l'époque de 1846 le goût d'un moyen âge plus précis. — Et, précisément, il semblait bien que le goût public, momentanément détaché de l'exaltation bohème des frénétiques, aussi bien que des pauvretés bourgeoises des timides, essayât d'aller vers un moyen âge plus réel et plus historique.
Les romanciers ont, vers cette date de 1846, la velléité de se faire archéologues. Paul Lacroix vient d'abandonner les Fées et les Ribauds, pour une série de Dissertations sur quelques points curieux de V Histoire de France (i 838- 1847),
I. Huit ans auparavant, Hugo avait reçu de Laurent-Pichat : Les Chroniques rimées. La première partie, intitulée Légendes, met eu bouquet les dernières fleurs du genre troubadour, et combien mièvreraenl !
Sur les créneaux des forteresses On voit flotter de blondes tresses^
murmure, avec tendresse et imprécision, la pièce liminaire qui donne le ton au reste du livre. !
et une publication d'allure historique et artistique : le Moyen âge et la Renaissance (1847); ^^ n'est pas jusqu'à Dumas qui ne fasse de l'archéologie à sa manière en transposant l'histoire des ducs de Bourgogne dans habel de Bavière (1848).
Influence des Annales archéologiques. — En 1846, les Annales archéologiques étaient fondées depuis deux ans, et Victor Hugo avait été un des premiers souscripteurs.
Il y a lieu de mettre en lumière le rôle qu'ont joué les Annales archéologiques dans le mouvement imprimé à la renaissance de la littérature du moyen âge dans le milieu du xix* siècle.
Cette importante publication ne comprend pas moins de 28 volumes in-4°. Elle s'étend de Tannée i844à l'année 187?.. Elle fait une large place dans ses bibliographies aux publications nationales et étrangères qui concernent les lettres et la poésie françaises antérieures au xvi* siècle.
Elle ne se confine pas dans des détails étroits d'architecture ou de numismatique ; si elle proclame bien haut le grand intérêt de l'archéologie médiévale, c'est pour avoir jugé qu'elle constitue : « l histoire religieuse, militaire, civile et privée, sculptée, peinte et bâtie '. » Les Annales archéologiques font métier d'éperonner les tièdes, elles les piquent au jeu, elles les gourmandent quelquefois par d'aigres comparaisons destinées à aiguillonner leur amourpropre. « Au moment oii la France semble abandonner Vélude « de V ancienne poésie chevaleresque et civile du moyen âge « (depuis l'avènement du roman-feuilleton, les publications « sérieuses s'étaient, en effet, ralenties», il est heureux que « V Allemagne s'en occupe^ etque les savants, auxquels V allemand « et le français sont familiers, nous fassent connaître ce quon « publie sur les bords du Rhin. »
Les trois années i845, 1846, 1847 sont représentées